Accueil > Courant Alternatif, Mensuel anarchiste-communiste > Où en est le féminisme aujourd’hui ?

Courant alternatif 265 - décembre 2016

Où en est le féminisme aujourd’hui ?

vendredi 23 décembre 2016, par admi2

Le mouvement des femmes, dans les années 70, était vraiment très riche et touchait tous les secteurs de la société : de la séparation public/privé au salariat domestique et au travail ménager, etc. mais il revendiquait surtout le droit à disposer de son corps, notamment la bataille pour le droit à l’avortement, à la contraception, y compris pour les mineures. Il était déjà composé de différents mouvements, Psy&Po certes, mais aussi tout un courant anticapitaliste, anti patriarcal qui faisait le lien entre les deux, plus le courant des féministes lesbiennes radicales et tout le monde était dans le mouvement, même si ces différents groupes défendaient en priorité telle ou telle orientation. Il y avait des luttes de pouvoir forcément, mais il existait un mouvement très fort interrogeant tout dans la société, vraiment. Aujourd’hui, la revendication de la place des femmes semble obsolète, évidente, alors que même dans les milieux militants rien n’est joué : les poncifs et clichés reviennent à toute allure. Prenons l’exemple sur le langage et la féminisation des mots qui n’est pas du tout réglé, or la visibilité ou l’invisibilité que ce soit dans l’écrit ou la parole c’est important Le langage est masculin, pourtant on nous dit que ce n’est pas très politique cette histoire-là et que de toute façon on ne peut pas réformer l’orthographe ! C’est symptomatique de plein d’autres choses que ce soit de réinterroger la place des femmes face à la maternité et à l’élevage des enfants, on dirait que tout cela n’a plus de dimension politique.


Le mouvement féministe aujourd’hui

Dans le rapport au féminisme, chez les jeunes, il y a deux catégories, celles et ceux qui disent être pour l’égalité Homme/Femme, mais qui refusent le terme féminisme et donc tout ce qui va avec, ne serait-ce que s’impliquer dans une pétition féministe, car il leur semble que cela exclut les hommes et prône la supériorité des femmes par rapport aux hommes. L’autre catégorie affirme « oui, je suis féministe », tels les bobos parisiens pour qui l’engagement passe par les réseaux sociaux et par youtube. La démarche est de plus en plus individualiste, ils ne pensent qu’à leur harcèlement à eux/elles et pas aux problèmes d’accès aux centres de planification familial, d’indépendance des femmes dans d’autres milieux ; cela reste vraiment coincé dans une micro-bulle. Donc c’est à la fois un progrès pour ce milieu, on est moins complexée à se dire féministe, on s’affirme plus facilement mais par ailleurs c’est un recul.

Dans son ensemble, le mouvement s’est réduit à deux pôles qui peuvent être appelés féministes mais qui sont pour l’un complètement d’intégration où on se retrouve au coude à coude avec le pôle universitaire politicien, avec lequel on peut être d’accord sur certains points comme la parité, la féminisation des mots, la lutte contre l’homophobie avec production de nombreux textes, par exemple sur la lutte contre le harcèlement, la définition du viol, etc. Autant d’analyses qui émanent du pouvoir, c’est la tarte à la crème du PS qui d’un côté légifère le mariage homosexuel -ce qui a fait se lever la droite et la défense de la famille-, et d’un autre côté met en place toute une régression des conditions de travail. Il y a donc ce pôle, qui n’a rien de révolutionnaire et qui milite dans le cadre de la société pour que les femmes aient un peu plus de place, qu’il y ait un peu plus de femmes cadres, avec un salaire un peu plus élevé puisqu’en effet dans ces sphères-là les salaires des femmes sont plus bas que ceux des hommes, en revanche si on parle du SMIC, tout le monde est au SMIC, homme ou femme ! Le problème est qu’il y a plus de femmes dans les boulots précaires, à temps partiel, avec des conditions de travail pourries, et là on rejoint les immigré-es et tous les gens exploités où les femmes sont majoritaires.

L’autre pôle du mouvement féministe interroge la question du genre en général. Parti de la dénonciation des rôles imposées aux sexes, rôle social imposé aux femmes et aux hommes - « on ne naît pas femme, on le devient »-, des luttes homosexuelles, on en est arrivé au transgenre avec une focalisation extrême et le féminisme politique est alors un peu passé à la trappe dans certains milieux plus radicaux. Il y a aussi des petits groupes de féministes radicales, souvent ce sont des groupes assez fermés, de lesbiennes radicales. Déjà dans les années 70, il y avait cette recherche du séparatisme au niveau des sexes, refuser l’hétérosexualité, mais plus que ça refuser les femmes qui étaient en couple, ou pas, mais qui avaient des relations hétérosexuelles, allant jusqu’à les accuser d’être des traîtres à la cause parce qu’elles avaient des relations avec les hommes. Aujourd’hui, on retrouve dans ces discours très radicaux, cette réflexion des années 70 sur classe, genre et race, mais différemment : dans certains groupes c’est la race qui vient en premier… Voilà le problème, cette espèce de réduction à deux tendances ou courants : l’un qui se veut réformiste, l’autre révolutionnaire mais sur des bases qui ne sont pas forcément les nôtres.

Un féminisme officiel

Le féminisme institutionnel, intégrateur, a des effets sociaux très pervers et inquiétants. Un exemple sur une campagne d’affiches contre les violences faites aux femmes en Seine-St Denis, avec des points d’écoute, des numéros de téléphone. En fait, une femme battue qui a des enfants, si elle veut partir, il faut qu’elle puisse aller quelque part, et là il n’y a rien en dehors de la débrouille familiale ou des voisins. Il y a un immense vide entre des affiches, un discours contre les violences faites aux femmes et la réalité où socialement il n’y a rien puisque les aides sociales ont diminué, que la crise du logement rend tout plus difficile, que les enquêtes sociales montrent que c’est celui qui a le plus de fric qui récupère la garde et que la femme qui part avec ses enfants aura des difficultés à en obtenir la garde ; tout cela fait que rien n’a bougé et cette espèce de hiatus entre le discours institutionnel et la réalité introduit des effets pervers. A Lyon, la campagne sur les violences faites aux femmes dont l’objectif est qu’on arrête de frapper les femmes passe par une réponse judiciaire de l’état qui prend en charge avec tout ce qu’il faut en terme d’arsenal. Cependant l’appareil judiciaire n’est pas du tout en protection des femmes. Au mieux, il y a une écoute avec Violences Femmes Info 3919 et d’autres comme Allô SOS-Amitié, SOS Femmes, SOS Viols, etc. Les réponses apportées sont le repli, la non mixité dans les transports, dans les piscines, c’est une revendication de certaines féministes et de la part du pouvoir c’est l’interdiction, le contrôle social accru par rapport à une situation qui ne peut être maîtrisée que par le pouvoir. Le principe qu’on voudrait voir adopter, c’est que toute personne homme ou femme soit consciente de cela et puisse intervenir dans ces situations. Alors que ce qui se discute dans les allées du pouvoir c’est le modèle américain avec judiciarisation de règles et condamnations extrêmement précises, ce qui concerne une certaine couche sociale aux États-Unis et réglemente les rapports hommes/femmes dans tous les espaces publics et privés, sous un un puritanisme politiquement correct qui se présente comme la solution à ces questions. Ce modèle tente les institutions françaises en particulier dans les rapports de travail et aussi dans l’espace public.

Dans l’histoire du féminisme, il est récurrent de penser que nos victoires se transforment en défaites, à chaque fois c’est la loi qui a répondu face à une revendication sociale. Ainsi de la revendication sur le droit du corps et l’IVG, du droit de pouvoir le gérer, on en arrive à une loi qui nous oblige à passer par l’institution médicale, judiciaire et sociale.

Le féminisme, une histoire de lutte de classes

Il y a de plus en plus de sites, de chaînes qui ont un contenu plus ou moins féministe mais le problème c’est que cela reste superficiel, c’est soit le harcèlement de rue, le droit à l’avortement quelque fois, le rapport à son corps et à la sexualité mais il n’y a pas vraiment de questions sur ce qu’on fait après, ce qu’on fait des autres, des milieux populaires... car ce genre de féminisme touche surtout les citadins un peu aisés qui n’ont pas de problèmes financiers ; c’est pour ça que le féminisme est vu dans les milieux populaires comme quelque chose de bourge. Ce n’est pas un fait nouveau, à quel point le féminisme est détesté dans les milieux populaires ! Et les injonctions institutionnelles complètement en décalage avec la réalité sociale renforcent ce sentiment. Cependant la revendication d’égalité est très forte, les rapports dans la famille évoluent : femme au foyer, même plus en rêve ! L’idée d’égalité et d’indépendance économique des femmes est passée, le chef de famille a disparu dans la loi. C’est vrai, mais en même temps pour une partie des filles, cette revendication d’égalité peut passer par une affirmation religieuse et par le voile ; et le voile, car cela peut passer aussi par des affirmations chrétiennes. Ce qui a permis à certaines communes du 93 de passer à droite, avec la manif pour tous, etc... c’est l’implantation de valeurs rétrogrades. On l’a vu avec la journée de « retrait de l’école » avec une première journée réussie mais pas deux, et sur l’avortement : si on est pour l’égalité, il ne faut pas exagérer quand même parce que la vie c’est sacré !… Il y a une progression des idées réactionnaires en milieu populaire, et avec la diminution des subventions, il y a disparition des centres de planification familiale qui jouent non seulement un rôle médical et social mais aussi un rôle idéologique. Implantés dans les quartiers, pas hors sol, ils sont écoutés et connus comme des lieux où on peut trouver de l’aide. Si en Seine St Denis c’est la droite qui fait fermer ces centres, le PS ne fait rien ailleurs pour les sauver. La famille prend une énorme importance en période de crise, c’est le lieu ultime de solidarité, même s’il est marqué par le patriarcat et des liens de subordination. Vu la situation qui empire pour les prolétaires et les femmes en particulier, celles-ci en viennent à défendre la famille : non étatique, non institutionnalisée, bien qu’encadrée et financée par l’état ou les service sociaux, elle reste un espace privé dont la base est la femme. C’est un nœud fondamental et un problème : comment arriver à attaquer l’institution qu’est la famille ? Quand la précarité s’étend le discours anti famille est moins audible. Comment contourner cela ?

Le discours dominant implicitement, pas explicitement, rejette la violence faite aux femmes sur les couches populaires comme si il y a avait plus de violences faites aux femmes dans les couches populaires que dans la bourgeoisie, ce qui, statistiquement est globalement faux. Ou alors pire on rejette sur une certaine culture étrangère à l’occident, ce qui là encore statistiquement est globalement faux. Dans le rejet du féminisme il y a aussi cet aspect là et dans ce cas, les féministes officielles en rajoutent(1). Que dire de cette journée mondiale contre le voile du 10 juillet 2016, lancée par un collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers, elles étaient trois à lancer cet appel, relayé notamment à Toulouse, en hommage à toutes les femmes assassinées de par le monde pour avoir refusé de porter le voile(2).

Quelles résistances ?

Il y a des boulevards de revendications féministes parce que tout un pan de la réalité sociale dénoncée dans les années 70 n’a pas bougé. Que ce soit sur la double journée de travail, où selon l’INSEE la part des hommes dans le travail ménager a augmenté en 20 ans de 10mn par semaine en moyenne, ou sur les violences conjugales, tout cela reste en place et les dénonciations actuelles se limitent seulement à un discours contre. Des initiatives concrètes, au Pays Basque Sud, sont mises en place autour de la question des violences faites aux femmes. Le mouvement est extrêmement fort et aussi la législation espagnole est très stricte sur ce terrain là ; il existe une loi cadre sur l’éviction du conjoint violent, pas en France. La société réagit, non seulement au niveau législatif mais aussi au niveau des gens ; par exemple dans la société, il y a des lieux spéciaux qui peuvent intervenir par rapport aux agressions qui sont faites aux femmes. Récemment aux fêtes de Pampelune où une foultitude de gens viennent, et où il y a eu une agression sexuelle particulièrement forte dont un viol collectif, des manifestations impressionnantes ont eu lieu pour réagir contre ces violences faites aux femmes. Il y a 20 ans le mouvement basque prenait en charge ces violences, dont c’était un des thèmes centraux, il n’y avait pas beaucoup de violences du fait d’une véritable présence militante. L’affaiblissement du mouvement social dans son ensemble et du mouvement basque en particulier, le fait que d’une part la législation espagnole prend en charge avec une justice réactive (ils ont été arrêtés, ils vont être condamnés à de lourdes années de prison), d’autre part que les fêtes à Pampelune ou Bayonne, ... sont devenues une espèce de folie mercantile absolument pas contrôlable, tout ceci explique l’absence d’autogestion politique et militante de ces faits aujourd’hui. Par contre au Pays Basque Nord, c’est auto contrôlé d’abord parce qu’il n’y a pas en France une législation aussi forte par rapport au harcèlement : tout le monde s’en fout… Des brigades violettes ont été créées pour que les fêtes se passent le mieux possible pour tout le monde, elles sont reconnaissables, ce sont des personnes vers qui on peut aller et c’est un lieu d’écoute. Ces brigades violettes sont là pour régler les problèmes entre les gens, pour intervenir, discuter, faire un travail idéologique. Le problème est que cela reste sur le terrain des violences faites aux femmes et ne débouche pas sur autre chose sauf sur le problème de l’avortement. En effet, au pays basque nord on a la chance d’avoir un évêque intégriste qui remet les messes en latin et fait campagne contre l’avortement ; lors de ses déplacements il y a des mobilisations importantes pour lui couper la parole, pour empêcher ce genre de choses de se faire, pour réclamer le maintien du droit à l’avortement et l’application de ce droit.

On constate un peu partout, l’émergence de groupes, certains ne se revendiquent même plus féministes, c’est passé de mode ; les jeunes font maintenant de l’anti sexisme, c’est une partie très idéologique du féminisme autour du comportement sans le relier à un système économique, social, etc. : il faut se désinhiber, se désintoxiquer, se déculturer de tout ce qu’on nous a appris sans voir que le contexte étant le même les choses se poursuivront. L’anti sexisme n’est pas de l’anti patriarcat, cela se passe dans la société et ne remet pas en question ses fondements.

A Caen, un collectif féministe, mouvement radical anticapitaliste qui ne cherche pas à avoir une audience de masse, fait des actions sur la fac, mais participe aussi avec d’autres groupes à des rassemblement unitaires comme une manif de nuit pour affirmer le droit des femmes de sortir sans se faire agresser. A Nuit Debout, toujours à Caen, qui est devenue Jour debout le dimanche, il y a notamment eu des assemblées autour des questions féministes, avec distribution de tracts dans les manifs contre la loi travail pour y appeler. Il y a « Osez le féminisme » qui attire aussi des jeunes. Elles ont une place particulière dans le mouvement, car elles sont identifiées comme proche du PS, mais elles agissent sur le droit des femmes dans la rue, dans les transports publics ce qui n’est pas inintéressant en soi, elles interrogent la place des femmes dans la société, le fait qu’il y a plein d’endroits où les femmes ne vont pas, des cafés, des bus où elles se font emmerder. Bien sûr ces campagnes sont incomplètes, elle ne sont pas reliées au fait qu’on veut changer la société et qu’on ne veut pas juste plus de droits pour les femmes. Dans le harcèlement de rue, la façon dont sont traitées les femmes est une réalité commune à toutes indépendamment de la classe. La campagne contre le harcèlement qui dit « je vois quelqu’un se faire agresser, j’interviens. » apporte une réponse extériorisée qui veut s’adresser aux mecs mais pas que..., mais pas aux personnes agressées. Le harcèlement dans les transports, par exemple les frotteurs, ce sont des choses discrètes, tues, cachées car honteuses, pas revendiquées. Il faut une réponse politique pour tuer ce silence, cela peut passer par l’autodéfense, efficace de manière mixte et collective.

Dans les années 70, le mouvement de libération des femmes (MLF) dénonçait la société patriarcale avec le désir de changer fondamentalement les rapports hommes-femmes. En son sein, le courant « lutte de classes » qui pointait le lien existant entre l’oppression patriarcale et l’exploitation capitaliste, cherchait aussi à détruire le système économique dominant. Avec la retombée des mouvements sociaux de l’après-68, on a assisté à une régression dans les revendications en général, et celles des femmes se sont presque réduites aux luttes pour la parité ou contre le sexisme, qui s’inscrivent dans la société actuelle avec pour objectif de l’améliorer. Comment renouer avec un discours et des pratiques visant à la transformer radicalement ?

Retranscription par Odile et Chantal.
Octobre 2016

Notes

1 Voir le livre « Les féministes et le garçon arabe » (éd ° L’Aube/Intervention, 2004) de Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, qui analyse cette dénonciation contre l’homme violent venu d’une autre culture, plutôt musulmane et arabe.

2 Les cas recensés sur internet remontent aux années 1994/1997 en Algérie, puis le 14/01/2015 au Bangladesh, une femme est tuée par un groupe de jeunes islamistes à cause de la tenue infirmière décrétée par les islamistes avec voile obligatoire ; 21/02/2016, c’est une bagarre entre migrants à propos d’une réfugiée syrienne non voilée ; 12/04//2016 sur le port du jean et de voile, il s’agit d’une femme battue par son mari en Italie. Ces cas sont de trop bien sûr mais ne sont pas à la hauteur de la campagne internationale lancée en 2015 et soutenue par, entre autres, Elizabeth Badinter, Riposte Laïque, Charlie Hebdo, Marianne, Ni putes Ni soumises, …..

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette