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Courant Alternatif 282 été 2018

La situation italienne après les élections

mercredi 18 juillet 2018, par OCL Reims

Le 4 mars 2018, des élections législatives ont eu lieu en Italie, avec un taux de participation de moins de 73 %, le plus bas depuis 1948. Le Parti démocratique (PD) de Matteo Renzi, jusque-là majoritaire et cœur de la coalition de centre gauche, en est sorti laminé. Le premier parti est désormais le Mouvement 5 étoiles, considéré comme "europhobe" et "anti-système". S’il a réussi à récupérer des voix qui allaient traditionnellement à la gauche, il ne peut pas gouverner seul faute de majorité absolue. L’alliance de droite est majoritaire, mais n’a pas non plus la majorité absolue. Après des mois de négociations et marchandages, un nouveau gouvernement a vu le jour, composé de membres de la Ligue du Nord, très à droite, et du Mouvement 5 étoiles. Un hybride bizarre que le président de la république a d’abord refusé d’avaliser, pour ensuite avaler la couleuvre. Il est entré en fonctions le 1er juin.*


Il est évident que des termes comme droite et gauche ont, par rapport à ce qui nous intéresse, un sens on ne peut plus vague, puisqu’ils désignent tous les deux des constellations de positions politiques et d’intérêts tout à fait hétérogènes : la droite peut être nationaliste ou libérale, notamment, et on peut en dire autant de la gauche.
Bien que conscient qu’un tel choix ne jouit pas d’un large consensus, je considère qu’il vaut la peine de parler d’un courant politique précis, à savoir le fascisme.

Un fascisme rénové ?
Disons, pour éviter les équivoques, qu’à mon avis on ne peut réduire le "fascisme" au squadrisme** et au golpisme** ni en faire un simple mouvement anticommuniste par réaction. Le fascisme, tout comme le libéralisme ou la social-démocratie, est une doctrine politique qui évolue avec le temps, se modifie en fonction des contextes nationaux et locaux, mais possède certains caractères distinctifs que l’on peut facilement schématiser : le mépris, d’ailleurs quelque peu fondé, à l’égard de la démocratie parlementaire et du multipartisme (1) ; l’hostilité envers les élites notamment financières et technocratiques (plus forte encore s’agissant des non nationales) ; le nationalisme explicite et la xénophobie, susceptible en grossissant de se transformer en racisme explicite (2) ; l’accent mis sur une communauté interclassiste que l’Etat doit protéger contre les effets dévastateurs de l’économie de marché ; en dépit du radicalisme du discours, le respect de l’ordre propriétaire et de la machine étatique ; l’idée de relation directe entre masse et leadership.
Pour des raisons évidentes, le vrai fascisme du troisième millénaire trouve plus facilement à s’affirmer s’il s’est débarrassé de ses icônes, autrement dit s’il ne se présente pas comme l’héritier direct des fascismes historiques, même si un nombre significatif de ses représentants s’est bel et bien formé dans les différents milieux explicitement néofascistes.
Il est également évident à mes yeux que toutes ces caractéristiques se retrouvent, dans le cas italien, au sein de la Ligue du Nord, laquelle, à la différence de Fratelli d’Italia et plus encore de groupes comme Forza Nuova et Casa Pound, ne fait pas référence dans son discours public - à l’exclusion de quelques incidents de parcours à mettre au compte de ses représentants - au fascisme historique.
Rappelons toutefois que l’affermissement de la droite radicale est tout sauf un phénomène exclusivement national, et qu’il s’inscrit dans une dérive européenne (mais pas seulement) : montée du Front national en France, d’une série de partis analogues en Allemagne, Hongrie, Autriche, Pologne, sans oublier évidemment la maison mère, à savoir la Russie.
Cette dérive générale peut s’expliquer - toujours à grands traits - comme l’effet de deux principaux facteurs :
1. le développement d’un capitalisme s’inscrivant toujours moins dans une dimension nationale et extraordinairement destructeur, au point de rendre plausible la grande narration fasciste sur l’existence d’un pouvoir mondial et occulte du capital financier ;
2. l’impuissance absolue de la gauche politique et syndicale à s’opposer à la domination totale du capital, ce qui l’amène entre autres à jouer le rôle de simple force auxiliaire de ce capital, se proposant tout au plus de le rendre civilisé.
C’est ce vide de perspectives et cette incapacité à devenir force de propositions qui offrent aux mouvements de type fasciste la possibilité de s’affirmer ; mais la possibilité n’explique pas le phénomène.
En réalité, il ne faut pas sous-estimer le fait que le matériau psychique sur lequel se fonde la proposition de communauté est déjà présent dans le sens commun et dans la culture des classes subalternes (3) : il s’agit seulement de le remodeler et de l’adresser efficacement ; et il est évident que cibler les Roms plutôt que les migrants est nettement plus facile et plus crédible que de proposer l’expropriation des expropriateurs.

Quelques spécificités italiennes
Sans surestimer l’originalité du capitalisme italien, il est indéniable qu’au cours des décennies s’est développée en Italie une véritable bourgeoisie et petite-bourgeoisie d’Etat, particulièrement corrompue et coûteuse, et donc que la polémique contre la "caste", contre son incapacité et ses privilèges, a non seulement un fondement mais a joui d’un consensus d’autant plus large que les conditions matérielles de vie des travailleurs se dégradaient et que le monde politique, "droite" et "gauche" confondues, se refusait à prendre la moindre mesure allant dans le sens d’une réduction de ses privilèges.
Le cas d’une région comme la Vénétie, mais aussi de la province lombarde et plus généralement du Nord profond, où prédomine la petite entreprise à gestion familiale, où l’entrepreneur et le salarié travaillent ensemble, suffit à nous faire comprendre comment, dans le sens commun, ce qui a commencé à paraître intolérable, ce sont les privilèges de la caste et pas les bénéfices de l’entrepreneur.
Toutefois, dans la première phase, celle qui va des années 1990 aux premières années 2000, l’expression politique de ce mécontentement, la Ligue du Nord, s’est trouvée condamnée à l’impuissance par ce qui semblait pourtant être sa force, à savoir le fait d’être le parti-syndicat du Nord : cette condition la maintenait en tout état de cause dans un rôle de force parlementaire mineure, porteuse d’un programme maximal - la sécession - irréaliste et d’un programme minimum - la réduction radicale de la pression fiscale et en conséquence la destruction du welfare - tout aussi irréaliste.
La crise interne de la Ligue provoquée par la découverte de la corruption massive de son groupe dirigeant, qui semblait destinée à l’achever, lui a au contraire offert une véritable issue avec la liquidation du vieux groupe dirigeant et la montée en puissance d’un nouveau groupe dirigeant, lequel, sans aucune forme de scrupule, prend ouvertement comme modèles de référence le Front national français et Russie unie, abandonnant du coup le fédéralisme et le sécessionnisme au profit d’une position nationaliste.
Cette dérive de la Ligue, qui s’articule avec la reconstitution d’un parti fasciste petit mais pas insignifiant comme Fratelli d’Italia, se produit parallèlement à la forte croissance du Mouvement 5 étoiles (M5S) en tant, de prime abord, que révolte anti-caste.
Ce serait à mes yeux une erreur de voir dans le M5S un mouvement assimilable au fascisme, ce qui en revanche est plus que légitime s’agissant de la Ligue. Mais il est bien évident que, à l’occasion des élections de 2013, quand la Ligue était encore une petite chose du point de vue électoral, une proportion significative d’électeurs de droite ou disposés à se déporter à droite a voté pour le M5S et qu’un certain nombre de ses représentants locaux sont des fascistes en permission.
Il n’en est pas moins vrai que la narration Cinq étoiles est, en tant que telle, caractérisée par le radicalisme démocratique, et que le seul - bien que non négligeable - point de contact et de superposition avec la droite est en ce moment le déplacement de l’attention de la contradiction classe/capital vers la contradiction peuple/caste.
Avec les élections de 2013, le M5S passe du statut d’électron fou à celui de force politique importante, développe sa propre classe politique et se pose le problème de l’accès au pouvoir. A ce moment-là, ses dirigeants se rendent compte que les aires de superposition avec la droite s’élargissent, en particulier sur deux questions : la politique migratoire et la gestion de l’ordre public ; et sur ces thèmes le M5S prendra sans tarder des positions similaires, sinon totalement identiques, à celles de la Ligue.
A y regarder de près, ce qu’on appelle l’alliance jaune-verte est en réalité le produit de la mort de la politique - si par politique l’on entend le fait d’avoir un programme porteur de sens - et sanctionne en même temps l’échec du pari de certains secteurs de l’intelligentsia non conformiste (4) qui voulaient faire du M5 une nouvelle social-démocratie. Ce qui la fait exister, cette alliance, c’est le fait que c’est la seule possible au niveau parlementaire, que les deux parties prenantes de l’accord se veulent toutes deux anti-système (5), qu’elles ont produit un programme monstrueux en additionnant deux programmes - ce qui les amène à promettre notamment une robuste augmentation du welfare et une réduction des impôts tout aussi robuste. Mais mon intention n’est pas ici de me lancer dans l’examen d’un programme - ou, si l’on veut reprendre le terme des rédacteurs du Fatto quotidiano, d’un "accord" - qui de toute évidence est un livre de songes. Mais il est bien clair que la seule partie de ce programme qui soit au moins partiellement applicable sans trop de difficultés, c’est celle qui touche à la lutte contre l’immigration, à la défense jusqu’à l’homicide de la propriété privée, au soutien inconditionnel aux forces de police. En revanche, une simple évaluation des coûts montre à l’évidence que les promesses de développement du welfare sont difficilement réalisables, à plus forte raison si l’on exclut de toucher aux intérêts des classes dominantes. Certaines concessions sont imaginables, quelques restrictions de privilèges aussi, mais c’est bien peu de chose au regard des promesses et des espoirs autorisés par la propagande électorale.
Pour conclure provisoirement, l’élément actuellement le plus intéressant du comportement du monde des M5S, si j’en juge à mon expérience personnelle, c’est une sorte d’autoaveuglement volontaire face aux caractères de son allié, un allié pourtant tout à fait explicite sur ses intentions déclarées.
Il sera intéressant, lorsqu’on passera des discours aux faits, de voir si le M5S résiste ou entre en crise. Des signes de tension se manifestent déjà, par exemple à Turin (qui, avec Rome, est l’une des deux premières grandes municipalités remportées aux élections) : une partie du milieu qui a soutenu le M5S s’oppose à son choix de se montrer disposé à accueillir les prochains Jeux olympiques d’hiver à Turin, et de renoncer par là à sa traditionnelle attitude d’opposition aux grands travaux inutiles et coûteux.
Il est vrai qu’entre un milieu militant restreint provenant de mouvements comme le No TAV et une masse d’électeurs apparemment imperméables, pour l’instant tout au moins, aux contradictions qui se font jour dans la politique du M5S, il n’y a pas photo.

Une stratégie d’opposition possible
Si l’on veut développer une action quelque peu efficace, il est évident qu’il ne suffit pas de dénoncer les caractères fascistes du nouveau régime : ça ne fait pas de mal mais ça ne sert pas à grand-chose.
C’est d’ailleurs l’argument préféré du Parti démocrate et de la gauche libérale, ce qui contribue à les affaiblir un peu plus, à supposer que ce soit encore possible.
Il s’agit au contraire d’intervenir sur leurs promesses, sur leur incapacité à les concrétiser, en les talonnant, et ainsi de les mettre éventuellement en difficulté.

Cosimo Scarinzi
(CUB Scuola, Università, Ricerca)

* Introduction et traduction - Gianni
** NdT : Autrement dit au caractère violent du fascisme : les squadre étaient les troupes de choc qui semaient la terreur en 1921-22 contre les organisations ouvrières, et le golpe (coup d’État) une menace permanente constitutive de l’identité fasciste.
(1) Qu’il peut par ailleurs exploiter à son aise où et quand il juge opportun ou se trouve contraint de le faire.
(2) Qui n’est cependant pas strictement nécessaire.
(3) Et y compris dans les programmes des forces politiques libérales, socialistes et communistes, lesquelles adoptent certains éléments significatifs du programme fasciste relevant du nationalisme mais aussi de la xénophobie, dans le but de maintenir ou d’élargir leur assise.
(4) En particulier Marco Travaglio, Peter Gomez et d’autres journalistes du Fatto Quotidiano, ainsi que le sociologue Domenico De Masi.
(5) Chose particulièrement ridicule s’agissant de la Ligue, qui a fait partie de différents gouvernements nationaux dans l’alliance de centre droit et, pendant des années, du gouvernement de Lombardie et de Vénétie ainsi que d’un grand nombre de municipalités.

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