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Courant Alternatif 297 février 2020

ALGERIE : L’arbre a été secoué par le vent, mais fleurira-t-il pour autant ?

jeudi 20 février 2020, par OCL Reims

Février 2019 après l’annonce d’un cinquième mandat présidentiel pour Bouteflika, le hirak (mouvement) algérien persiste, mais avec des mobilisations moins fortes depuis la présidentielle très contestée et contestable du 12 décembre ; et Abdelmadjid Tebboune, qui a remplacé le chef d’état-major Gaïd Salah à la tête du pays, s’ingénie à trouver des interlocuteurs pour faire cesser la contestation du régime. Le camarade algérien que nous avions interviewé en octobre (voir CA n° 294) répond ici à nos questions concernant la situation actuelle.


– On sait par la presse française que la campagne électorale du 12 décembre a été désastreuse pour l’armée au pouvoir : deux manifestations convoquées à Alger en soutien au vote ont rassemblé à peine quelques centaines de personnes amenées en car depuis plusieurs régions du pays, et partout en Algérie les meetings ont été perturbés et des bureaux de vote murés, il n’y avait pas d’affiches, les panneaux étaient détournés, et les candidats (dont quatre étaient des ex-ministres de Bouteflika) se sont exprimés dans les grandes villes à la dernière minute devant un public trié sur le volet… Comment s’est manifesté le rejet de cette présidentielle là où tu te trouvais – en particulier en Kabylie ?

– L’Algérie a été sous état de siège non déclaré du 12 au 14 décembre 2019. Pour assurer le bon déroulement du scrutin en palliant au sous-effectif des forces de l’ordre, Gaïd Salah a fait déployer des forces de l’APN (1) afin d’organiser non seulement des barrages filtrants aux entrées des villes, mais aussi des patrouilles dans les zones rurales, avec une assistance aérienne par hélicoptère. Les mêmes dispositifs ont été installés un peu partout – en particulier en Kabylie et à Alger.
Ne parvenant pas à mobiliser un minimum la population, le pouvoir a recouru aux casernes et commissariats pour arriver à survivre. La violence et la brutalité des forces de l’ordre ont fait au total 4 387 blessés, dont 422 à l’œil. En Kabylie, si les préfectures de Tizi Ouzou et de Béjaïa ont été détruites partiellement par la population, les événements du 12 et du 13 décembre ont malheureusement entraîné deux morts – des natifs des wilayas (divisions administratives) de Boumerdès et de Bouira.
Les médias ont parlé d’un taux de participation à la présidentielle de 41 % dans le pays – on se demande bien d’où ils sortent ce chiffre ! Non seulement il n’y a pas eu de scrutin, mais les gens ont détruit ou empêché ces fausses élections de se tenir. Ç’a été une vraie farce électorale. Au lendemain du vote, les manifestations ont recommencé à Tizi Ouzou, Alger, Béjaïa, Constantine et dans bien d’autres endroits au moins au même rythme qu’avant le 12 décembre. L’élection orchestrée par Gaïd Salah était un non-événement pour les manifestants. 
Tizi Ouzou a enregistré le taux de participation le plus faible, avec 0,001 % sur 709 602 électeurs inscrits – neuf personnes ont donc voté, sur les 1 714 bureaux de vote prévus pour cette wilaya. Béjaïa, qui compte environ 1 million d’habitants, a eu selon les chiffres officiels un taux de participation de 0,21 % (et ces votes ont été recensés uniquement dans trois communes : Ath Ksila, connue pour sa forte concentration de campements militaires ; Oued Ghir, où se situent l’école de police et l’établissement pénitentiaire de la région, et Boukhelifa, où il y a également une forte concentration de casernes).
Il y a ainsi eu en Kabylie un rejet massif des élections. Les bureaux de vote ont été soit incendiés, soit fermés avec des briques et du béton armé, et surveillés par des jeunes – et cela a été d’autant plus facile que les scrutins sont traditionnellement organisés dans les collèges et les écoles. Cependant, à partir du 10 décembre, on a vu arriver devant les bureaux de vote de plusieurs localités des convois de bus remplis de militaires et de policiers en civil censés être des électeurs venus voter, pour attirer de vrais électeurs. La population locale a répondu à cette provocation en s’appropriant les lieux de vote : elle a passé des nuits blanches aux alentours en installant des campements avec des tentes et en imposant des interdictions de circuler, pour empêcher les médias de faire état de ces votes bidons ainsi que de ceux des personnes les plus enclines à répondre à la politique du pouvoir.
A Afir, la foule s’est rassemblée dans la nuit du 11 au 12 afin d’attendre les convois de gendarmes partis de la sous-préfecture de Dellys pour installer le dispositif du scrutin et assurer son bon déroulement. Tard dans la nuit, comme rien ne se présentait et que les jeunes prêts à en découdre avec les gendarmes étaient déçus, un appel a été lancé pour aller les chercher le lendemain au centre électoral de la région, installé à Dellys. On a été un millier de personnes à partir le matin prendre d’assaut ce centre, et les affrontements ont commencé à 10 heures. Gendarmes et CRS étaient une centaine, ils ont bien gazé (avec des lacrymos beaucoup plus fortes que celles utilisées en France) et ils relançaient les pierres avec lesquelles on essayait de les déloger, mais on a réussi à prendre un blindé des CRS et à le brûler. Après quoi, ils se sont tous réfugiés dans le centre ; alors, vers 14 heures, on en a défoncé le portail et on a réussi à casser les urnes. Aux cris de « Pouvoir assassin » et « Il n’y aura pas de vote », les bulletins ont volé dans le ciel comme des confettis, c’était super ! Il y a eu huit arrestations et une dizaine de blessés par des tirs de LBD et des pierres que lançaient les gendarme ; on les a évacués vers les pharmacies du coin parce que, à l’hôpital, il y a pas mal de gendarmes en civil qui prennent l’identité des blessés… Ensuite, on est tous partis attaquer le commissariat central pour libérer les détenus ; là aussi les policiers nous ont bien gazés, mais quand on a commencé à leur jeter des pierres ils se sont rendu compte qu’on était beaucoup plus nombreux qu’eux (une quarantaine), alors ils ont libéré les détenus. Après, comme la majorité des gens voulait se rendre aux bureaux de vote annexes de la ville, on y est allés et on les a tous détruits. La ville était à nous !

– Comment s’est passée la grève générale nationale du 8 au 12 décembre ?

– L’appel à cette grève avait été lancé d’une manière spontanée et anonyme à la fin novembre sur les réseaux sociaux (ces réseaux, notamment Facebook, ont joué un rôle important comme outil de communication pour le mouvement, mais ils ne pouvaient permettre d’organiser la lutte et ils fonctionnent un jour sur deux). Cet appel avait été relayé par des militants dans les manifestations, par certaines organisations syndicales, par des collectifs de la société civile comme le Comité national pour la libération des détenus d’opinion (CNLD) et la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LAADH), ainsi que par l’ensemble des étudiants. L’objectif était de réaffirmer une opposition à l’organisation de la présidentielle, de dénoncer le pouvoir militaire et de revendiquer la libération des personnes arrêtées. Cependant, cette grève n’a pas été pensée (ou du moins elle l’a été trop peu) comme un renforcement ou un durcissement de la lutte à long terme, et il n’y a pas eu d’occupation de sites de production ou de blocages d’usine, hormis celui du port de Béjaïa.
La grève a démarré le 8 décembre et été suivie dans tout le pays, mais à des degrés divers – selon les rapports de forces et les traditions de lutte propre à chaque région. En Kabylie, elle a été exemplaire par rapport aux objectifs qui avaient été fixés : tous les secteurs d’activité ont été à l’arrêt – écoles, universités, poste, BTP, assurances, banques, etc. –, et mairies, sous-préfectures ou Sécurité sociale ont aussi été fermés par la population. Seuls les hôpitaux et les pharmacies ont été laissés ouverts, comme à l’accoutumée. Les autres commerces ont ouvert à 18 heures, mais les approvisionnements en produits de première nécessité (le lait, le pain, ou le butane en bouteille qui est indispensable dans les villages de montagne en cette période hivernale) ont été assurés, et on n’a signalé aucun de ces affolements ou incidents prédits par les opposants à cette grève (une frange de gens qui prétendaient être favorables au mouvement, mais qui craignaient des tensions et un épuisement de la population pouvant entraîner une baisse de sa mobilisation). Pour que la grève soit suivie, des groupes souvent formés de jeunes ont fait des rondes dans les villes et les villages, et n’ont pas hésité à saccager les magasins des commerçants qui tentaient d’ouvrir durant la journée.
Cet appel à la grève, effectué essentiellement par les classes populaires, a été renforcé par l’adhésion de la Confédération des syndicats autonomes (CSA). La CSA, qui est toujours en attente d’un agrément du ministère du Travail depuis son lancement en 2011, rassemble depuis la fin 2018 une vingtaine de syndicats de la fonction publique et se présente de plus en plus comme un sérieux concurrent de l’UGTA (seul syndicat actuellement reconnu par le pouvoir algérien, et qui est aussi bureaucratique que corrompu). Pourtant, la CSA attire de moins en moins de travailleurs : elle n’arrive toujours pas à mobiliser dans le secteur privé et, surtout, elle a tendance à reproduire le fonctionnement bureaucratique de l’UGTA. Cette dernière reste, malgré le hirak, au service de l’Etat et du patronat algérien, à l’exception de quelques sections. A Béjaïa par exemple, la section UGTA du port s’est rebellée contre sa direction et a réussi à geler toutes les activités portuaires du 8 au 12 décembre. Cette action (parmi tant d’autres) reflète l’éloignement général des travailleurs vis-à-vis de l’UGTA ; elle traduit la crise de la lutte syndicale en Algérie et le combat des travailleurs pour se réapproprier cette lutte.
Les mouvements de grève n’ont pas cessé, depuis le 22 février, mais le monde du travail demeure à l’écart du hirak, car les militants ouvriers (pas forcément syndicalistes) ne se retrouvent pas dedans, alors qu’ils étaient enthousiastes au départ – c’est la grève du 10 mars qui a précipité la chute de Bouteflika. Il y a une cassure entre les éléments et groupes les plus radicaux des milieux ouvriers et les manifestants censés actuellement représenter le mouvement et qui se désintéressent des grévistes.

– Où en est le hirak dans le pays en général, après onze mois de manifestations ?

– On est passé d’une phase euphorique, de février à juin, à une phase de répression ensuite, avec une accélération des arrestations après septembre qui a affaibli le mouvement à l’est, à l’ouest et au sud du pays – des régions où manque une culture de lutte et des perspectives claires. Le mouvement s’est ainsi resserré sur la Kabylie et Alger. Les réseaux sociaux ont joué un rôle très important dans la désinformation et la création de faux débats politiques, étant donné l’absence de politisation des nouvelles générations et le fait que le mouvement révolutionnaire est toujours mené et influencé par la vieille école trotskiste. Non seulement les idées révolutionnaires ont du mal à s’ancrer dans le monde ouvrier, mais on constate un manque de coordination et de solidarité dans les actions entre les travailleurs et les sections syndicales. 
Il règne dans le hirak un état d’esprit ultranationaliste que favorise le pouvoir et qui le sert – en voici deux exemples :
Je participais à la manif du 6 décembre à Alger avec une amie quand des manifestants nous ont encerclés parce qu’ils avaient remarqué que nous parlions un « français de France ». Heureusement, quelques personnes nous ont aidés à disparaître dans la foule, autrement ces manifestants auraient pu s’en prendre à nous sous prétexte qu’on venait de France ; ou alors on aurait pu se faire embarquer par la police qui nous aurait présentés comme « la main étrangère qui sème le trouble en Algérie ».
Le 17 décembre, toujours à Alger, j’ai rejoint avec deux camarades la manif des étudiants (qui n’a rien de spécifiquement étudiant, d’ailleurs, car elle est identique aux manifs des vendredis) et on s’est fait embarquer par des policiers en civil pour un interrogatoire qui a duré près de deux heures. Les policiers disaient entre eux qu’on constituait une belle prise… parce que notre style vestimentaire (jean, baskets et sac à dos) leur laissait supposer qu’on était des journalistes étrangers venus se mêler à la manif, et que la chasse à ces journalistes est l’une des priorités du régime (depuis septembre dernier, il y a eu au moins trois arrestations et expulsions du territoire algérien de journalistes d’origine française ou canadienne). L’interrogatoire qu’on a subi n’a fait que confirmer la paranoïa du régime vis-à-vis des médias étrangers et de leur influence sur le mouvement. C’est cette paranoïa qui explique l’interdiction faite à toute personne non algérienne, surtout si elle est d’origine française, de participer aux manifestations (2). L’objectif pour le pouvoir est d’isoler le mouvement en lui donnant de plus en plus un aspect algéro-algérien. Le malheur, c’est que ce mouvement met lui aussi en avant un fort sentiment nationaliste, et qu’il cautionne sans l’avouer cette répression de « l’étranger » – dans la logique du proverbe populaire « Une merde est moins dramatique tant qu’elle n’est pas sue par autrui ». Aucune solidarité n’a ainsi été exprimée de la part des manifestants vis-à-vis de la députée de La France insoumise Mathilde Panot quand elle a été interpellée et expulsée d’Algérie, en octobre dernier.
L’attachement des manifestants au caractère pacifique du hirak va dans le même sens. Ce « pacifisme » a deux explications majeures : la première, plutôt d’ordre pragmatique, réside dans la peur du « chaos » et vise à éviter les pertes humaines qu’ont connues les émeutes de 1988 et de 2001 ; la seconde, plutôt d’ordre affectif et d’une grande hypocrisie sur le plan social, découle du désir de renvoyer une bonne image du mouvement à l’extérieur du pays. La « solidarité nationaliste » affichée incite une partie de la population qui se trouve surtout dans les quartiers populaires et les villages de Kabylie et qui refuse l’aliénation nationaliste à ne pas adhérer au hirak. Mais, au sein des manifestations, on voit cette solidarité s’estomper pour laisser place à d’autres formes de solidarité (ou de division) entre les manifestants, sur des bases religieuses, régionalistes ou identitaires.
On note aussi, dans ces manifestations, l’absence de tracts, une mise en avant excessive des martyrs de la guerre d’indépendance (3), une autodénégation de la capacité collective à s’organiser (qui est due à l’effritement du tissu social)…
Le hirak a été dès le départ détourné par la gauche bien-pensante (militants de partis ou d’associations, élite estudiantine, etc.) de la voie d’une lutte de classe qu’il aurait pu prendre. Cette gauche a imposé sa dynamique avec les marches pacifiques et routinières des mardis et vendredis, mais tout en s’appropriant le vocabulaire des classes populaires – comme les chansons des ultras dans les stades, qui sont devenues des slogans de manif. Les personnes les plus exploitées et les plus précaires ont ainsi été exclues du mouvement ; elles ont essayé maintes fois de le rejoindre, mais, n’y trouvant pas un discours parlant de leurs conditions de vie, elles ont fini par le déserter.

– Y a-t-il en Algérie des partis politiques qui défendent ces classes populaires ?

– Seules les organisations trotskistes portent un discours de classe, mais le Parti des travailleurs (corrompu et favorable au régime) et le Parti socialiste des travailleurs (bureaucratique et nationaliste) usent d’une langue de bois qui le rend inaudible pour les classes populaires. La section VOS (Voie ouvrière pour le socialisme) du PST est le groupe politique le plus intéressant. Elle est composée en majorité de jeunes militants dont le discours peut être intéressant, mais il faudrait qu’ils arrivent à s’affranchir de certains obstacles organisationnels (comme le leadership de certains éléments fondateurs) et à diversifier leurs échanges avec les groupes révolutionnaires existant dans d’autres pays (concernant la France, VOS organise parfois des rencontres avec Lutte ouvrière, dont elle est très proche).

– Le mouvement pourrait-il faire évoluer la situation en Algérie dans une optique émancipatrice ?

– Une perspective révolutionnaire du hirak n’est pas pour demain, car l’aspiration politique dominante ne dépasse pas l’instauration d’un processus constituant par lequel le peuple algérien doterait l’Etat d’une nouvelle constitution (4). Ses personnalités « phares » actuelles sont présentées aux manifestants comme leurs représentants légitimes : Lakhdar Bouregaâ (membre de l’Organisation nationale des moudjahidines et qui s’était opposé à la candidature de Bouteflika), Karim Tabbou (ex-secrétaire général du Front des forces socialistes), Fodil Boumala (ancien journaliste, enseignant à l’université d’Alger, et un des organisateurs de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie), Samir Benlarbi (activiste connu du hirak) et Mustapha Bouchachi (avocat au barreau d’Alger, ancien ministre de la Justice et député du FFS), Samira Messoussi (militante du Rassemblement pour la culture et la démocratie, et élue de l’APW [5] de Tizi Ouzou)…
Ce ne serait pas surprenant si la rue algérienne criait victoire en ayant Karim Tabbou comme nouveau Président de l’Algérie, un Président jeune et dynamique à l’image de Trudeau et Macron. En Kabylie, le rejet de toute représentation et de tout dialogue reste bien affiché, étant donné que cette région s’est fait avoir, pendant le « printemps noir » de 2001, avec la création par le pouvoir d’une tutelle représentative (incarnée par la figure de l’époque, Bélaïd Abrika) et de la plate-forme de revendications d’El-Kseur visant à faire cesser la révolte (voir l’encadré). Mais le même scénario peut se reproduire à l’échelle de l’Algérie, du fait que le mouvement actuel n’a pas de solides structures organisationnelles.
Le nouveau chef de l’Etat algérien « civil », Abdelmajid Tebboune, poursuit la politique menée par Gaïd Salah (dans la logique de l’institution militaire que celui-ci symbolisait) pour étouffer la contestation. 
Dès son élection, il a lancé un appel au dialogue en direction du hirak ; celui-ci l’a rejeté mais il n’est plus le mouvement populaire d’avant la présidentielle. Très affaibli, il est aujourd’hui plutôt porté par un courant contre-révolutionnaire, car les forces d’opposition traditionnelles (FFS, RCD, MDS, UCP, PT et PST) ainsi que la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, rassemblées désormais dans le Pacte de l’alternative démocratique (PAD), ont largement contribué à déplacer les aspirations socio-économiques à l’origine du mouvement vers un créneau purement politique. Ce PAD a pour revendication principale le « processus constituant » ; il dit attendre toujours « des signes forts du système, des garanties sérieuses pour une solution politique », mais il s’est autoproclamé porte-parole de ce qui reste du hirak, et organise le 25 janvier une « conférence nationale d’opposition » pour dénoncer l’unilatéralisme du nouveau chef d’Etat. Son unique objectif est d’être inclus dans la nouvelle organisation politique et économique algérienne qui se dessine depuis le 12 décembre.
Tebboune a aussi annoncé une titularisation des contractuels en phase de préemploi qui concernera les jeunes diplômés et les titulaires de contrats d’insertion professionnelle (CIP). Cette mesure, rendue effective en trois ans (2019-2021), concernera 360 000 jeunes à l’échelle nationale – 5 000 titularisations ont été déjà effectuées à Béjaïa et 4 600 à Sétif, en décembre 2019. 
Enfin, Tebboune a décidé, quelques jours avant la présidentielle, la libération des prisonniers du mouvement (6) ainsi que l’accélération des procès concernant d’ex-ministres, ex-walis (préfets), ex-hauts fonctionnaires et patrons symboles de corruption sous le règne de Bouteflika.
Mais, pendant ces onze derniers mois, le régime a usé de tous les moyens répressifs et manipulatoires en sa possession, alors que peut-il trouver encore pour survivre ? Corrompre les prétendus représentants légitimes du mouvement ? Tirer à balles réelles (comme en 2001 en Kabylie) ou instaurer l’état de siège (comme durant le scrutin du 12 décembre) ? Reproduire l’épisode sanglant de la « décennie noire (7) » ?
De son côté, le mouvement conservera-t-il son attitude passive jusqu’à son épuisement total ou reparaîtra-t-il sous d’autres formes dans un futur proche ? L’un de ses acquis majeurs a en tout cas été de « libérer » la parole dans les espaces publics en faisant ressortir tous les tabous de la société algérienne.

Propos recueillis par Vanina le 18 janvier
1. L’Assemblée populaire nationale est la Chambre basse du Parlement algérien, qui siège à Alger.
2. La volonté récente du régime d’imposer l’anglais dans le secteur privé comme dans l’administration, au détriment du français, traduit ce même désir d’instrumentaliser tout ce qui est francophone.
3. Les médias français ont souligné la quête d’une « nouvelle indépendance » que viseraient les manifestants en se réappropriant l’histoire de l’indépendance et ses héros. Le 27 décembre, certain-e-s brandissaient les portraits d’Abane Ramdane, des six hommes qui se sont réunis pour déclencher la guerre de libération, ou d’anciennes combattantes.
4. Il est à noter que la demande insistante d’un Etat civil, et non militaire, formulée par les manifestants rejoint le désir des chefs militaires de ne pas être clairement identifiés comme les détenteurs du pouvoir…
5. Assemblée populaire de wilaya.
6. La LADDH a comptabilisé environ 1 000 arrestations de manifestants, militants ou journalistes, et 200 placements en détention provisoire depuis la fin du printemps, essentiellement pour avoir brandi des drapeaux berbères ou s’être exprimés sur les réseaux sociaux (180 seraient encore détenus).
7. La guerre civile entre les islamistes et le gouvernement militaire a fait de 100 000 à 200 000 victimes entre 1991 et 2002.

ENCADRÉ

La Kabylie, un cas à part ?
 
Les médias algériens ont mis l’accent sur l’abstention record en Kabylie pour la présidentielle, par rapport aux autres régions, ce qui a accentué le sentiment d’isolement et de différence qu’éprouve une part grandissante de sa population. Cet état d’esprit l’incite à afficher soit de la résignation, soit une sympathie pour les fachos du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK, né en 2001 et revendiquant au départ l’autonomie de la région), avec des discours tels que « Il n’y a qu’en Kabylie que ça bouge » ou « On en a marre de se battre pour les autres ». Cela dit, une forte solidarité s’est exprimée en Kabylie envers la ville d’Oran quand 400 manifestants y ont été arrêtés le 12 décembre (il est depuis interdit de manifester dans cette ville). 
La tradition insurrectionnelle et antipouvoir de la Kabylie demeure incontestable, mais les luttes y prennent de plus en plus une tournure raciste voire fasciste, du fait de l’oppression qu’exerce le pouvoir algérien sur cette région mais aussi de l’absence de luttes réellement politiques. L’Etat algérien s’est en effet acharné contre les soulèvements de classe qu’a connus la Kabylie en 1980 et en 2001, pour les écraser rapidement. C’est ainsi que le mouvement kabyle est devenu essentiellement culturel : sous l’effet conjugué de la corruption et de la politique suivie par le régime à l’égard de cette région, le MAK s’est développé au fil des ans (les partis d’opposition traditionnels que sont les FFS, RCD, PT et PST étant de plus boycottés). 
En fait, le MAK use à peu près de la même tactique que le pouvoir algérien, avec sa surenchère régionaliste : il se présente comme un bouclier contre tout ce qui est arabe et contre l’islamisme dans le même temps où le pouvoir prétend être un rempart contre l’instabilité ou l’insécurité, et surtout contre l’ingérence étrangère.
On notait déjà une faiblesse du discours de classe en Kabylie dans ses premières révoltes après l’indépendance algérienne : la résistance populaire à l’oppression de l’Etat s’est faite dans cette région contre l’adoption de la langue arabe comme langue officielle de l’Algérie au détriment du berbère, contre l’islam imposé comme religion d’Etat, et contre la violente répression exercée par le pouvoir contre toute contestation. Par ailleurs, les formes d’autogestion et d’assemblées de village que l’on trouve en Kabylie (ainsi que chez les M’zab de Ghardaïa) reposent sur des bases communautaires mais conservatrices, parce que cherchant à préserver la culture et les traditions : les espaces d’émancipation individuelle sont réduits, voire inexistants ; le patriarcat et le sexisme sévissent toujours dans la cellule familiale et au travail… L’absence de perspectives y pousse de ce fait aujourd’hui les plus précaires au désespoir, et les luttes menées depuis des années sans conquête sociale ni amélioration de leurs conditions entretiennent une grosse frustration.

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