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CA 315 décembre 2021

Cette pandémie du « post » qui a (presque ?) enterré l’idée de révolution

dimanche 5 décembre 2021, par Courant Alternatif

Au fil des quatre dernières décennies, l’idée d’une révolution sociale s’est effacée de l’imaginaire collectif en France… y compris dans les milieux dits révolutionnaires : la « société postindustrielle » a accouché sur le plan des idées d’un « postmodernisme » qui a lui-même enfanté notamment le « postanarchisme » et le « postféminisme ». On tentera ici de chercher les raisons de ce phénomène, qui a eu de lourdes conséquences sur les projets d’émancipation sociale.


Les « événements de 68 » n’ont pas seulement été une révolte étudiante, comme veulent nous le faire croire les médias quand ils les commémorent : il y a eu alors en France une grève générale spontanée, avec pendant plusieurs semaines une occupation des usines qui a obligé patronat et syndicats à négocier les accords de Grenelle, le premier pour débloquer l’arrêt de l’économie nationale, les seconds pour garder un contrôle sur leur base.
Dix ans après, l’union de la gauche a permis l’accession au pouvoir de Mitterrand, et sous ses deux mandats (1981-1995) une social-démocratie néolibérale a servi – d’abord avec le PC puis avec la droite – la revanche de la bourgeoisie sur 68 en œuvrant activement aux restructurations économiques. Elle a promu non seulement la nouvelle « idéologie de l’entreprise » et le « consensus social », mais aussi, en période électorale, un front allant jusqu’à l’extrême gauche pour sauver la « démocratie » menacée par un Front national diabolisé.

Le communisme est périmé : vive… la crise !

Dans les années 70, le mot « libertaire » (plutôt qu’anarchiste) était valorisé. De multiples mouvements spécifiques anti-autoritaires s’attaquaient aux fondements mêmes de la société, contestant le capitalisme, le patriarcat, le colonialisme/impérialisme, le nucléaire, l’armée, la famille, le couple… Bref, on traquait le pouvoir partout, que ce soit dans la sphère privée ou publique, à la recherche d’une autonomie individuelle, MAIS sans perdre de vue la nécessité d’une action commune pour détruire le système d’exploitation et de domination.
Avec la fin des Trente Glorieuses (1946-1975), cependant, l’essor de l’automatisation et de l’informatisation a entraîné de gros changements dans les rapports de production des pays avancés sur le plan technologique, et l’économie s’est mondialisée, la consommation massifiée. En France, deux faits ont favorisé la quasi-disparition de la révolution comme projet politique et social, à partir des années 80 : la politique suivie par le gouvernement de gauche (vécue par une grande partie de son électorat traditionnel comme une « trahison ») et l’implosion de l’URSS. Ils ont en effet laissé sans repères ou modèle le monde ouvrier, et provoqué plus largement dans la société une profonde rupture idéologique.
La désindustrialisation de la France a été facilitée par l’inféodation des syndicats et du PC [1] au PS, et elle s’est traduite par le délitement des bastions industriels et l’éclatement de la classe ouvrière, avec les délocalisations et fermetures d’entreprises ou la disparition de métiers, tandis que se développait un secteur tertiaire composite aux emplois pour une bonne part sans protection sociale, dans le commerce, les services aux entreprises et aux particuliers, la santé, l’action sociale, etc. Il en est résulté une précarité générale qui a perduré (essor du chômage, alternance de petits boulots et de périodes sans activité, reconversion professionnelle permanente et aléatoire…), des déséquilibres économiques croissants entre les régions – jusqu’à l’éveil récent d’une conflictualité de classe dans les plus en déshérence (voir l’article suivant). 

La chute du mur de Berlin, en 1989, a augmenté le rapport de forces en faveur de la bourgeoisie : elle a assené à l’échelle planétaire un formidable discours idéologique saluant le triomphe du « libéralisme » [2] sur le « communisme » et incitant au choix raisonnable d’une société sans conflits pour que chaque individu puisse se livrer au consumérisme. On nous a vanté le développement des moyens d’information, de communication et de transport grâce auquel nous avions la chance d’habiter dans un « village monde [3] » où marchandises et personnes circulaient librement – comme si n’importe qui était en mesure de prendre l’avion ou d’acheter n’importe quel produit ; et, dans le même temps, on nous a seriné que la « complexité » de cette nouvelle organisation économique internationale rendait dorénavant impossible tout projet alternatif au « libéralisme ». Il fallait éventuellement l’améliorer, mais surtout le défendre contre les méfaits dudit « capitalisme sauvage » – un ennemi désigné surtout pour créer de la cohésion sociale autour des pouvoirs en place.

En France, le gouvernement PS a mis en avant le concept de « classes moyennes » ainsi qu’un discours citoyenniste et politiquement correct axé sur le « sociétal », afin de masquer les trop visibles aspérités de classes dans la société et de faire oublier la question sociale. Il a de plus phagocyté des structures associatives et des mouvements (en particulier par le biais de SOS Racisme et de Ni putes ni soumises) pour empêcher la contestation de l’ordre établi. De là un affaiblissement de la lutte de classe et de la solidarité au profit de réflexes égoïstes et d’un repli sur la famille. Le sentiment d’impuissance face à l’innovation technologique et aux projets de modernisation poursuivis par le patronat n’a produit depuis dans les entreprises que des réactions strictement défensives et soigneusement encadrées par les « partenaires sociaux ». Et il en est allé de même à chaque attaque contre des conquêtes sociales : Sécurité sociale, régimes (particuliers ou général) de retraite, assurance-chômage…

Sont en revanche apparus dans les comportements et les mœurs de multiples changements dont la littérature, le cinéma et une publicité naguère honnie portent témoignage : il ne s’agissait plus de changer sa vie avec celle des autres, mais de la changer sans s’occuper d’eux, sinon contre eux, en privilégiant la réussite sociale, l’esprit de concurrence, la promotion individuelle par tous les moyens [4] au travail comme à l’école – les « qualités » requises pour y parvenir étant la combativité, la ténacité, l’inventivité, et une totale disponibilité rendue possible par les progrès du numérique.

Les divers canaux du discours dominant

Jusqu’aux années 80, la fierté de posséder un savoir-faire marchait fréquemment de pair, dans le monde ouvrier, avec une conscience de classe et le désir d’une société radicalement différente. La suppression de nombreux emplois, qualifiés ou non, dans l’industrie et la conviction qu’il n’y avait plus d’alternative à l’ordre établi ont éveillé une honte d’appartenir à la classe ouvrière, la peur de tomber dans un lumpenprolétariat en croissance exponentielle… et l’envie de s’en démarquer par une accession aux « classes moyennes » que faisaient miroiter les médias. La possibilité d’une ascension sociale – pour soi ou pour ses enfants – a ainsi illusionné une fraction du prolétariat.

Bien sûr, nombre de ces converti-e-s ont déchanté depuis, puisque la reproduction sociale est restée très forte, quel que soit l’investissement mis dans le travail ou les études, et que le pudding des fameuses couches intermédiaires entre prolétariat et bourgeoisie s’est dégonflé avec la (re)prolétarisation desdites « moyennes inférieures ».

Le mot « capitalisme », banni de la vie publique, a refait surface dès les années 90, et de nos jours une revendication anticapitaliste est assez couramment affirmée dans les mobilisations sociales. Cependant, son contenu demeure flou : son rapport intrinsèque à l’industrie est peu interrogé ; la domination de la technologie, que sa logique même entraîne, n’est pas remise en question. Le système économique qui régit la planète est souvent critiqué davantage pour le saccage de l’environnement que pour l’exploitation de la force de travail ; et l’origine sociale est souvent rangée parmi une foule de discriminations recensées avant tout pour que les « minorités » fassent entendre leur différence dans la société existante (la « race » ou le genre venant prioritairement en tête de classement, quand il y en a un). Car la contre-révolution idéologique à laquelle on a assisté [5] n’a pas été portée que par les « nouveaux philosophes » (d’anciens membres du PC qui s’étaient ralliés en 68 au maoïsme), par la « nouvelle droite » d’Alain de Benoist, par un État de droite ou de gauche désireux de maintenir sous son emprise chaque individu (potentielle victime à prendre en charge avec l’aide de « spécialistes »), ou encore par les sectes religieuses qui ont proliféré : le milieu enseignant en a aussi été le chantre, par son adhésion à des idées soit carrément conservatrices, soit tenues au contraire pour révolutionnaires mais relevant en fait de théories qui ne le sont pas.

Certes, en tant qu’institution du système patriarcal et capitaliste, l’école a toujours comme fonction d’adapter la jeunesse à ses besoins. Les « hussards noirs de la République [6] » ont ainsi, en leur temps, forgé une nation à partir de territoires tels que la Bretagne ou la Corse, qui ont eu leur content de « morts pour la France » en 1914 alors même que leurs populations ne parlaient pas français. Cependant, dans la décennie 70, le marxisme et la psychanalyse avaient suffisamment le vent en poupe à l’Université pour que des méthodes aidant à élaborer une critique sociale y soient enseignées ; et les enfants que leur milieu social ne prédestinait pas à être mis au boulot dès la fin du collège avaient une chance d’apprendre, au moins au lycée, à exercer sur la société un regard quelque peu critique au contact d’enseignant-e-s usant de leur « liberté pédagogique ». Dans les décennies suivantes, à l’inverse, toute démarche globalisante a été rejetée par l’institution universitaire comme étant susceptible de conduire à un totalitarisme, et les analyses sociales ont été déclarées ringardes au profit d’analyses centrées sur un nombre infini d’identités particulières et fluctuantes et sur une libération personnelle plutôt que collective dans la société en place.

La « déconstruction » en tant que mode de pensée a aujourd’hui envahi toute la sphère de la vie quotidienne, en France comme ailleurs, par les canaux des médias et des réseaux sociaux, tandis que le capitalisme met sans cesse sur le marché de nouveaux produits destinés à satisfaire telle ou telle « minorité ». Le dernier ouvrage de l’historien Pierre Rosanvallon – passé par la CFDT, le PSU et le PS – est éclairant à ce titre. Dans Les Épreuves de la vie – Comprendre autrement les Français, il affirme en effet que les Français-es ne se déterminent plus en fonction de leurs intérêts « objectifs », à savoir leur situation économique, mais de leurs émotions. Selon lui, par exemple, les gilets jaunes ont éprouvé un ressenti identique et il en est ressorti une « communauté d’indignation » parce qu’ils ont partagé des expériences de mépris et d’injustices, des discriminations et des incertitudes face à l’avenir. De même, le tissu social de la France a été altéré par la « cascade du mépris » quotidiennement subie au travail, et par des normes ou des règles générales considérées comme déconnectées du réel et s’exerçant aux dépens des minorités, des femmes et des étrangers. Pour remédier à la désaffection envers la classe politique et envers les élections qui en a découlé, Rosanvallon propose un « véritable projet d’émancipation » : que les gouvernants reconnaissent le rôle des émotions en politique, soient attentifs aux réalités vécues par la population, et promeuvent respect et dignité dans les politiques publiques.

Une nécessaire refondation de l’anarchisme

Le formatage de la pensée par la propagande d’État, puis par les théories postmodernes, n’a malheureusement pas influé que sur les réformistes : les milieux révolutionnaires ont eux aussi évolué peu à peu dans leurs discours et pratiques.

Ce que les tenants du capitalisme ont voulu enterrer avec le bloc de l’Est, c’est non seulement le stalinisme, le léninisme, le marxisme ou encore le déterminisme, mais l’idée même d’une révolution sociale, aussi le courant « lutte de classe » de l’anarchisme a-t-il fait partie du lot envoyé aux oubliettes. Une ironie de l’Histoire, car ce sont des penseurs de ce courant qui ont pointé les premiers les possibles dérives du marxisme et rejeté le « matérialisme historique » – en particulier Bakounine, qui écrivait en 1871 dans Fédéralisme, socialisme, antithéologisme : « La liberté sans le socialisme, c’est le privilège et l’injustice, et le socialisme sans la liberté c’est l’esclavage et la brutalité. » De même, dès la Révolution russe, ce sont pour partie ses militant-e-s qui ont dénoncé le régime soviétique comme étant non la « dictature du prolétariat » mais celle du Parti bolchevik – avant que ce régime ne soit étiqueté « capitalisme d’Etat ».

De nos jours, le communisme libertaire est très faible numériquement [7]. Nos aspirations sont quasiment absentes de l’imaginaire commun ; et notre projet politique semble si peu crédible, même à nos yeux, que nous le proposons mollement, comme si nous étions convaincu-e-s de son caractère irréalisable. Nous avons presque délaissé des concepts qui nous servaient naguère de références – tels le fédéralisme, l’auto-organisation, la démocratie directe, l’autogestion ou l’action directe.

L’investissement militant des anarchistes n’a pas tellement changé, et dépend en général de leurs lieux d’activité et de leur positionnement par rapport au syndicalisme : une fraction intervient surtout dans le cadre de son travail en tant qu’adhérant à une section syndicale (sans forcément croire aux vertus révolutionnaires des syndicats), quand une autre fraction privilégie les luttes hors entreprise et dans lesquelles les syndicats n’impriment pas leur marque. Mais l’impact de l’actuel discours dominant sur les anarchistes, organisés ou non, et leur relative acceptation de la société existante transparaissent de deux façons :
- dans la conception de l’anarchisme comme étant un espace culturel, au lieu d’être un courant révolutionnaire, ou dans la mise au second plan de la question sociale pour se consacrer à telle ou telle catégorie d’opprimé·e·s ;
- dans une participation aux élections présidentielles assumée comme un moindre mal pour défendre la démocratie représentative contre la montée de l’extrême droite. Le piège de l’antifascisme tendu par Mitterrand fonctionne donc jusque chez les anarchistes, même si l’abstention grandissante du corps électoral traduit partiellement une lassitude de ce petit jeu.
On peut ajouter à un tel tableau la frilosité de militant·e·s anars (ou d’extrême gauche) à se confronter aux classes populaires, tandis que leurs préoccupations sociétales tendent à les rapprocher des classes supérieures. L’incompréhension qu’a suscitée chez eux le mouvement des gilets jaunes, au moins à ses débuts, a fait soudain ressortir cette dérive.

En 1990, la revue Noir et Rouge [8] appelait déjà dans son dossier « Anarchy isn’t dead » à une « refondation de l’anarchisme [par l’analyse des] mutations technologiques et sociologiques qui ont bouleversé le paysage social et politique », et elle listait :

  • - la disparition de la figure sociale centrale de la lutte des classes (la classe ouvrière au sens strict) et l’apparition de nouvelles catégories d’exclus et de laissés-pour-compte ;
  • - une progression de la division du travail à l’échelle nationale et internationale obligeant à repenser le contenu du fédéralisme ;
  • - la maîtrise sociale de la technologie comme enjeu de la lutte des classes.

La revue proposait aussi de se repencher sur les questions de l’utilité sociale et de la marchandise ; de se débarrasser des images traditionnelles de l’anarchisme (par exemple « l’hégémonie du syndicalisme qui devait pourvoir à tous les besoins, dans cette société et dans l’autre ») ; de réfléchir à la notion d’autogestion et de démocratie directe (« cette dernière pouvant aboutir à une forme de contrôle sur la vie personnelle qui ne serait qu’une variété nouvelle de la tyrannie »), et au moyen de concilier l’aspiration à une autonomie personnelle avec le maintien d’une solidarité.
Cette réflexion est toujours d’actualité, et il faut bien sûr l’élargir à des sujets aussi importants que notre rapport à la science et à la médecine, ou notre conception de l’industrie et du travail. C’est pourquoi nous la poursuivrons dans le prochain CA.

Vanina

Notes

[1La participation du PC au gouvernement de 1981 à 1984 lui a rogné les ailes, et la fin du régime soviétique en 1991 a accentué son déclin

[2Dans La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme (paru en 1992), le politologue américain Fukuyama a affirmé que l’arrêt de la guerre froide marquait sa victoire idéologique et celle de la « démocratie »

[3Ou « village global », expression de Marshall McLuhan, théoricien de la communication canadien

[4Le « salaire au mérite » mis en place par le Président Sarkozy dans la fonction publique en 2008 s’inscrit dans ce droit-fil

[5Cette contre-révolution s’est accompagnée d’un retour de l’ordre moral, favorisé notamment par les campagnes sanitaires qui appelaient à la prudence dans les rapports sexuels, après l’irruption du sida en 1982

[6Surnom donné aux instituteurs, chargés après la séparation des Eglises et de l’Etat en 1905 d’assurer l’instruction obligatoire, gratuite et laïque aux garçons et aux filles de 6 ans jusqu’à 11 ou 13 ans

[7L’anarchisme individualiste s’en sort mieux étant donné que, par sa focalisation sur l’individu, il est compatible avec le néolibéralisme

[8Cette revue de réflexions libertaires réalisée à Paris a publié 33 numéros de 1986 à 1995

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