CA 350 mai 2025
Lettres aux humains qui robotisent le monde - Notes de lecture
lundi 2 juin 2025, par
Dans notre dossier, nous évoquons les nouvelles conditions d’exploitation au travail amenées par l’essor de la voiture électrique et en particulier avec l’entreprise Tesla dirigée par Musk. C’est la première à construire des gigafactories et à développer des nouveaux « process » comme le moulage en une fois de la carlingue de la voiture et l’hyperconnexion du véhicule grâce à un super-logiciel de bord et une foultitude de capteurs. Face à cette « révolution industrielle », certains parlent même de « teslisme ». En plus des conditions matérielles de production et d’extorsion de la plus-value, Tesla développe l’exploitation des « datas » pour mettre en place la conduite autonome des véhicules. Voici une note de lecture sur le sujet. Les passages entre guillemets sont tirés directement du livre.
Par ces quelques lettres adressées à des ingénieurs et des chercheurs travaillant à la robotisation du monde (robots humanoïdes destinés à faire de l’« aide à domicile », véhicules autonomes), Célia Izoard entend questionner l’impact social de leurs métiers et mettre en lumière le rôle tout sauf négligeable que les scientifiques ont dans l’avènement de technologies, qui, contrairement aux promesses de « libération » du travail qu’elles portent, participent bien plutôt à nous rendre de plus en plus dépendants de l’industrie, et à dégrader nos vies ainsi que le peu d’autonomie qui reste dans nos métiers. Dans le livre, les véhicules autonomes sont utilisés comme parangon de l’automatisation pour en décliner les effets délétères sur la société et l’environnement.
Parce que oui, comme on peut s’en douter, remplacer un humain qui n’a besoin que de ses sens et de son expérience pour conduire, par des machines, est une opération complexe, coûteuse, et qui n’a pas grand-chose d’écologique : capteurs à ne plus savoir qu’en faire, caméras, radar et lidar (radar laser) embarqués, ordinateur de bord pour traiter le tout, la 5G et ses milliers d’antennes-relais pour transmettre ces données et en donner sur l’environnement, des datacenters pour les stocker (1)… le tout sous-tendu par une électrification des réseaux et des machines et la débauche de ressources que tout cela représente.
La recherche sur ce sujet a été financée « parce que l’armée américaine préfère envoyer des robots que des GI faire la guerre au Moyen-Orient. C’est plus acceptable pour l’opinion publique ». Et aussi parce que des milliardaires, dont Musk, ont adhéré au projet avec le fantasme de ne plus « perdre leur temps dans les embouteillages de la baie de San Francisco ». Et enfin et surtout, pour économiser le salaire des chauffeurs et diminuer les coûts de la logistique « du dernier kilomètre, celui sur lequel il n’est pas possible de faire des économies d’échelle ».
Pourtant, à l’heure où les entreprises minières planchent sérieusement sur l’acceptabilité sociale de la réouverture des mines en métropole (fort utiles au développement de l’industrie des véhicules électriques et autonomes entre autres) et le discours qui va avec, les « industriels ont donc emballé ce méga-projet industriel dans des éléments de langage, lesquels ont été repris par les responsables politiques puis par les journalistes, comme s’ils allaient de soi. » On nous parle donc plutôt de sécurité routière « nous allons créer le conducteur le plus expérimenté de tous les temps ». De transition écologico-énergétique avec l’idée que l’électrification serait propre, durable, neutre. D’autopartage (finie la possession d’un véhicule personnel, il y aura des flottes de véhicules mobilisables pour chacun de nos menus trajets). Ces arguments sont dans le livre démontés un à un de manière courte et efficace. S’y ajoute une charge contre la techno-science soi-disant neutre, représentée en l’espèce par deux chercheurs du LAAS (2) de Toulouse. Fameuse science dont la responsabilité des applications est sans cesse renvoyée des scientifiques aux politiques, sans que jamais un débat, une discussion sur l’avènement de telle ou telle technologie n’ait lieue. « Nous, « public », « usagers », « simples citoyens », [sommes] placés devant le fait accompli. Ou plus exactement (…) le débat n’a pas existé, car la technologie n’est pas censée être politique ». Elle démonte la neutralité de la science en quelques lignes, qu’il vaut la peine de citer longuement : « Vous défendez la liberté inconditionnelle du scientifique (…). Que pensez-vous de la liberté des autres ? L’activité des chercheurs du LAAS a un impact énorme sur la manière dont les gens vivent, travaillent, communiquent. Le visage des technologies, dans ce monde, est infiniment plus déterminant pour notre quotidien, pour notre sort de travailleurs, que le fait d’élire, de loin en loin, des représentants de tel ou tel bord – qui partagent tous, du reste, le même enthousiasme pour les technologies et la croissance industrielle. L’électronique dans les voitures, par exemple, est quelque chose que tout le monde subit. Elle est directement responsable du fait que la plupart des gens ne peuvent plus espérer réparer eux-mêmes leur voiture, et que même le garagiste du coin est dépossédé de son savoir-faire au profit de la « valise » conçue par des ingénieurs pour chaque modèle. Pour des générations d’utilisateurs, c’est une perte considérable d’autonomie, matérielle et financière ; pour des générations de mécaniciens, c’est une privation quotidienne de créativité et de liberté dans le travail. (…) L’automatisation a pour caractéristique de capter « le savoir-faire technique, souvent artisanal, pour le « routiniser » et l’enfermer dans un système que l’opérateur n’a plus qu’à suivre – c’est un transfert de prérogative technique des humains à la machine. »
Dans certains secteurs, ce projet a déjà vu le jour, avec des niveaux d’automatisation variables : ainsi de l’adoption de camions de transport autonomes dans l’industrie minière, qui lui permet d’exploiter à moindre coût et sans avoir à se soucier des externalités négatives sur la santé humaine. On est loin encore de son déploiement dans la société civile, avec le remplacement de nos véhicules thermiques par des flottes de véhicules électriques plus ou moins autonomes, mais en attendant sa concrétisation « ce projet a déjà un rôle : celui de remettre à plus tard des décisions urgentes, celui de phagocyter toute réflexion pratique sur les politiques de transport en commun, celui de flécher tous les financements pour la mobilité écologique ».
Le propos du livre est à la fois de dénoncer l’absurdité d’un tel modèle, et plus largement, de l’automatisation des métiers, mais aussi de pointer le rôle de certains humains dont le job participe à la mise en place d’un tel monde. Ce qu’il en sort comme proposition politique, c’est de partir du travail et de son refus par ceux et celles qui en ont les moyens pour lutter contre le déploiement de ces technologies. Des ingénieurs déserteurs, des naturalistes des terres, des géologues contre l’industrie minière (SystExt), bientôt des archéologues contre l’extractivisme… On ne fera probablement pas une révolution avec ces désertions, mais peut-être au moins ralentirons-nous le déploiement de la méga-machine.
Jolan
Notes
(1) « Un véhicule autonome pourrait générer, selon le patron d’Intel, environ 40 téraoctets de données, soit l’équivalent de 80 disques durs d’ordinateur, pour huit heures de conduite. »
(2) LAAS : laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes