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CA 352 été 2025

La forme et le fond des luttes


dimanche 10 août 2025, par Courant Alternatif


Les temps sont durs. Pris entre le marteau des tensions nationalistes, réactionnaires, guerrières et l’enclume des attaques sociales tous azimuts, le mouvement social peine à relever la tête. Si le mouvement des gilets jaunes, les émeutes en Kanaky et celles des banlieues en France, les mobilisations contre l’aménagement capitaliste du territoire et contre les réformes des retraites sont autant de révoltes contre l’ordre existant, les divisions nous minent et nos adversaires en profitent. Pour sortir de cette situation, nous aimerions prendre du recul et ouvrir le débat autour de principes forgés dans l’expérience des luttes.

Première ou seconde classe ?

La force et la constance des attaques sur le travail, les services publics, la retraite, le chômage, le RSA qui sont menées par des partis de l’extrême droite à la gauche, et leurs conséquences dramatiques de précarisation d’une large partie de la population, nous rappellent constamment que le moteur de notre société est la recherche du profit par ceux qui détiennent les sources d’enrichissement (entreprises, banques, etc.). L’affrontement entre le capital et le travail constitue la contradiction sociale majeure depuis presque 200 ans. Il englobe l’ensemble des contradictions, en ce qu’il est responsable, chaque jour et partout sur la planète, des famines, guerres, catastrophes, exploitation, mais aussi de la souffrance et de l’aliénation que chaque salarié·e subit sur son lieu de travail. Envisager un changement social, et a fortiori une révolution, implique donc de s’organiser contre le capital entre ceux et celles qui résistent : les exploité·es. Cela ne veut pas dire que le seul combat légitime est celui qui part du lieu de travail, car ce qui pousse un individu à la révolte dépend d’une trajectoire sociale qui lui est propre (sexisme, racisme, destruction de l’environnement…). Cela veut dire que l’objectif commun de tous ces combats doit être d’en finir avec le capitalisme.

Pour l'autonomie des luttes

Historiquement, de cette organisation des exploité·es sont nés différents mouvements, dont certains n’ont finalement servi qu’à de nouvelles dominations. Les centrales syndicales, dans les grandes explosions sociales (1936, 1968 et dernièrement avec les gilets jaunes…), se sont au bout du compte toujours rangées du côté des puissants, préférant rester dans leur rôle de négociateurs du statu quo plutôt que de jeter toutes leurs forces dans la bataille. Le léninisme, en considérant qu’une avant-garde éclairée était nécessaire pour guider des masses incapables de faire la révolution sans être dirigées politiquement, a quant à lui abouti à la prise du pouvoir par une couche parasitaire qui a bien vite renié les principes qu’elle affichait. Nous considérons au contraire que le mouvement social a montré sa capacité à s’organiser de façon autonome, que ce soit en conseils, en assemblées, en ronds-points, et que cette forme se suffit à elle-même. Nous sommes donc opposé·es aux agendas imposés (que ce soit des « journées d’action » ou des « saisons ») décidés par des états-majors (clandestins ou soi-disant élus), et aux basses manœuvres visant à s’approprier des luttes ou à recruter pour sa chapelle, au détriment de ceux qui mènent le combat.

« Composer » ?

En conséquence, l’autonomie des luttes revient à refuser le plus possible de « composer » avec les institutions, même lorsque cette démarche est impulsée par des partis de gauche. Ces derniers proposent des modes d’action toujours sages et le plus souvent d’ordre juridique. Leurs débouchés médiatiques et électoralistes, leur langage qui est celui du pouvoir, et leurs perspectives qui n’égratignent jamais la propriété privée nous emmènent vers des impasses et resserrent l’étau qui nous étouffe. Qu’on regarde comment sont traitées les questions sociales, féministes, antiracistes, ou écologistes par tous ceux qui s’approchent du pouvoir ou qui y sont déjà… Refuser les compromissions, c’est donc chercher d’autres solutions que le recours à l’Etat ; c’est refuser l’ordre que l’on nous impose par la prison, la loi, les frontières, la police…

Le coin rouge dans le bloc de la bourgeoisie
Nikolaï KOLLI - 1918

So-so-solidarité !

Alors, plutôt que de nous embourber indéfiniment en empruntant la voie institutionnelle, le mouvement social se doit d’aller vers le changement de société désiré. Il ne s’agit pas d’être des allié·es, mais des camarades et des compagnons à même de défendre nos intérêts et gagner de nouveaux espaces d’autonomie. Nous faisons nôtre une valeur centrale du mouvement ouvrier : la solidarité. Il ne s’agit pas de charité ou d’humanitaire, comme peuvent le faire des patrons « philanthropes », des bourgeois à la mauvaise conscience, des religieux bien dodus ou des politiciens bien en vue qui, chacun à leur manière, maintiennent la relation de pouvoir ; mais bien d’examiner ensemble, entre personnes à égalité, tout ce que la lutte porte de positif (l’action commune, la fête, la joie, la victoire) ainsi que de négatif (la répression, les prises de pouvoir). Refuser d’investir ou abandonner une lutte parce qu’elle ne serait pas gagnable, se dissocier de certaines personnes parce qu’elles n’ont pas agi conformément à l’agenda pacifiste ou légaliste d’autres personnes, c’est diviser le mouvement au bénéfice de ses adversaires…

Contre l'« expertise », l'organisation collective

La solidarité n’est pas l’affaire d’une poignée d’« expert·es » qui sauraient comment faire, même s’ils ou elles ont reçu la formation adéquate et sont bien intentionné·es. Elle demande l’implication du plus grand nombre à l’élaboration, à la compréhension et au contrôle permanent du mouvement pour que celui-ci demeure autonome. Qu’il s’agisse d’aide juridique en cas de répression, de cagnottes de solidarité, d’assistance médicale ou de lutte contre les dominations à l’intérieur du mouvement, nous avons tout à gagner à renforcer la prise en charge collective de ces questions, sans les déléguer à des personnes qui pourraient devenir des « sachants » donneurs de leçons, ou les promoteurs de « bonnes conduites » étouffantes.

Force et union

Prendre une part active à une lutte, quelle que soit la trajectoire qui y a conduit chacun·e de nous, permet de faire tomber les divisions que la société sait si bien entretenir (de genre, d’origine, de place sur le marché du travail…). Lutter ensemble, de façon solidaire et horizontale, est le meilleur antidote à toutes les dominations, car l’union et la force vont de pair. En revanche, pointer en permanence ce qui nous divise, transformer nos différences ou nos situations respectives en identités opposées ou en dominations, construire des groupes homogènes considérés comme les seuls à avoir légitimement droit à la parole et à la décision tandis que les autres, allié·es et spectateurs/spectatrices, n’auraient pas voix au chapitre, produit l’effet inverse des objectifs avancés.

Renouons avec le débat

Pour éviter les anathèmes, les censures et les procès en mauvaises fréquentations, refusons les raccourcis. Prenons le temps de vérifier les informations qui circulent avant d’exclure ou d’interdire ; prenons le temps de lire ce que les personnes ou les groupes ont écrit, de nous intéresser aux combats auxquels ces personnes ou ces groupes ont participé. Le mouvement est porteur de références et d’avis plus ou moins divergents qui devraient nourrir un débat fructueux sur divers sujets. Cela permettrait de garder la tête froide pour identifier qui sont réellement nos adversaires, quelles idées sont véritablement en conflit avec l’ordre établi, et ce qui nous pourrit la vie. Car derrière des radicalités discursives de façade sur des questions sociétales se cachent souvent des alliances matérielles ou idéologiques avec le libéralisme individualiste au sens le plus classique et institutionnel du terme.
La lutte que nous menons s’inscrit dans une longue histoire faite de victoires, de défaites, d’impasses, de rapprochements, de remises en question et de tiraillements. Les enseignements de ses réussites nous permettront de gagner dans la lutte les moyens de notre autonomie dignes de nos objectifs révolutionnaires.

Organisation Communiste Libertaire

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