CA 355 décembre 2025
mercredi 31 décembre 2025, par
Le 27 octobre 2005, deux jeunes garçons de Clichy-sous-Bois, Bouna Traore, 15 ans, et Zyed Benna, 17 ans, meurent électrocutés dans un transformateur EDF, et un troisième, Muhaittin Attun, est grièvement blessé ; ils s’y étaient réfugiés pour fuir la police. Ce drame est le point de départ des émeutes les plus importantes de l’histoire contemporaine française, à tel point que le gouvernement de l’époque décrète l’état d’urgence et impose des couvre-feux : des procédures qui renvoient à un passé bien trouble ou au présent de n’importe quelle dictature… Par leurs durées et la contagion à travers tout le pays, ces révoltes urbaines sont exceptionnelles, et constituent un révélateur puissant de la question sociale et urbaine. Car si la mort tragique des deux jeunes clichois est l’étincelle qui met le feu à la plaine, pour qu’il y ait incendie, il faut des conditions et une situation. Elles sont aussi la matrice des affrontements idéologiques et politiques sur la manière de répondre à la question sociale et au « malaise des banlieues » (selon la formule utilisée pour designer ces espaces urbains quand on n’y habite pas), qui connaîtra de multiples répliques par la suite.
Construits au milieu des années 50, les grands ensembles urbains doivent répondre à la poursuite de l’exode rural, commencé dans la décennie, à la croissance démographique du baby boom, et aux importantes vagues d’immigration motivées par le plein emploi et les besoins de main d’œuvre.
Mais quelques décennies plus tard, les crises pétrolières et financières sont passées par là, et c’est dans ces banlieues que l’addition a été la plus lourde. Le chômage explose, les bâtiments ont vieilli, l’insalubrité est devenue la norme, l’école fait son travail de tri et de formatage : les enfants de l’immigration de deuxième, voire troisième génération qui peuplent ces quartiers ne connaissent pas un sort plus enviable que celui de leurs parents.
Au début des années 90 (1), coup sur coup, trois jeunes, un à Vaulx-en-Velin, deux à Mantes-la-Jolie, décèdent, victimes de « bavures » policières. Dans les deux cas, la réponse est similaire : les jeunes habitants du quartier incendient des véhicules, des bâtiments publics et affrontent la police. Le pouvoir de l’époque apporte une réponse politique et policière. Il crée le premier ministère de la ville, chargé de mettre en place une politique urbaine et, dans le même temps, il fonde la BAC (Brigade Anti Criminalité). Les politiciens reprennent leur rengaine habituelle : côté gauche, police de proximité et plans d’urbanisme, côté droite arsenal législatif et flicage généralisé. Rien n’y fait. La décennie 90, c’est celle de la fracture sociale, la vraie, pas celle du slogan électoral. Chaque année, on enregistre un nouveau drame et un quartier s’embrase. Les Fontenay à Nanterre en 1995, le Mirail à Toulouse en 1998, la Grande Borne à Grigny en 2000, le gouffre se creuse et s’exprime. C’est l’émergence du rap français. NTM chante « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? ». Mathieu Kassovitz tourne la Haine et Jean-François Richet, Ma 6-T va crack-er.
Et puis, le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen arrive au second tour de la présidentielle, mais Jacques Chirac la remporte, après une campagne sur le thème de « l’insécurité ». Nicolas Sarkozy, nommé ministre de l’Intérieur, impose son style et ses thématiques. L’objectif est à peine voilé : siphonner l’électorat FN et occuper en permanence l’espace médiatique et communicationnel en imposant son style et son mot d’ordre : tolérance zéro.
Un exemple témoigne de ce changement de cap. A Toulouse en février 2003 (2), Sarkozy y enterre « la police de proximité ». Elle est remplacée par une police dite de projection, d’action ciblée, d’interpellation, de chiffre et de résultat mesurables et donc communicables. L’année 2005 cristallise ces nouvelles méthodes. Lors d’un déplacement à la Courneuve, d’abord, il parle de nettoyer les banlieues au Karcher. Quelques mois plus tard, au cours d’une visite nocturne à Argenteuil, il est accueilli par des insultes et des jets de pierre. C’est l’épisode de la « racaille ».
Tous les ingrédients sont donc réunis au 27 octobre 2005 : la mécanique est rompue, la rumeur court, la colère explose, le quartier s’embrase, et l’émeute se déclenche. La police et les pompiers arrivent. C’est le temps de l’affrontement. A Clichy-sous-Bois, cette nuit-là, la tactique de la police interroge. Plus de 300 grenades lacrymogènes sont tirées, ce qui plutôt que de contenir les émeutiers, les disperse. Le lendemain, Clichy se réveille dans un décor apocalyptique. Bilan de cette première nuit, 23 véhicules incendiés, une école maternelle vandalisée.
Le 28 octobre, en déplacement à Metz, Sarkozy est interviewé sur les événements de la veille. Sans surprise, il reprend la version policière sans un mot de compassion pour les ados décédés. Le premier ministre De Villepin parle de cambriolage, le ministre de l’Intérieur nie toute course poursuite de la part des policiers dans le transformateur. Ces versions des faits exacerbent la tension mais s’imposent rapidement dans les médias. A Clichy-sous-Bois, pourtant, il n’y a aucun doute, Zyed et Bouna ont été obligés de fuir pour échapper à la police qui les poursuivait. La deuxième nuit de violence franchit une étape, un coup de feu est tirée sur un fourgon de police.
Clichy se réveille dans la stupeur. Les habitants de la commune se donnent rendez-vous pour une marche silencieuse en hommage aux victimes. 500 personnes traversent l’artère principale de la ville. Elles zigzaguent à travers les carcasses des voitures en direction du site EDF pour y déposer une gerbe de fleurs et s’y recueillir. Lors des prises de parole, la teneur générale est l’appel au calme de la part des acteurs du quartiers (responsables associatifs, travailleurs sociaux…).
De fait, le 30 octobre, les violences ont baissé d’intensité, même si quelques affrontements sporadiques ont encore lieu. Ce soir-là, pour les musulmans, c’est la nuit du destin, un moment qui marque l’approche de la fin du ramadan. Environ 700 personnes se retrouvent pour prier à la mosquée Bilal de Clichy. Et puis, en plein milieu de la prière, une grenade lacrymogène touche l’édifice religieux, et enfume l’assistance. La scène est filmée au téléphone portable et provoque la stupeur, l’incompréhension et la colère.
A nouveau, Sarkozy joue au pompier pyromane : ni excuse envers la communauté musulmane, dont un lieu de culte vient d’être touché, ni remise en question des pratiques du maintien de l’ordre. Au contraire, en resservant la version policière, il fait preuve de tout le mépris avec lequel il considère ces populations.
Après l’épisode de la mosquée, la détermination des émeutiers s’amplifie. La carte des zones de violence témoigne d’une impressionnante propagation. Rapidement tout le département de la Sainte-Saint-Denis est touché : Montfermeil, Bondy, Drancy. De proche en proche, d’amis en copains, de voisins en cousins, de collègues en partenaires de terrains de foot. Toute la région parisienne est bientôt concernée. Le conflit change de nature. La sphère politique est désemparée face à ces émeutiers qui ne produisent ni discours ni revendication.
A partir du 3 novembre le mouvement connaît une troisième phase : les violences gagnent une grande partie du territoire. Près de 350 communes sont concernées. Pour la première fois, des zones rurales connaissent aussi des incidents. Des centaines de voitures sont brûlées chaque nuit, mais aussi des entrepôts, des écoles, des bibliothèques, des gymnases, des centres commerciaux. Un pic de violence est atteint dans la nuit du 6 au 7 novembre avec 1 408 véhicules brûlés. 395 émeutiers sont interpelés. Le jour, la suspension des transports en communs et la fermeture des magasins, la nuit les rondes des hélicoptères et le balayage des immeubles par leurs projecteurs, créent une sensation d’occupation, de vivre dans une zone de conflit. La presse du monde entier vient prendre le pouls de cette France qui vacille. Aux JT, les points des villes sur la carte du pays sont transformés en flammes.
Le gouvernement réagit le 6 novembre au soir. Jacques Chirac prend la parole sur le perron de l’Élysée. D’un discours hésitant il réclame un retour à l’ordre mais ne convainc pas grand monde. Dominique de Villepin prend alors les choses en main le 8 novembre. Il réunit un conseil des ministres exceptionnel et, devant l’Assemblée nationale, il décrète l’état d’urgence. Un décret sur la base de la loi de 1955 autorise les préfets à mettre en œuvre des mesures de couvre-feu. L’acte est puissant légalement bien sûr, mais aussi symboliquement. Cette décision renvoie l’image d’une France en guerre civile et la résonance avec la guerre d’Algérie ne peut être ignorée. Le vote de l’état d’urgence ne manque pas de faire réagir. A gauche une partie de l’opposition appelle au soutien du gouvernement comme une forme d’Union nationale. L’extrême-droite, elle, se réjouit avec un petit air de « on vous avait prévenus ».
Le ministre de l’Intérieur, lui, maintient sa ligne : « L’alternative elle est dans ce choix. C’est la force légale de la République ou c’est la force brutale des bandes. Ce sera donc la force légale de la République »
Les forces de l’ordre changent de stratégie et se déploient en petits groupes à travers tous les quartiers, les interpellations sont plus nombreuses. Et puis la menace juridique se renforce. On demande aux préfets d’expulser les étrangers condamnés dans le cadre des violences urbaines, y compris ceux qui détiennent un titre de séjour. Il n’y en aura pas. Les émeutiers arrêtés n’ont pour la plupart jamais eu affaire à la police auparavant. Alors, en garde à vue, ils acceptent souvent la comparution immédiate, sans se poser de questions : c’est une hécatombe répressive (3). Au total, les forces de l’ordre procèdent à environ 5 200 interpellations, 800 jeunes sont écroués. Lentement, les violences s’atténuent, les incidents se font plus sporadiques. Le 14 novembre, Chirac prend la parole, comme pour conclure cette période de troubles que vient de vivre le pays.
S’il ne nous importe pas de jouer les sociologues amateurs nous retenons pour notre part quelques enseignements :
. Il s’agit d’un mouvement social, dont la forme, l’émeute, reflète la condition sociale de ceux qui y ont participé : les exclus de la société française, comme le dit si justement le rapport des RG… (4). Que des jeunes prolétaires se soient reconnus dans Zyed et Bouna et que la révolte se soit propagée sur une telle partie du territoire montre bien la réalité de cette condition. Ce sont les « classes dangereuses », toujours suspectes, au travail, dans la consommation, à l’école, dans les transports, qui expriment en actes le refus de leur condition. Certains, faisant des parallèles avec d’autres émeutes des « parias sans perspective du moindre futur » ailleurs dans le monde depuis les années 80, y voient même le « symptôme d’un combat social mondial » (5)
. Face à un mouvement social doté d’un potentiel insurrectionnel, l’État et ses institutions ont été capables de prendre en charge et d’assumer la répression tant d’un point de vue matériel, avec ses institutions répressives police/justice, que d’un point de vue du coût économique. Pendant l’état d’urgence, le capitalisme continue.
. Dans toute la gauche politique et syndicale ou plus encore de tout ceux et celles qui auraient intérêt au changement radical de la société, ce mouvement a été perçu avec méfiance, incompréhension voire même hostilité (6). Pas ou peu d’initiative de solidarité, en tout cas à un échelon national, consacrant ainsi cette partie de la population à un rôle de subalterne ne comptant pour pas grand-chose.
. Les années 2005 et 2006 auront connu trois moments politiques et sociaux : le refus dans les urnes du traité constitutionnel européen, la révolte des banlieues, le mouvement anti CPE. Ceux-ci n’ont pas été en capacité de s’allier, ou tout du moins de se renforcer les uns les autres pour constituer une force de changement radical. Au contraire ils semblent s’être contentés de rester dans leur couloir de nage, matérialisant la division du corps social.
Vingt ans après, dans une résonance curieuse de l’histoire, le meurtre du jeune Nahel provoquait un phénomène de révolte similaire (7). Le pouvoir semblait cette fois-ci beaucoup plus apprêté pour mater le mouvement. Une fois de plus les émeutiers se sont retrouvés bien seuls devant les flashballs et les tribunaux pour affronter la répression. Qu’en sera-t-il la prochaine fois –puisqu’à n’en pas douter les mêmes causes produiront les mêmes effets ? Aurons-nous les moyens de développer une solidarité matérielle et politique avec les révoltés, et de faire capter que derrière les flics se cachent l’État et les patrons, c’est-à-dire l’organisation de la société ?
Mouloud Hollywood (feat. zyg)
Notes
(1) Après déjà des soubresauts dans la banlieue lyonnaise dès la fin des années 70.
(2) C’est le fameux « la mission principale de la police c’est pas d organiser des matchs de rugby, la mission principale de la police c’est l’interpellation ».
(3) À titre d’exemple le tribunal de Bobigny mettra en place des chambres d’audience qui siégeront sans interruption pendant 72 heures d’affilée !
(4) « La France a connu comme une forme d’insurrection non organisée avec l’émergence dans le temps et l’espace d’une révolte populaire des cités - sans leader - ni caïds, intégriste - et sans proposition de programme… Le ressort principal des émeutes serait la condition sociale des exclus de la société française... » (Rapport des RG suite aux émeutes de l’automne 2005)
(5) Voir la brochure La révolte des banlieues françaises en 2005, symptôme d’un combat social mondial, d’Échanges et Mouvement (2006)
(6) Spéciale dédicace à Lutte Ouvrière : « La forme qu’ont prise leurs manifestations n’est pas juste. On peut le leur dire et on a le droit et l’obligation de le leur dire. On a le droit d’essayer de leur donner une conscience sociale et politique. Mais, par contre, idéaliser cette forme et ces choses-là en leur trouvant toutes les excuses possibles, c’est les flatter et c’est donc faire la pire des choses » (extrait de la revue Lutte de classe numéro 94)
(7) Voir l’article publié dans Courant Alternatif sur la question dans le numéro 343 d’octobre 2024, et les brochures « Souffler sur les braises » d’Aïwa crew et « Gouttes de soleil dans le labyrinthe de béton » du Groupe Révolutionnaire Charlatan