CA 356 janvier 2026
jeudi 29 janvier 2026, par
Selon l’émission « Complément d’enquête », diffusée en novembre dernier sur France 2, le mot « immigration » a été employé à 69 353 reprises sur la chaîne d’extrême droite CNews entre 2020 et 2024, tandis que le terme « islam » a été utilisé 30 993 fois au cours de la même période. Telles sont les obsessions du conglomérat industrialo-médiatique détenu par le milliardaire Vincent Bolloré qui propulse sur le devant de la scène des figures comme l’ultra-conservateur Philippe de Villiers qui avait lancé, en septembre dernier, une pétition en ligne afin d’« exiger un référendum sur l’immigration ».
Pour cet ancien ministre de Jacques Chirac, nous serions « en train de changer de civilisation » et il s’agirait même de sauver « les derniers Français ». Or, le fondateur du Puy du Fou – qui anime aussi une émission hebdomadaire sur CNews – se contente de reprendre les thèmes chers aux adeptes de la théorie du « grand remplacement », quelques semaines avant la parution de son essai intitulé Populicide publié par Fayard. Cette maison d’édition, tombée récemment dans l’escarcelle du groupe Bolloré, sert désormais un agenda réactionnaire sur toute la ligne ainsi que l’attestent ses succès de librairie au rayon « politique » : du dirigeant du Rassemblement national Jordan Bardella à l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, consacrant ainsi la stratégie d’union des droites sur le plan éditorial.
Malgré leurs divergences sur tel ou tel aspect, les personnalités les plus en vue de la droite française s’accordent pour présenter, à l’instar de l’initiative de Philippe de Villiers, l’immigration comme « la question centrale », ce qui permet d’activer les clivages habituels de cette famille politique afin de rassembler ses composantes multiples : peuple contre élites, souveraineté contre mondialisation, nationaux contre étrangers… Pourtant, en dépit de sa rhétorique identitaire, le texte de la pétition revêt une dimension économique puisqu’il cible, à côté du « regroupement familial sans frein » ou des « régularisations massives », les prétendues « aides sociales sans condition ».
Dès lors, l’instrumentalisation de la question de l’immigration par les segments les plus exaltés de la mouvance conservatrice – relayée jusqu’au sommet de l’État ainsi que par la gauche chauvine dite « républicaine » – ne participe pas seulement de la stigmatisation de la fraction la plus fragilisée du prolétariat mais sert, par extension, à remettre en cause les derniers vestiges de l’État-providence et les conquêtes sociales arrachées de haute lutte par les classes populaires dans toute leur diversité.
Cependant, il convient de souligner que toutes les composantes de la bourgeoisie française ne sont pas nécessairement en phase avec l’agenda du groupe Bolloré et de ses laquais hyper-médiatisées. Après tout, sur ce sujet, Patrick Martin, président du MEDEF – la principale organisation patronale – avait déclaré, en février dernier sur France 2 : « Il faut qu’on objective ce débat qui est devenu totalement passionnel, totalement politisé, totalement instrumentalisé. La démographie est une science exacte. Si on veut préserver notre croissance, si on veut préserver notre modèle social, aura-t-on besoin ou pas d’immigration économique choisie ? »
De façon plus pragmatique, le patron des patrons s’était déjà démarqué des courants droitiers les plus engagés dans les « guerres culturelles », en particulier à l’occasion du débat sur la loi immigration. En décembre 2023, Patrick Martin estimait sur Radio Classique que l’économie demandait « massivement de l’immigration » en avançant le chiffre de 3,9 millions de salariés étrangers d’ici 2050, aussi bien pour les secteurs en tension que pour les métiers à forte qualification. De même, en septembre 2024, quelques jours après les propos tenus sur TF1 par le nouveau ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau – « l’immigration massive n’est pas une chance pour la France » –, le président du MEDEF a rappelé sur France Info, chiffres à l’appui, qu’il ne fallait « pas s’interdire de recourir à tous niveaux de qualification de la main-d’œuvre immigrée, mais de manière régulée, très ciblée ».
Là encore, le financement de « notre modèle social » est utilisé comme un argument d’autorité, ce qui ne manque pas de sel quand on connaît les sommes colossales représentées par les exonérations des cotisations patronales – plus de 80 milliards d’euros en 2024 pour les « allègements généraux » d’après la CGT. En outre, suivant la logique de la rationalité instrumentale, Patrick Martin souscrit bel et bien au concept d’« immigration choisie » promu dès 2005 par le Premier ministre Dominique de Villepin et mis en œuvre l’année suivante par son ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy. Ce dernier en fera, en 2007, un thème de campagne pour l’élection présidentielle. Par ce biais, la droite dite « républicaine » installait, du moins en apparence, une dichotomie entre, d’une part, une immigration de travail – qui serait accueillie sous certaines conditions drastiques – et une « immigration subie », catégorie aux contours flous qui regrouperait à la fois les personnes installées en France par le biais du regroupement familial tout comme les migrants rendus « illégaux » par les dispositifs xénophobes.
Or, au prétexte de distinguer de façon manichéenne – et non moins arbitraire – immigration « choisie » et « subie » – donc en séparant les « bons » immigrés des « mauvais » –, le patronat, la droite parlementaire, ainsi qu’une partie de la gauche gouvernementale ont contribué à jeter durablement la suspicion sur l’ensemble des immigrés tout comme leurs descendants, venant ainsi légitimer les passions tristes d’une extrême droite revancharde. Le nombre des étrangers – ou de leurs enfants –, jamais véritablement établi, donne lieu à toutes sortes de fantasmes chez les tenants du nationalisme ethno-culturel qui préconisent la « remigration » ou l’expulsion des populations jugées « indésirables » car rendues responsables des malheurs du pays.
Mais il s’agit bien là d’un aspect de la lutte des classes et d’un procédé usé jusqu’à la corde. En effet, le durcissement continu de la législation concernant les migrants vise moins à limiter leur arrivée sur le territoire – en dépit des épreuves douloureuses vécues depuis leur départ – qu’à rendre plus difficiles encore leurs conditions de vie afin d’accentuer leur exploitation en maintenant au plus bas le prix de leur force de travail. De telle sorte que les prolétaires immigrés – avec ou sans titre de séjour – en soient réduits à accepter les salaires ou les tâches que les catégories de travailleurs les moins vulnérables sont en mesure de refuser – sans savoir pour combien de temps encore... Cette mise en concurrence de salariés aux statuts inégaux tend, en l’absence d’organisation et de résistance collectives sur un terrain de classe, à exercer une pression sur l’ensemble du prolétariat – déjà divisé selon les lois, statuts, conventions, hiérarchies, etc. –, à désarmer sa combativité et à alimenter le ressentiment contre les travailleurs étrangers ou tous ceux perçus comme tels, à l’aide de la propagande raciste.
Il s’agit là d’une problématique séculaire du point de vue de la théorie révolutionnaire – à savoir celle de l’« armée de réserve » – puisque, dès 1845, dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Friedrich Engels aborde le cas de l’immigration irlandaise en ces termes : « C’est contre un concurrent de ce genre que doit lutter le travailleur anglais, contre un concurrent occupant le barreau de l’échelle le plus bas qui puisse exister dans un pays civilisé et qui, précisément pour cette raison, se contente d’un salaire inférieur à celui de n’importe quel autre travailleur. C’est pourquoi le salaire du travailleur anglais, dans tous les secteurs où l’Irlandais peut le concurrencer, ne fait que baisser constamment et il ne saurait en être autrement ».
Dans le même esprit, Karl Marx se trouve confronté à cette relation de concurrence asymétrique entre travailleurs anglais et irlandais qu’il traite dans un texte daté de 1870, à une époque où l’Irlande est donc intégrée au Royaume-Uni, articulant à sa manière les problématiques liées à l’exploitation capitaliste, à la domination impérialiste et à l’oppression raciste : « L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. »
Outre ces références « classiques » dans la tradition marxiste, le sujet a également été traité par le mouvement socialiste révolutionnaire sous nos latitudes. Ainsi, nous trouvons dès 1886, dans Le Socialiste, organe du Parti ouvrier, un article signé Géva qui dénonce les campagnes politico-médiatiques dirigées contre les ouvriers étrangers – considérés comme des boucs-émissaires – et met en exergue les principes élémentaires au regard de cette problématique. En effet, son rédacteur préconise non seulement d’interdire « aux employeurs d’occuper des ouvriers étrangers à un prix inférieur aux ouvriers français » mais aussi d’opposer l’internationalisme ouvrier – fondé sur l’égalité, la coopération et la solidarité – à l’internationalisme bourgeois, non sans un certain optimisme qui fait cruellement défaut à notre époque : « Les exploités de tous les pays sont nos frères. Notre patrie, c’est non seulement la France, mais l’univers. Le but que nous poursuivons, c’est la suppression des frontières. La patrie que nous rêvons est plus grande que celle de nos chauvins, c’est celle de l’humanité tout entière, l’émancipation de tous les êtres humains, sans distinction de sexe, ni de race, ni de nationalité. »
Nedjib SIDI MOUSSA