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CA 357 février 2026

Quand l’écologie sert à financer la pollution et les armes

jeudi 12 février 2026, par Courant Alternatif

L’affaire a été révélée par un consortium de journalistes appelé Voxeurop qui regroupe Mediapart, IrpiMedia (Italie) et El Pais (Espagne). Ils ont découvert qu’un total de 50 milliards d’euros issus de fonds dits « verts » ont été investis dans le secteur de la Défense sous la houlette – et la volonté claire - de la Commission européenne. Une partie de ces armes se retrouvent impliquées dans la guerre à Gaza, les autres attendent les prochains conflits … Avant les armes, des milliards ont aussi arrosés les entreprises les plus polluantes comme Total et consorts.


La théorie

Pour comprendre ce que sont les fonds verts, un petit retour en arrière est nécessaire. C’est un moyen de financements pour la « transition écologique », né en 2021 avec l’adoption par l’Union Européenne du Pacte vert qui est censé faire de l’espace communautaire une « zone neutre pour le climat » en 2050. La quantité de CO2 rejeté étant le mètre-étalon. Ce nouveau label « vert » était alors destiné à améliorer la transparence pour les épargnant·es. Ces fonds se divisent en deux catégories : les fonds « article 8 » appelés aussi « vert clair » où une partie des actifs doit être écoresponsable ; les fonds « article 9 » ou « vert foncé » plus stricts car ils doivent tous être durables en termes environnemental et social. Simple non ? Sauf que Bruxelles refuse de définir ce qu’est un « investissement durable ». Le jugement revient aux banquiers eux-mêmes ou à des agences de notation qui décrètent la valeur écologique ou sociale d’une entreprise.

La farce est hallucinante et alerte même l’Autorité des marchés financiers (AMF) française qui a déclaré en 2023 : « qu’il était capital, afin de réduire l’écoblanchiment, que la Commission européenne » durcisse les règles et qu’il y ait « des standards minimum, et que la réglementation définisse clairement ce qui relève de l’investissement durable ». Le cœur de cet écoblanchiment repose sur un système de notation digne d’un baccalauréat obtenu en 1968 ! Dans ces barèmes, les critères environnementaux comptent pour une part minoritaire, ce qui permet d’investir dans des entreprises certes polluantes mais bien classées sur le social et la « gouvernance ».

Et même pour le volet « rejets environnementaux », les subterfuges restent nombreux. En premier lieu, seules les émissions directes de l’entreprise sont prise en compte, exit les émissions indirectes. Ainsi l’agence de notation MSCI estime que TotalEnergies respecte l’objectif de l’accord de Paris (2 °C de réchauffement), car elle ne prend pas en compte les émissions générées par la combustion du pétrole et du gaz produits par TotalEnergies. Second point, on mesure l’intensité carbone et pas les émissions brutes de CO2. Cette intensité est calculée comme suit : émissions divisées par le chiffre d’affaires.

La pratique

On le voit, les fonds verts sont tout de suite configurés pour servir le capitalisme tel qu’il existe et tel qu’il rapporte le plus. Ainsi, de 2021 à 2024, 33 milliards de dollars sont investis dans les 25 compagnies pétrolières les plus nocives pour le climat (TotalEnergies, ENI, Shell…) ; 20 milliards de dollars sont mis dans les entreprises de l’automobile (Toyota, Stellantis, Mercedes Benz, General Motors…) ; 14 milliards dans celles de la mode dont les leaders de la fast-fashion Zara ou H&M ; 9 milliards dans l’aéronautique, et même 623 millions dans le charbon. La Transition a bonne mine.

Autre secteur d’avenir, les vendeurs d’armes même si au départ, les banquiers ont été frileux d’investir dans un secteur aux antipodes du « durable ». Mais c’est sans compter le lobbying offensif de l’armement et aussi le contexte international qui change du tout au tout en Europe avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie à partir de février 2022. La Commission européenne se met en ordre de guerre. Dans son document de présentation de la stratégie qui date de novembre 2024, les technocrates déclarent :« L’industrie de défense […] contribue de manière essentielle à la résilience et à la sécurité de l’Union, et donc à la paix et à la durabilité sociale. Dans ce contexte, le cadre de financement durable de l’UE est pleinement cohérent avec les efforts de l’Union pour faciliter l’accès de l’industrie européenne de défense aux financements. » CQFD. Les banquiers comprennent vite le message, et ouvrent les robinets aux fabricants de canons.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis 2022, les investissements des fonds verts dans l’industrie de l’armement ont été plus que triplés et ont atteint 49,8 milliards d’euros fin juin 2025. Et la chose fructifie car en 2025 toujours, 800 fonds ont fait 7 milliards d’euros de profits. La bonne affaire ! Parmi les plus gros parieurs on trouve le célèbre fonds d’investissement états-uniens Black Rock (3 milliards) suivi de l’allemand DWS (2,4 milliards) et l’américain Capital Group (1,8 milliard). Le Crédit agricole est en quatrième position (1,7 milliard) et les autres banques françaises qui trempent aussi dans l’affaire sont Eleva Capital, le Crédit Mutuel et le groupe BPCE, qui rassemble la Banque populaire et la Caisse d’épargne.

Ces investissements « écologiques » ont profité à 104 entreprises liées à l’armement – on retrouve les leaders européens (voir graphique) - en premier lieu desquels le français Safran (5,6 milliards d’euros) qui fabrique des drones, des bombes de « précision » mais aussi d’autres grands groupes comme Rolls Royce, Rheinmetalll, Airbus qui sont connus pour être de très faibles émetteurs de CO2 (sic). Pour le côté social-responsable, il faut aller demander aux gazaouis qui ont reçu sur la tête des bombes tirés par l’obusier M109 fabriqué en partie par l’allemand Rheinmetall tandis que Rolls Royce fournit des composants pour les chars israéliens. Enfin, 25 fonds verts ont carrément directement investis 23 millions d’euros à l’entreprise de défense Elbit Systems, rouage essentiel du complexe militaro-industriel israélien responsable du génocide des palestiniens.

Margat, janvier 2026

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