CA 358 mars 2026
lundi 30 mars 2026, par
Depuis la loi du 11 février 2005 sur le handicap, le nombre d’élèves handicapés accueillis en milieu scolaire ordinaire a augmenté très rapidement (1). Principalement présents dans le premier degré et au collège, ces élèves sont censés (mais ne sont pas toujours) être accompagnés par les Accompagnantes d’élèves en situation de handicap (AESH). Elles (à plus de 90% des femmes) les aident au quotidien pour les apprentissages, mais aussi pour diverses autres tâches, en fonction des besoins de l’élève, estimés par les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH). Elles accompagnent également des profils d’élèves « à besoins particuliers » (troubles du comportement, de l’attention, hyperactivité, …), et sont donc chargées de gérer, avec les moyens du bord, l’hétérogénéité dans des classes surchargées. Au total, ce sont environ 130 000 AESH, en CDD ou CDI, avec des temps partiels imposés de 60% pour la plupart, soit 24h d’accompagnement (mais présentes bien plus longtemps sur le lieu de travail), qui sont exploitées par l’Éducation Nationale, faisant d’elles le deuxième métier derrière les enseignants.
Alors, qui sont-elles ? Le profil-type est celui d’une femme seule avec enfants, précaire, qui cumule parfois plusieurs emplois en complément pour compenser le maigre salaire (de l’ordre d’un peu plus d’un demi-SMIC). Elles viennent de familles prolétaires ou bien sont diplômées du supérieur, déclassées. En fonction de leurs diplômes et donc de leur trajectoire scolaire, leur rapport à l’enseignant est très différent. En effet, le diplôme confère une forme de légitimité et d’identification à l’enseignant que celui-ci peut percevoir comme une concurrence. Elles justifient souvent ce « choix » de métier par le fait d’avoir du temps libre pour leurs enfants et par l’autonomie relative qu’elles possèdent dans leur travail.
Malgré un turn-over assez important dû à un travail souvent difficile (faire soupape de sécurité pour gérer l’hétérogénéité de profils, contenir des élèves en crise au milieu de 30 autres), une gratification financière inexistante, elles ont souvent une perception positive de leur travail, typique des métiers du « care » (soin), du travail social ou associatif. Malgré leur connaissance fine des enfants suivis, elles sont invisibilisées, dévalorisées, et n’ont que peu de poids dans les décisions institutionnelles liées aux enfants scolarisés.
Dans l’après seconde guerre mondiale, pour faire face aux conséquences de la massification scolaire en termes de nombre et d’hétérogénéité des élèves, l’administration crée ce que des sociologues ont appelé les « personnels non-enseignants ». Dans les années 80, ces personnels « sont progressivement remplacés par des techniciens de l’éducation, moins qualifiés, moins rémunérés et très souvent dans une situation précaire vis-à-vis de l’emploi (1) », dont font partie les AESH.
De plus, comme cela a déjà été écrit dans les colonnes de Courant Alternatif (2), le statut d’AESH est une création bien commode pour l’État-patron. En effet, il revient bien plus cher de payer des éducateurs spécialisés, des médecins, des psychologues, pour encadrer les enfants handicapés dans des instituts spécialisés que de payer des AESH de l’école dite inclusive.
C’est donc dans le cadre d’une double contradiction qu’il faut comprendre les grèves de ces « personnels non-enseignants ». La première, celle de l’école inclusive, qui, sous couvert de bonnes intentions de mixité au sein de l’école, place, en l’absence de moyens et de formation les travailleurs dans des situations impossibles. La seconde, celle de la contractualisation rampante de l’Éducation nationale, avec plusieurs dizaines de pourcents de contractuels (3) – dont les AESH – devenus indispensables pour pallier l’attractivité en berne, mais précaires et sans reconnaissance aucune, parmi la masse des fonctionnaires. Le refus par le Sénat, soutenu par le gouvernement, le 7 janvier 2026, de créer un corps de fonctionnaires de catégorie B pour les AESH montre bien comment l’État-patron compte résoudre ces contradictions.
À Trappes, à l’école Maurice Thorez, l’équipe de l’année scolaire précédente, sous tension à cause d’une insuffisance criante du nombre d’AESH par rapport au nombre d’élèves à besoin scolarisés, enchaînait les remontées à la hiérarchie (sans effet), les arrêts maladies, burn-out… Pour régler le problème, l’administration affecte une nouvelle équipe à la rentrée 2025-2026, comprenant 6 AESH. En janvier, une démission aggrave l’insuffisance de personnel. Conséquences : « en plus d’accompagner les élèves en situation de handicap pour lesquelles elles ont une notification, il leur est demandé d’accompagner des élèves [d’autres classe] n’ayant pas encore d’AESH. Certaines AESH se retrouvent à accompagner jusqu’à 7 élèves différents […] en une journée (4) », et le temps d’accompagnement par élève diminue en conséquence (5).
Le 2 février, 4 AESH (une étant en arrêt), soudées et déterminées, appuyées par SUD-Education 78, débutent alors une grève illimitée. Malgré les intimidations, l’absence de participation des professeurs de l’école, et la certitude de l’administration que la grève ne tiendrait pas, les AESH font grève jusqu’à la victoire. Au 3ème jour, on leur proposait un poste de 12h pour remplacer la démission représentant 24h. C’est non. Le 12ème jour, un représentant de la direction académique annonce le recrutement d’une AESH sur le poste. Elles font bien comprendre que la grève continuera si c’est une promesse en l’air. Lundi 16, elles reprennent le travail la tête haute.
Cette première victoire permet de tirer plusieurs leçons. Déjà, que la grève, dès lors qu’elle est auto-organisée, dans la durée, appuyée par une caisse de grève, peut produire des résultats à l’échelle locale, bien plus que les « journées d’action » des grandes centrales (6), mais que la solidarité de la part des enseignants n’est absolument pas acquise (7). Ensuite, que la reconnaissance des contractuels de l’Éducation nationale ne se fera que par la lutte, la voie institutionnelle étant cadenassée. Un boulevard médiatique existe pour les luttes des AESH, car l’État est immédiatement placé face à ses contradictions. Enfin, que c’est cela dont l’administration a peur, que cette grève serve d’exemple, que les contractuels dont les AESH relèvent la tête et prennent conscience de leur force collective. Une victoire qui en appelle d’autres !
zyg, 18 février 2026
Notes
(1) De 28 000 en 2015 à environ 100 000 en 2022. Pour des chiffres, un historique rapide des lois sur le handicap et l’école, ainsi qu’une enquête sociologique de terrain sur le travail des AESH, voir L’autonomie dans l’invisibilité. Les accompagnantes des élèves en situation de handicap, Christophe Chevalier, Arthur Imbert et Alicia Jacquot, La Nouvelle Revue du Travail, 2022
(2) « L’inclusion scolaire, nouvelle offensive de l’école bourgeoise », Philippe Geneste, Courant Alternatif n°305, décembre 2020
(3)« Où va l’école ? », Courant Alternatif n°325, décembre 2022
(4) Communiqué de SUD éducation 78, 6 février 2026
(5) Le Parisien, 17 février 2026
(6) « Grève nationale des AESH : un écho depuis le Mantois », Courant Alternatif n°314, novembre 2021
(7) « Repenser une critique radicale de l’école capitaliste », Courant Alternatif n°292, été 2019