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Dossier Belgique

Mémoire belge – 1960, la « grève du siècle »

mercredi 27 mai 2026, par Courant Alternatif


Du 20 décembre 1960 au 18 janvier 1961, une vague de grèves secoue la Belgique au grand dam de ceux qui (déjà !) dissertaient sur la disparition de la classe ouvrière et la fin de la lutte des classes. Il y avait bien eu, quatre années auparavant, les « événements » de Pologne et de Hongrie avec leurs conseils ouvriers. Mais alors, disait-on pour en détourner la portée, le mouvement s’était produit dans les pays de l’Est, certes développés, mais pauvres, et il s’agissait surtout d’une révolte politique contre un pouvoir bureaucratique et dictatorial, de ces luttes pour la liberté que l’Occident aime tant. Dans le cas de la Belgique de 1960-1961, aucun de ces artifices de langage n’était opérant car nous avions affaire cette fois au prolétariat d’un pays industrialisé et riche qui se mettait en branle contre un gouvernement capitaliste.

Le contexte

A la fin des années 1950, nous sommes en pleine mutation industrielle avec toute la pagaille et les conséquences pour les travailleurs que cela implique. Après l’âge d’or wallon de l’expansion capitaliste et du développement industriel basé sur la sidérurgie et le charbon, un rééquilibrage est en train de s’opérer au bénéfice de la Flandre. Le charbon, comme partout en Europe, est en crise (pas moins de 11 puits doivent être fermés dans le Borinage) ; la sidérurgie a tendance à se déplacer vers les zones côtières de la Flandre avec ses ports (Bruges et Anvers) de plus en plus en phase avec la mondialisation de l’économie et du rôle central qu’y prend le pétrole. Le capitalisme flandrien, moins ancré dans la tradition qui a fait les riches heures de son homologue wallon, se dynamise vers les nouvelles technologies et surtout vers l’automobile. L’image d’une Wallonie riche et d’une Flandre misérable qui structurait la première moitié du siècle est en train de devenir floue.

Cette reconversion pilotée par le patronat impliquait une implication financière importante de l’État. Or la manne constituée par l’exploitation du Congo qui avait permis le développement industriel et fait le bonheur des capitalistes belges (familles Lambert, Empain, etc.), s’est tari avec l’indépendance de la colonie le 30 juin 1960 [1]. L’État est à sec ! Le gouvernement « libéral-chrétien » et son chef Gaston Eyskens n’ont que la solution classique à appliquer pour renflouer les caisses : faire payer la force de travail. Un projet dit de « loi unique » entend reculer l’âge des retraites, augmenter l’impôt et rogner les allocations de chômage.

Une lutte débordante …

Les partis politiques de gauche, les syndicats, principalement la FGTB (Fédération générale des travailleurs belges), manifestent verbalement leur hostilité au projet. Un préavis de grève est néanmoins déposé… pour le 20 décembre alors qu’elle est effective et générale depuis le 13 suite aux initiatives et aux multiples débrayages de la base depuis des semaines dans tout le pays. La grève a démarré dans la fonction publique, chez les plus exploités d’entre eux, les agents communaux, puis elle s’est étendue aux sidérurgistes et comptera jusqu’à un million de participants. Les affrontements se multiplient avec les 40 000 gendarmes et militaires mobilisés par le gouvernement. Elle prend un caractère insurrectionnel (les paras occupent les gares, à Liège de violents affrontements font deux morts, des milliers d’actes de sabotages sont recensés, souvent pour empêcher les briseurs de grève de relancer la production). Le 24 décembre, un appel à la fraternisation avec les grévistes est lancé aux soldats. Les journaux qui le publient sont saisis. De nouveaux affrontements font 4 morts.

Si, au début, ce sont en majorité des travailleurs wallons qui manifestent et cessent le travail, la contagion commence à s’étendre à plusieurs villes de Flandres (Renaix, Bruges, Gand, Anvers…).

Que la Flandre catholique, jusque-là pétrie d’idéologie conservatrice et qui n’a pas connu l’irruption précoce d’un prolétariat vecteur des idées socialistes, se mette à produire une classe ouvrière débarrassée des scories idéologiques précapitalistes voilà le danger pour la bourgeoisie ; pour nous c’est au contraire un espoir qui aurait pu s’incarner dans le projet d’une grande marche sur Bruxelles. L’idée se répand favorablement dans les comités de grève et dans les structures de base des syndicats avec comme perspective de donner un second souffle au mouvement en rassemblant dans la capitale les ouvriers flamands et wallons unis, main dans ma main, contre un même ennemi : le pouvoir central et la classe capitaliste. Si l’heure est à l’enthousiasme dans la rue et dans les usines, elle est à l’inquiétude dans les bureaux ministériels. Une inquiétude partagée par le parti socialiste et par la FGBT du haut. Cette dernière est dans l’incapacité d’organiser et de contrôler un tel événement étant donné la complexité et la désorganisation du syndicalisme belge. Seules des structures issues des comités de grèves auraient été en mesure de prendre le projet en main. Cela n’a pas été le cas. Ces comités que des travailleurs du rang avaient commencé à élire, dans plusieurs endroits ont joué un grand rôle dans le développement du mouvement.

… mais reprise en main par la FGTB

Débordés au début, les syndicats ont très vite imposé LEURS comités de grèves nommés par le haut de la bureaucratie. C’est ce qui leur permettra ensuite, avec l’aide des socialistes, de lâcher la grève et de négocier la fin du mouvement sur le dos des grévistes. Le 3 janvier le charismatique et ultra populaire leader wallon de la FGTB, André Renard, prononce un grand discours dans lequel il rejette l’idée de la marche sur Bruxelles en relançant l’idée d’une Belgique fédérale qui devrait faire place à l’État unitaire. Point de critique « de gauche » de l’État en tant que tel à voir là-dedans mais une préférence marquée pour la lutte de langue face à la lutte de classe ! Il résume ainsi la situation : « c’est un gouvernement flamand qui est en train d’écraser une grève wallonne ! » André Renard est de ces figures charismatiques, fort en gueule et grand orateur tels que le syndicalisme sait en produire quand il faut passer de la démagogie révolutionnaire à la collaboration de classe.

Les comités de grève ne sont pas parvenus à conserver la main sur un mouvement qu’ils avaient initié. Le saut qui aurait consisté à s’ouvrir les uns aux autres, à prendre en charge eux-mêmes l’organisation du mouvement mais aussi des usines, n’a pas été franchi. Finalement la grève est levée au bout de 35 jours. La « loi unique », loi inique, sera votée et appliquée. La question régionale s’installe en lieu et place de la question sociale, ce qui débouchera en 1993 sur une Belgique devenue un État fédéral. En bilan positif à nos yeux, il restera une bourgeoisie belge hantée par le spectre d’une nouvelle grève du siècle et le retour de la classe ouvrière sur la scène.

Six ans plus tard en Flandre dans le Limbourg…

Un retour qu’elle prendra en pleine gueule en 1966 dans le Limbourg en Flandre, lorsqu’une grève des mineurs du Zwartberg sera le théâtre d’émeutes sanglantes dans le bassin houiller et feront deux morts. Alors que l’on considérait que le gouvernement avait donné suite à aux revendications des mineurs flamands et que les syndicats venaient de lancer l’ordre de reprise du travail, les travailleurs ne l’entendent pas ainsi. 800 mineurs qui avaient fait grève au fond de la mine remontent. Mais sept cents autres descendent aussitôt pour prendre leur place - ceci malgré l’interdiction des syndicats. Plusieurs autres centaines de mineurs se répandent alors dans la cité pour entraîner d’autres mineurs à continuer la grève. En route, ils sabotent les voies ferrées, les pylônes télégraphiques et électriques, puis, après avoir débordé le service d’ordre, prirent d’assaut le charbonnage de Winterslag. Les forces de l’ordre seront obligées de « ratisser » des rues, maison par maison, pour déloger les émeutiers. Des détachements de parachutistes seront envoyés sur place et les blindés mis en état d’alerte. C’est la fin.

JPD

La grève vue d'en bas

« Dès qu’ils ont déclenché la grève les travailleurs se sont sentis libérés, les rapports humains ont changé, tout le monde du travail s’est rejoint dans un grand élan d’amitié. Pendant un mois il a existé deux sociétés en Belgique : d’un côté la société officielle a continué de vivre, le Parlement a continué de fonctionner, les officiers de commander, les conseils d’administration d’administrer. De l’autre côté il y a eu la société du monde du travail qui s’est créée dans la rue, dans les meetings, dans les piquets de grève, foulant au pieds toutes les valeurs de l’autre monde, détruisant les rapports hiérarchiques, bafouant les sacro-saints principes de l’argent du monde des capitalistes, balayant l’individualisme, recréant entre les individus de véritables rapports humains, faisant surgir une société imprégnée d’amitié et de solidarité. C’est cette atmosphère qui a soutenu ce mouvement, lui a donné son élan et toute sa combativité. C’est cette communauté que beaucoup de travailleurs cherchent à recréer désespérément encore après la grève. »

Notes

[1On ne dira jamais assez à quel point la colonisation du Congo fut une cascade d’atrocités de masse d’un niveau inégalées sauf plus tard par le troisième Reich. Propriété personnelle du roi qui en fait don à l’État Belge en 1908, le Congo devient « indépendant » en 1960 sous le nom de Zaïre puis de République démocratique du Congo jusqu’à aujourd’hui.

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