Accueil > Courant Alternatif > 360 mai 2026 > Eléments de réflexion sur la droitisation de la société

Eléments de réflexion sur la droitisation de la société

(Première partie)

vendredi 29 mai 2026, par Courant Alternatif


Au cours des dernières décennies, on a observé dans de nombreux pays un essor de l’extrême droite. En France, celui du Rassemblement national (RN) concentre les regards à l’approche de la présidentielle, comme lors des précédentes, et ses adversaires (et leurs soutiens médiatiques) lui imputent fréquemment la droitisation de la société. Pourtant cette droitisation ne se réduit pas aux bons scores du RN, en particulier dans les « classes populaires ». Elle est visible bien autrement – la thématique principale de ce parti, à savoir l’immigration, n’alimente-t-elle pas le renforcement des politiques sécuritaires quels que soient les gouvernants ?
Nous n’entrerons pas ici dans les débats plus ou moins polémiques visant à qualifier la droitisation de la société – fascisme, fascisation, nouveau fascisme… ou non [1] ? En nous appuyant sur de récentes études consacrées soit au vote RN, soit aux milieux ouvriers, nous examinerons plutôt son lien avec le travail, car ce dernier continue d’avoir un impact important sur les positionnements politiques et les rapports sociaux [2]. Puis – dans le prochain CA – nous tenterons d’en tirer quelques enseignements dans la perspective d’un réel changement social.

Diverses raisons couramment avancées apportent des éclairages sur la droitisation de la société française : avec la désindustrialisation, le « néolibéralisme » a décomposé les collectifs de travail et les solidarités ouvrières, détruit les structures qui favorisaient la conscientisation d’intérêts communs par le prolétariat, et, avec la privatisation de larges secteurs qui appartenaient au « service public », il a désagrégé l’« Etat social » ; les promesses d’accession aux « classes moyennes » par le biais de l’école n’ont guère diminué la reproduction sociale ; l’impact que va avoir l’intelligence artificielle sur de nombreuses professions inquiète les « classes moyennes »…

Ces phénomènes, sur fond de catastrophes planétaires (tels le « dérèglement climatique » ou les pandémies), contribuent à installer un climat de peur qui se traduit comme toujours par une demande de pouvoirs forts et répressifs – quand la colère sociale et la peur se mêlent, elles engendrent plus la résignation et la soumission que la révolte – et par une adhésion à des discours désignant des boucs émissaires (celui du RN rend ainsi les immigré-e-s ou leur descendance responsables du chômage et de l’insécurité).
Et puis, l’extrême droitisation de nombreux médias (avec la constitution de l’empire Bolloré) et la droitisation des « grands » médias produisent un cadrage des informations très orienté dans cette direction et une « fait-diverisation » de l’actualité qui nuit aux réflexions de fond sur les transformations du monde ; et elles renforcent la criminalisation par le gouvernement de certains opposants étiquetés « ultragauche » ou « écoterroristes », ou la diabolisation de La France insoumise (LFI), qualifiée d’« extrême gauche » et de « violente ».

La droitisation de la société est entendue comme la domination politique d’idées qualifiées de droite, mais elle est souvent mesurée à l’aune de l’extrême droite – ou plus exactement du RN.
La rhétorique racoleuse et attrape-tout de ce parti aide à son succès. Thomas Ménagé, son porte-parole à l’Assemblée nationale, affirme par exemple [3] : « On a tendance à dire que Marine Le Pen est une femme de gauche [sic !], mais elle n’est ni de gauche ni de droite. Nos électeurs veulent plus de justice sociale, de sécurité, de démocratie et de dignité pour tout le peuple » ; le RN veut « travailler avec tout le monde »… contre Macron et accéder au pouvoir par les urnes, sans violence, pour « sauver la France ».

Mais l’attraction qu’exerce le RN, avec ses mots clés « travail » et « peuple », a aussi été favorisée par la dérive idéologique de la gauche. Dans les années 1980 – les « années Mitterrand » des fermetures ou délocalisations d’usines –, la social-démocratie a abandonné la question du travail, par calcul électoral, pour s’appuyer sur les « classes moyennes », plus instruites et ouvertes à la mondialisation de la production et des échanges. L’antagonisme « classe ouvrière contre bourgeoisie ou capitalisme » s’est ainsi métamorphosé en « classes populaires contre holigarchie ou néolibéralisme », avec pour argument que ces classes seraient maintenant hétérogènes (LFI parle quant à elle de « peuple » en s’appuyant sur l’adoption de ce terme par les « printemps arabes », les gilets jaunes ou d’autres mouvements sociaux contemporains).
De tels choix n’ont pas fait l’unanimité dans les rangs de la gauche : d’une part, la classe ouvrière ne s’est jamais réduite au prolétariat des usines (même si la place des paysans en son sein, par exemple, a pu faire débat dans le vieux mouvement socialiste) ; d’autre part, c’est l’antagonisme entre les classes qui les constitue en classes, pas leur homogénéité (la classe ouvrière, ou classe laborieuse, désigne donc toujours l’ensemble des personnes qui vivent de leur travail sans posséder les moyens de production ou qui sont privées de travail). Néanmoins, ces choix ont déterminé les stratégies mises en œuvre par la gauche depuis plusieurs décennies, en particulier pour dissuader les « classes populaires » ou les « classes moyennes » de protester contre la dégradation (effective ou redoutée) de leurs conditions matérielles par un vote RN ou une abstention. De plus, les « gens de gauche » sont pour une bonne part si éloignés socialement des « classes populaires » qu’ils et elles tendent à les ignorer, ou à ne soutenir que certaines de leurs composantes – celles qui sont en butte à des discriminations.

Les villes sont de gauche, les campagnes de droite ?

On mesure à ce qui précède combien est complexe la droitisation de la société : elle est due à l’ensemble de facteurs invoqués et à d’autres encore [4]. L’évolution du travail en fait partie, mais elle est surtout prise en compte dans les nombreuses études consacrées au vote RN – fréquemment dans une optique électoraliste ou avec des arrière-pensées partidaires.
Selon le géographe de gauche Christophe Guilluy, ce vote serait une réaction de « petits Blancs » appartenant aux « classes populaires » et qui, face à la mondialisation et à l’« insécurité culturelle », auraient quitté les métropoles où cohabitent cadres et immigrés pour s’installer dans une « France périphérique » composée du périurbain et des zones rurales éloignées des gros bassins d’emplois [5].

Cette idée a été reprise par Marine Le Pen avec la « France des oubliés », afin d’encenser le mode de vie « traditionnel » dans les campagnes et de critiquer le modèle urbain supposé « mondialisé » et « bobo ». Elle est contestée notamment par le sociologue Benoît Coquard, qui a « suivi » pendant une dizaine d’années des personnes âgées de 25-35 ans vivant dans des cantons ruraux du Grand Est, dont il est originaire. Certes, le vote habituellement de droite dans ces cantons a évolué depuis 1995 vers l’extrême droite ; mais leurs populations ouvrières, qui sont pour une large part immigrées, y sont implantées depuis les deux premières révolutions industrielles et ne se sentent pas menacées par le « grand remplacement » que prédisent les complotistes d’extrême droite.

Dans son ouvrage Ceux qui restent – Faire sa vie dans les campagnes en déclin [6] et dans des articles ou des émissions [7], Coquard s’inscrit donc en faux contre les amalgames visant à opposer villes-gauche et campagnes-droite. D’abord, les inégalités sociales existent dans les zones rurales comme ailleurs. Ensuite, les campagnes françaises sont hétérogènes : les riches, qui se trouvent à proximité des grandes agglomérations, des littoraux touristiques ou des vignobles, sont assez facilement « de gauche » et dynamiques ; dans les pauvres, à l’inverse, les populations ne se manifestent que quand on veut les empêcher de vivre comme elles l’entendent sur leur territoire – par exemple, la limitation à 80 km/h décidée par le gouvernement en 2018 a mobilisé les groupes de La France en colère qui ont donné les gilets jaunes (avec leur volonté de s’auto-organiser, leur refus de tout leader et de toute négociation…).

Les cantons déclinants du Grand Est sont aujourd’hui majoritairement habités par les « catégories ouvriers et employés » – précisément celles qui sont soit fantasmées comme étant le « vrai » peuple, soit rejetées comme étant des « beaufs » racistes et ignorants. C’est pourquoi nous allons nous attarder sur la parole des personnes interrogées par Coquard (ou sur ses analyses) pour dégager certaines caractéristiques dans leurs façons de raisonner et de fonctionner.

La solidarité restreinte comme mode de survie

Ces zones du Grand Est étaient très industrialisées et peuplées à la fin du XIXe. Mais, au cours des années 1980-1990, la fermeture ou la délocalisation des usines y ont provoqué un exode considérable, et qui se poursuit ; les syndicats ont décliné ; et, hormis les sociétés de pêche et de chasse ou le club de football, les lieux de sociabilité (bistrots, bals, associations…) ont disparu. Néanmoins, les apéros « les uns chez les autres » se sont développés.
L’apparition de ces bars informels, entre « bandes de potes », est due aux modifications intervenues dans le marché de l’emploi et dans les habitudes de vie. Alors qu’auparavant on pouvait faire carrière de génération en génération dans la même entreprise et y finir contremaître, les rares emplois restants mettent en concurrence des gens aux CV équivalents. Le « nous, la classe ouvrière, avons intérêt à nous unir pour avoir une augmentation de salaire », par exemple, s’est de ce fait transformé en un « nous, les proches, devons nous organiser pour nous filer des tuyaux sur le boulot ». Par ailleurs, les heures passées en voiture (toutes les activités d’une famille obligeant à la prendre) ne donnent guère envie de ressortir loin en fin de journée…

Dans ces « bandes de potes », les hommes travaillent comme ouvriers qualifiés à leur compte ou dans de petites entreprises du bâtiment. Beaucoup ont rejeté l’école (elle a été pour eux un lieu d’humiliation sociale [8].), d’où leur attachement à leur territoire : il est vital pour eux de le défendre, car c’est là qu’ils ont des ressources, et il en va de même pour leur mode de vie. L’aune de la réussite à leurs yeux, c’est la maison individuelle (que l’on a pu construire soi-même grâce au prix modique du terrain et aux coups de main donnés par les « potes ») et la voiture (indispensable à la vie quotidienne, mais aussi marque de respectabilité).

Les femmes de ces groupes, quant à elles, travaillent dans des endroits qui rendent leur activité « invisible » (maisons de retraite, domiciles de retraité-e-s, etc.), ou elles sont employées en contrats courts dans la grande distribution, les centres d’appel, la préparation ou la livraison de colis. Leur précarisation les rend plus dépendantes de leur couple – où la domination masculine reste structurellement marquée, dans la répartition des tâches domestiques comme dans les conversations (les hommes parlent entre eux voitures ou sport, les femmes entre elles santé ou études des enfants). Alors que dans ces zones rurales l’emploi féminin était naguère massif et assez bien rémunéré (mais, comme d’habitude, moins que l’emploi masculin), le chômage féminin des moins de 35 ans est très élevé (jusqu’au double du chômage masculin). D’où la forte présence de femmes en gilet jaune sur les ronds-points.

Des « profiteurs » qui ne sont plus les tenants du capitalisme,

mais les « assisté-e-s »

Dans un bar, il est formellement possible de confronter des points de vue et des visions du monde [9]. C’est bien moins évident dans les apéros entre des « potes » qui sont du même avis sur divers sujets (la politique, la famille, les impôts…) ; leur homogénéité a favorisé le discours raciste sur l’immigration porté par le RN, constate Coquard.

En effet, comme ces « potes » valorisent fortement le travail (il est associé au courage et à la compétence, aussi l’estime de soi et des autres en découle-t-elle), le chômeur n’est pas à leurs yeux une victime de la désindustrialisation, mais un « assisté » ou un « fainéant » qui « ne vaut rien » – voire un « cassos » (cas social). Pas question de se solidariser avec un tel « perdu » ou d’être assimilé à lui en le fréquentant, car jouir d’une bonne réputation est la condition pour trouver du travail et fonder une famille. Cependant, à une autre échelle, ce rejet est devenu « Les Français d’abord ! » ou « Non à l’assistanat ! » parce que le RN a présenté les immigré-e-s ou les habitant-e-s des cités comme étant les « cassos » des villes – cette « mauvaise France » à laquelle il a opposé la « vraie France » dont les « bandes de potes » rurales constitueraient la jeunesse (on y trouve pourtant des descendants d’immigrés maghrébins, dès lors qu’ils consomment de l’alcool et du cannabis et ne se montrent pas ostensiblement musulmans). En assénant de telles affirmations dans les médias, les dirigeant-e-s du RN leur ont donné une légitimité.

L’hégémonie politique du RN dans ces zones rurales s’est ainsi construite sur le rejet des « assistés » (voir l’encadré). Le vote en sa faveur y est perçu par les « potes » comme une façon de se promotionner soi-même en ayant la garantie que d’autres resteront plus bas socialement. Il n’implique pas une amélioration de leur condition, mais un transfert de la honte sociale vers des semblables ayant moins de facilité pour défendre leur respectabilité (les « cassos » du coin) ou vers d’autres catégories de la population (sans même que celles-ci soient désignées comme « sans-papiers » ou « étrangers »).
Pour Coquard, ces jeunes ruraux se sont approprié le tableau conflictuel de la société brossé par le RN parce qu’il résonnait quelque part avec leur vécu… et parce qu’en face il n’y avait rien. Après la Seconde Guerre mondiale, les formations de la gauche usaient d’un vocabulaire conflictuel : en opposant le prolétariat à la bourgeoisie, elles donnaient une grille de lecture du monde social. Mais quand, en 1995, le Front national (FN, rebaptisé RN en 2018) est arrivé en deuxième position derrière la droite en Haute-Marne, la gauche avait déjà laissé tomber le « nous contre eux » – la conflictualité sociale – et elle tenait un discours d’ordre moral : stigmatiser telle ou telle catégorie (les étrangers, les homos…) n’était pas bien. Après quoi, le RN s’est mis à parler de conflictualité sociale en invitant à ne plus regarder le patronat comme l’ennemi, mais à faire au contraire alliance avec lui contre un « assisté » forcément immigré et pas respectable, en affirmant : « C’est à cause de lui que vous avez des salaires plus bas, et que bientôt peut-être vous paierez encore plus d’impôts ou on vous enlèvera votre travail… » Et l’adhésion au discours RN est devenue le positionnement politique le plus facile à revendiquer en public (sans qu’on vote forcément pour lui, car l’abstention est également forte).

Un petit patronat apprécié,

un Etat pas vraiment contesté

Coquard insiste cependant aussi sur le rôle que jouent, dans le vote comme dans la perception du monde, les milieux sociaux que l’on fréquente.
Dans la périphérie des grandes villes, les « classes populaires » (pour beaucoup précaires et ubérisées) peuvent être en contact avec des milieux plus diplômés qui votent en général à gauche et incitent à faire de même.
Dans les cantons ruraux du Grand Est, les leaders d’opinion étaient naguère des syndicalistes (en dehors de l’usine, ils fréquentaient la jeunesse par exemple en l’entraînant au foot), et c’était le PC qui était hégémonique chez les ouvriers – même si un « gros tiers était du côté des patrons ». On donnait sa voix au Parti et on se syndiquait « sans trop se poser de questions : ça allait de soi ». A présent, les leaders d’opinion sont des petits patrons et artisans que les « potes » côtoient au quotidien et qui relaient la parole RN à leur manière. Ils sont considérés comme ayant « réussi » leur vie : ils ont une certaine stabilité économique et, surtout, ils sont « courageux au travail ». Leurs goûts, modes de consommation et aspirations sont très proches de ceux des « classes populaires » (auxquelles ils ont souvent appartenu), et ils exercent des métiers assez semblables aux leurs (et jugés « utiles). Ils ont été sur les ronds-points des gilets jaunes jusqu’à ce que les discussions du coin en fassent un « mouvement de fainéants ».

Les « bandes de potes » ne voient pas les employeurs locaux comme des exploiteurs puisqu’ils ne gèrent pas des multinationales et ne sont « pas fiers » (on peut boire des coups avec eux) ; et, surtout, ils sont susceptibles de fournir du travail et d’accepter des « arrangements » (l’utilisation d’un camion pour son usage personnel, par exemple, en échange d’heures sup non comptabilisées).
L’État, lui, est critiqué, mais essentiellement pour les taxes qu’il décide et pour l’accès inégalitaire aux droits qu’entraîne la fermeture de services publics. Avec le numérique, non seulement le contrôle social est plus étroit, mais la dématérialisation des démarches administratives donne un sentiment d’incompétence aux personnes qui ne maîtrisent pas les outils informatiques. Se rendre à la sous-préfecture était déjà difficile pour les plus pauvres, la disparition de tout contact humain direct l’est davantage encore.

Par ailleurs, « se passer » de l’État est une façon de montrer sa débrouillardise : réparer une machine, retaper une maison, cultiver son potager… ou travailler au noir, et donc gruger le fisc, constitue (comme chez les petits paysans) une source à la fois d’économies et de fierté. De même, se défier des politiques ou des journalistes, c’est montrer une autonomie de jugement et une conscience qu’ils sont « tous pourris ».

La proximité sociale

des populations des cités et des cantons populaires

Les valeurs et comportements des jeunes ouvriers ruraux sont ceux des banlieues populaires, souligne Coquard. Contrairement aux discours sur la « fracture territoriale » qui existerait entre les « classes populaires » des villes et celles des campagnes, elles ont bien des points communs : elles vivent sur des territoires qui ont été construits par l’industrialisation ; elles sont marquées par une interconnaissance forte, de gros enjeux de respectabilité et une division entre les sexes assez prononcée dans les sociabilités ; le rapport à la réussite sociale passe pour elles par le capital économique, le fait de s’assumer tout seul (en travaillant souvent de ses mains) ou du moins de s’en sortir par son autonomie et sa débrouille ; il y a dans les unes et les autres des gens qui travaillent et des gens qui demandent des aides… mais tout est fait pour les opposer. Coquard en conclut que pour lutter contre le racisme et reconstituer des solidarités entre ces populations divisées, il faut mettre l’accent sur leurs points communs plutôt que sur leurs différences. Mais il ajoute : « C’est très compliqué » – et on le croit sans peine.

Pour revenir à la question du travail, sa valorisation par les « bandes de potes » que décrit Benoît Coquard n’a en fait rien d’exceptionnel : le travail conserve une grande place dans la société en général à la fois parce que c’est un moyen de subsistance et parce que c’est un outil de reconnaissance sociale. Malgré la dégradation et la précarisation des emplois dans la plupart des secteurs, il demeure valorisé dans l’enseignement ou la santé, la culture ou les professions libérales… et dans les professions manuelles de l’industrie, l’agriculture, l’artisanat, la pêche.
Les « bandes de potes » dont parle Coquard ne sont pas non plus une nouveauté : au temps des grosses usines, elles existaient et fonctionnaient déjà ainsi dans les milieux ouvriers en règle générale. La nouveauté que la désindustrialisation a entraînée partout – en dehors de la précarité qui a remplacé une certaine sécurité de l’emploi –, c’est ce qui a disparu avec les usines. Elles étaient des lieux d’exploitation et d’aliénation, mais également des lieux où il était possible d’organiser la lutte et de la mener ensemble (par des grèves, des occupations, des séquestrations de patrons…). C’était donc là que pouvait s’affirmer en tant que telle une classe porteuse d’un projet de changement social et que pouvait exister une solidarité de classe.

(La suite au prochain numéro.)

Vanina

Travail, racisme et choix électoral

Dans Des électeurs ordinaires (paru au Seuil en 2024), le sociologue Félicien Faury a constaté que l’électorat RN du Sud-Est avait en commun le racisme. Il a enquêté auprès d’ouvriers « stabilisés » (ni pauvres ni précaires), d’artisans, de petits commerçants. Ces personnes pour la plupart peu diplômées et aux trajectoires scolaires courtes sont rangées par leurs revenus dans les « classes moyennes inférieures » et craignent leur déclassement, note Faury. Le racisme est lié à la montée continue des inégalités, la concentration des richesses et du patrimoine, la fragilisation et la mise en concurrence des services publics. Il découle de « logiques communes » : un vécu économique et social incertain et fragile, ou ressenti comme tel, qui engendre une insatisfaction par rapport au système de répartition des ressources collectives ; un attachement au lieu de vie et une inquiétude concernant son avenir ; une islamophobie forte ; la volonté d’affirmer son appartenance au groupe majoritaire ; une vision négative des politiques (y compris Marine Le Pen).

Dans l’article « Comment le travail influence nos convictions politiques » publié par Frustration Magazine le 19 mars 2026, le sociologue et agriculteur Nicolas Framont fait état de deux études montrant les effets du travail (par son contenu ou ses modalités) sur le vote RN :
• « Le bras long du travail – Conditions de travail et comportements électoraux » (IRES, février 2024), de l’économiste Thomas Coutrot, souligne le lien puissant entre autonomie au travail et comportements électoraux. En croisant conditions de travail et attitude lors des scrutins présidentiel de 2017 et européen de 2019, il apparaît que l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention, et que les horaires atypiques et la pénibilité physique favorisent le vote RN et l’adhésion à sa grille de lecture du monde social (en particulier l’association de l’assistanat à l’immigration).
• « La politique au travail – Vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France », de Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard (HEC Paris, mars 2026), met aussi en relief le lien puissant entre des expériences négatives au travail et un vote à l’extrême droite. Sur 3 900 salarié-e-s du secteur privé sondés en 2024 et 2025, 33 % déclarent n’avoir aucune préférence partisane ; ceux qui votent RN et LFI sont en colère, mais ne le manifestent pas de la même façon : les « RN » se sentent rejetés par leurs collègues et s’en méfient ; les « LFI » travaillent en bonne entente avec leurs collègues, et leur défiance vise la direction de l’entreprise. Le clivage majeur entre les deux groupes se fait sur l’immigration.

Notes

[1Voir sur le site oclibertaire.lautre.net (par exemple dans les CA de novembre et décembre 2025) nos positions à ce sujet

[2Les photos sur le mouvement des gilets jaunes qui illustrent cet article ont été prises en divers lieux de France.

[3« Questions politiques » sur France Inter, le 29 mars 2026.

[4Dans « Les habits neufs du fascisme », Réfractions n° 54 (janvier 2026) pointe, à l’échelle du monde, l’autonomisation des gouvernants par rapport aux règles du droit, le déclin de l’hégémonie néocoloniale occidentale ou le paramétrage réactionnaire du cyberespace.

[5Voir entre autres La France périphérique – Comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014)

[6La Découverte, 2019 ; édité en poche en 2022.

[7Voir notamment, sur LVSL : « Benoît Coquard : “Les classes populaires rurales et les sympathisants de gauche tendent à s’éloigner” » (14 janvier 2025) ; et, sur Mediapart, « L’ancrage social du vote RN » (26 février 2026).

[8Les femmes réussissent en moyenne mieux dans les études que les hommes et quittent davantage qu’eux les campagnes

[9Selon la note « Quand les bars-tabacs ferment – L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France » (Cepremap, février 2026), la fermeture de bars-tabacs entraîne une hausse du vote d’extrême droite, et vice versa

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette