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LE PROCÈS PAPON :
Histoire d’une ignominie ordinaire
au service de l’État

vendredi 19 juin 2026, par Courant Alternatif


Entre juillet 1942 et mai 1944, mille six cent quatre-vingt dix personnes d’origine juive, dont 223 enfants, ont été arrêtées et transférées de Bordeaux à Auschwitz, via Drancy, où la plupart ont été exterminées dès leur arrivée.

Le 18 octobre 1997, Maurice Papon, âgé de 87 ans, secrétaire général au moment des faits de la préfecture de la Gironde située en zone occupée, comparait devant la cour d’assises de la Gironde, inculpé de « complicité de crimes contre l’humanité » pour sa participation active à l’organisation de huit des dix convois concernés, soit ceux pour lesquels les victimes ou leurs ayant droits se sont constituées partie civile car ce sont elles qui ont déclenché l’action publique en décembre 1981 devant le silence assourdissant du Parquet, alors que la Gauche est à nouveau aux affaires depuis le mois de mai précédent, et Robert Badinter ministre de la Justice.
Ce procès qui durera six mois, à la différence des procès du SS Barbie (1987) et du milicien Touvier (1994), est celui d’un haut-fonctionnaire ordinaire, imbu de sa fonction, convaincu en ces circonstances exceptionnelles d’avoir agi au nom de l’État : à son poste, il a toujours eu le sentiment de ne faire que son devoir et, jusqu’au bout, il aura gardé la conscience du devoir accompli ; au nom des ordres reçus il peut ignorer l’inhumanité des actes commis. Il gère sa carrière.
Le 2 avril 1998, il est déclaré coupable pour les arrestations et les séquestrations, mais pas pour la complicité d’assassinat - le Jury a estimé qu’il ne savait pas pour la Solution Finale alors que le dossier et les six mois d’audience ont démontré le contraire - pour quatre des huit convois, et condamné en conséquence pour « complicité de crime contre l’humanité » à dix ans de réclusion criminelle et la perte de ses droits civils, civiques et de famille.
Son pourvoi sera rejeté et il rejoindra la prison de la Santé mais pour trois ans seulement, rendu à la liberté pour des raisons médicales qui se révéleront sans fondement, et mourra paisiblement en 2007 à l’âge de 96 ans.
Sa condamnation signe toutefois la fin de l’immunité pour cette élite techno-bureaucratique qui se pensait investie d’une mission, agir au nom de l’État, lui assurant par là-même la jouissance du privilège régalien de l’irresponsabilité. Alors que, vu le régime national-autoritaire qui a sévi entre 1940 et 1944 dans la France de Vichy, co-auteur de l’exclusion et complice de l’extermination, le devoir de désobéissance devait primer sur la raison d’État.
Il faut le dire et le redire avec force, comme nous y invite Jacques Fénimore (revue « Le Passant Ordinaire »), octobre 1997 :
« Aucun régime totalitaire ne peut venir et se maintenir au pouvoir sans une multitude de petites lâchetés, compromissions, ralliements, reniements, renoncement ou actes d’obéissance d’hommes et de femmes, comme vous et moi, du plus petit citoyen au plus haut-fonctionnaire. Non, ce n’est pas parce qu’il y a eu Hitler ou Pétain que nous avons eu des hommes comme Papon, mais parce qu’il y a eu des milliers d’hommes comme Papon que nous avons eu Hitler et Pétain. »
Avec son Discours sur la Servitude Volontaire, Etienne de la Boétie est plus que jamais d’actualité :
« Le pouvoir ne s’impose que du seul consentement de ceux sur lesquels il s’exerce. »

JEAN-JACQUES GANDINI

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