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Le Brexit n’a pas la pêche !

dimanche 9 janvier 2022, par Courant Alternatif


« Je vais être franche, sans préjuger des suites de la négociation. Il nous faut nous préparer à des pertes [...] Je ne le fais pas de gaieté de cœur [...]L’État ne forcera personne à sortir. » [1] C’est par ces mots que la ministre de la mer Annick Girardin a évoqué la situation de crise des licences de pêche entre la France et le Royaume-Uni lors des Assises de la pêche et des produits de la mer à Saint-Pol-de-Léon, le 18 novembre dernier. Même si la ministre a un peu rétropédalé dès le lendemain, l’idée est tout de même là : en gros l’État et ses partenaires européens et britanniques, responsables de cette situation ubuesque, proposent aux artisans pêcheurs bloqués dans les ports de la Manche de mettre leurs bateaux à la casse et de se reconvertir. Un ouvrier doit être adaptable… Mais revenons plus précisément sur le contexte de cette crise : quels sont les enjeux ? Qui en est responsable ? qui en paye les conséquences et surtout à qui profite la situation ?

Le contexte

23 juin 2016, 51,89 % des électeurs britanniques se prononcent pour un retrait de leur pays de l’Union européenne. Après plusieurs reports, cette sortie devient effective le 31 janvier 2020. Le Royaume-Uni est un élément clef de l’UE et sa sortie ne doit absolument pas affecter le capitalisme même s’il laisse du monde sur le carreau. Si les sujets nécessitant des accords entre Bruxelles et Londres ne manquent pas, les questions de sécurité intérieure et extérieure et la question migratoire sont par exemple rapidement réglées. La pêche, qui ne semblait pas être un désaccord profond au départ devient finalement un point important des négociations, si ce n’est le point clef des discussions. Durant la semaine avant le 31 janvier 2020, on assiste impuissant et médusé à un pitoyable feuilleton « signera ? signera pas ? ».

En effet, de nombreux petits pêcheurs français travaillent le long des côtes britanniques pendant qu’une grosse partie de la pêche britannique est traitée et vendue sur le marché français et européen. Les enjeux croisés semblent donc importants. Pour faire simple et probablement un peu caricatural, car les raisons de voter pour ou contre le Brexit sont multiples et diverses, on peut dire que cet évènement a exacerbé le sentiment nationaliste d’une partie de la population de pêcheurs anglais - comme il a créé un fort sentiment antibritannique chez les pêcheurs français. Certains diront que l’extrême droite britannique a réussi à manipuler les pêcheurs. C’est peut-être en partie vrai, mais dans l’ensemble le mal-être des ouvriers de la pêche en Angleterre était déjà bien profond et n’avait pas attendu le référendum, ni même l’extrême droite. Résultat, ces derniers, qui se plaignaient depuis longtemps de là sur-présence des bateaux français et européens le long de leurs côtes, sans réactions des autorités britanniques ou européennes, ont voté massivement pour le Brexit. Les négociateurs britanniques ne pouvaient donc pas mettre ce point « pêche » de côté, au risque de perdre ce soutien de poids. Après une longue période de flou et de grosse tension diplomatique, un accord a finalement été signé plus d’un an et demi plus tard, le 2 juin 2021.

Un accord, vraiment ?

L’accord garantit entre autre les droits de pêche des flottes de l’UE et du Royaume-Uni dans leurs eaux respectives jusqu’à la fin de 2021. Les pêcheurs européens ont dû renoncer à 25 % de leurs captures dans les eaux britanniques et ils devront par ailleurs aussi demander des licences pour pêcher dans les eaux voisines. Enfin cet accord prévoit aussi une période de transition jusque fin 2026 puis des renégociations annuelles par la suite. La pêche artisanale française prend une claque ! En effet, même s’ils ne vont pas toujours physiquement dans les eaux britanniques, avoir l’autorisation d’aller pêcher dans les eaux anglaises est important pour les armateurs français, car c’est une plus-value importante inscrite dans le registre du bateau lors de l’éventuelle revente de ce dernier. Mais l’accord rebat les cartes… Dorénavant, les pêcheurs doivent justifier « qu’ils pêchaient déjà dans la zone sur la période de référence 2012-2016, ce qui peut s’avérer compliqué pour les bateaux les plus petits, qui ne sont pas forcément équipés de systèmes d’enregistrement et de géolocalisation. [2] » Le conflit est alors ouvert entre l’administration des pêches anglaises et la petite pêche française. Le sentiment nationaliste nauséabond est d’ailleurs prépondérant dans les discussions et dans le rapport qu’en font les journalistes et les politiciens dans la presse et les réseaux sociaux, occultant les réels problèmes. Bref le climat est tendu sur les côtes…Les Anglais seraient donc des méchants, ne voulant plus des pêcheurs français dans leurs eaux et les Français seraient des vilains ne voulant plus acheter la pêche britannique..

L’industrie en profite.

En parallèle de ce conflit de chapelles clairement instrumentalisé par les capitalistes, les industriels pour qui les frontières importent peu quand il s’agit de profit, se frottent les mains. La pêche artisanale britannique ne représente qu’une infime part des quotas britanniques et n’est donc pas un réel enjeu pour eux. C’est d’ailleurs parce que la pêche artisanale est minoritaire au Royaume-Uni que Londres a toujours accepté les pêcheurs français dans ses eaux. Vue dans sa globalité, la problématique est ailleurs. En France les quotas de pêche attribués par l’UE sont répartis collectivement par les organisations professionnelles. Bien que cela profite toujours aux gros industriels de par leur forte représentation dans ces organisations, cela donne l’impression d’une plus grande équité entre les petits et les gros. Au Royaume-Uni les quotas sont ouvertement financiarisés. C’est un réel marché des ressources naturelles. Pour simplifier les choses, plus une entreprise fait du profit plus elle peut investir et acheter des quotas. D’autres pays fonctionnent ainsi, comme par exemple les Pays-Bas, référence en terme de pêche industrielle. Dans un contexte de libre échange, où les industriels sont implantés dans plusieurs pays, les multinationales néerlandaises possèdent par exemple des bateaux français et britanniques et sont donc gagnantes à tout niveau. Le conflit entre pêcheurs-artisans d’un côté comme de l’autre de la Manche affaiblit les détenteurs de quotas et laisse donc tout le plaisir aux méga-industries de racheter petit à petit les autorisations attribuées à l’artisanat. Ainsi, par exemple, un chalutier hollandais possède près de 23 % des quotas anglais. Ce type d’exemple risque de s’accroître d’un côté comme de l’autre de la frontière.

Face au rouleau compresseur des multinationales de la pêche, les artisans ne font pas le poids. L’accord trouvé entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne, sous couvert d’un désaccord profond de façade, n’a finalement pour unique finalité que d’accentuer le déclin de la pêche artisanale au profit de quelques méga industriels. La guerre ouverte entre pêcheurs français et britanniques, dans un contexte de retranchement nationaliste est du pain béni pour ces entreprises... La déclaration d’Annick Girardin mi-novembre, citée en introduction, n’est qu’une preuve parmi d’autre que la sauvegarde de la multiplicité des pêches et des armateurs n’est vraiment pas le projet de l’UE.

Arturo, le 14-12-2021

Notes

[1Ouest-France, 18/11/2021

[2Voir article du Monde, 02 juin 2021

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