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CA 319 avril 2022

Le combat ignoré des « suffragistes radicales »

samedi 9 avril 2022, par Courant Alternatif


Le mouvement des suffragettes qui s’est développé au Royaume-Uni il y a un siècle est devenu une référence féministe au niveau international. En revanche, celui des suffragistes, qui l’a précédé puis a coexisté avec, est presque tombé aux oubliettes alors qu’il a duré plus longtemps, qu’il a mobilisé davantage de personnes, et qu’il revendiquait lui aussi le droit de vote pour les femmes. On s’attachera ici à éclairer cette différence de traitement, ainsi qu’à rappeler la lutte menée par la composante ouvrière des suffragistes à la fois pour améliorer la condition des femmes dans la société existante et pour favoriser l’émancipation sociale.

Lorsque Emmeline Pankhurst et sa fille aînée Christabel ont fondé, en 1903 à Manchester, l’Union sociale et politique des femmes (WSPU) avec comme objectif d’obtenir le suffrage féminin, cette revendication était déjà posée en Grande-Bretagne depuis une trentaine d’années – en particulier depuis la création par Millicent Fawcett, en 1897, d’une Union nationale des sociétés pour le droit de vote des femmes (NUWSS). Cette NUWSS était une vaste fédération interclassiste, puisque les multiples associations structurées sur des bases religieuses, politiques, professionnelles ou géographiques qu’elle regroupait étaient animées soit par des bourgeoises conservatrices ou libérales, soit par des ouvrières en général socialistes et travaillant dans les usines de textile du Lancashire.

Les militantes de la WSPU, qui appartenaient pour la plupart aux classes moyennes, ont été nommées « suffragettes » par la presse à partir de 1906, celles de la NUWSS étant déjà étiquetées « suffragistes ». Enfin, dans les années 1970, deux féministes du Lancashire ont désigné comme « suffragistes radicales » les ouvrières membres de cette NUWSS, dans le bel ouvrage qu’elles leur ont consacré (voir l’encadré).

Les désaccords
entre suffragistes radicales et suffragettes

Des grèves comme celle des allumettières, en 1888, dans l’est de Londres avaient contribué à développer des habitudes militantes chez les ouvrières ; elles s’étaient organisées à travers les bourses du travail et avaient tissé entre elles des liens de solidarité. A la fin des années 1890, ces suffragistes radicales jugèrent insuffisantes les méthodes traditionnelles des suffragistes bourgeoises – réunions publiques, brochures, pétitions ou lobbying parlementaire. Il fallait créer un mouvement ouvrier de masse en faveur du suffrage féminin, bien implanté dans les syndicats du textile et dans le Parti travailliste indépendant (ILP
 [1]), qui avait récemment vu le jour. Le 1er mai 1900, elles organisèrent des réunions jusque dans les plus petites filatures, et leur pétition réclamant le droit de vote pour les femmes recueillit 29 359 signatures. A leurs yeux, ce droit n’était pas un symbole d’égalité abstrait, mais un outil qui leur permettrait de faire avancer des réformes sociales en envoyant comme les hommes des représentant-e-s au Parlement. Et sa revendication devait bien sûr être associée à d’autres, telles que l’égalité des salaires, l’accès à l’éducation et le droit au divorce pour les femmes, et l’amélioration des conditions de travail pour les deux sexes.

Suffragistes radicales et suffragettes se côtoyaient à Manchester, ville qui appartenait alors à la région du Lancashire – où 250 000 femmes étaient employées dans le coton et où le trade-unionisme et le socialisme prenaient leur essor. Les suffragistes radicales étaient souvent engagées dans l’ILP ; et, au tournant du siècle, l’adhésion d’Emmeline Pankhurst, son mari Richard et leurs quatre enfants à cette organisation établit entre elle et la WSPU des liens étroits mais éphémères.

Des désaccords apparurent cependant vite entre les deux courants défendant le suffrage féminin, car s’ils visaient l’un et l’autre à influencer le mouvement ouvrier sur cette question, les suffragistes radicales menaient une campagne sur le terrain au niveau local (par des réunions publiques sur une place ou aux portes des usines) pendant que les suffragettes privilégiaient une intervention politique au niveau national. Et ces désaccords s’accentuèrent après le départ pour Londres d’Emmeline Pankhurst (devenue veuve) et ses enfants en 1906, quand Christabel et elle décidèrent d’y développer la WSPU en mettant l’accent sur le « martyre » des suffragettes pour attirer l’attention de la presse [2], ce qui conduisit leur mouvement à entrer dans une spirale de violence.

Quoique la WSPU ait comme devise « Des actes, pas des mots », ses militantes avaient jusque-là pratiqué des actions pacifiques et légales, à l’instar des suffragistes : discours, pétitions, rassemblements, articles (notamment dans leur mensuel Votes for Women). Mais, après un « vendredi noir » de 1910 où une de leurs manifestations fut fortement réprimée, elles adoptèrent d’autres méthodes : outrages à agent [3], bris de vitrines, lacération de tableaux dans les musées, agression de parlementaires… puis dépôt de bombes (dans les stades, à l’abbaye de Westminster, à la cathédrale Saint-Paul, à la banque d’Angleterre, à la National Gallery et au domicile du Premier ministre David Lloyd George) et sabotage de réseaux électriques.

Les suffragistes radicales se montrèrent solidaires des suffragettes poursuivies ou emprisonnées ; néanmoins, elles désapprouvaient certains de leurs actes – en particulier les incendies volontaires et l’envoi de colis piégés (les flacons de phosphore qu’ils contenaient pouvaient en se brisant blesser les postiers qui les manipulaient). Et elles critiquaient l’élitisme de ces « ladies » qui se mettaient en scène tandis que des domestiques s’occupaient de leur intérieur et de leurs enfants. Elles-mêmes avaient une double journée de travail. Leur engagement les exposait au risque de perdre leur emploi ; il provoquait souvent des tensions au sein de leur couple et reposait sur l’entraide (des voisines devant se relayer pour garder les enfants des militantes en déplacement ou préparer les repas de leur famille).

De plus, loin de contester la hiérarchie sociale existante, les Pankhurst recherchaient un droit de vote pour les seules femmes des classes supérieures – alors que l’ILP avait adopté dès 1902 la revendication du suffrage pour toutes. La suffragiste radicale Ada Nield [4] reprocha en 1904 aux Pankhurst dans The Clarion, organe de l’ILP, de donner la priorité à l’émancipation de « toute la classe des femmes riches » tandis que « la grande majorité des femmes qui travaillent, mariées ou célibataires, resterait sans voix ». En 1912, Christabel Pankhurst suggérait encore à Arthur Balfour, leader du Parti conservateur [5], d’étendre aux femmes possédantes le système censitaire en place pour les hommes [6] afin d’éviter le suffrage universel.

La postérité des suffragettes
et l’oubli des suffragistes, surtout radicales

Ce n’est pas leur importance numérique qui a permis aux seules suffragettes de rester dans l’Histoire : en 1912, la WSPU comptait entre 4 000 et 5 000 membres et 90 sections réparties surtout dans le sud de l’Angleterre, tandis que la NUWSS avait au moins 52 000 membres et 460 sections dans tout le pays. De plus, la Ligue féminine pour la liberté (WFL) – créée en 1907 par 77 suffragettes qui avaient quitté la WSPU, en opposition au fonctionnement antidémocratique des Pankhurst et à l’usage de la violence – comprenait 4 000 membres et 61 sections [7].

Le succès d’Emmeline et Christabel Pankhurst tient aux raisons suivantes :

  • D’abord leur choix d’actions spectaculaires et la répression croissante que celles-ci ont entraînée. Car l’État a recouru à des méthodes de plus en plus dures pour briser la résistance des suffragettes, qui est restée opiniâtre malgré plus d’un millier d’incarcérations. Lorsque les militantes emprisonnées ont fait la grève de la faim, à partir de 1909, les autorités carcérales ont ordonné leur alimentation par sondes nasales afin de ne pas avoir à les libérer pour raisons médicales. Cette pratique, dénoncée par la presse, a été de plus en plus mal perçue par l’opinion publique. Aussi le Temporary Discharge for Ill Health Act a-t-il été voté en 1913 pour contrecarrer autrement les grèves de la faim : baptisé « loi du chat et de la souris » par les journalistes, ce texte autorisait l’administration pénitentiaire à laisser les suffragettes jeûner jusqu’à ce que leur état de santé devienne préoccupant, à les relâcher… et à les réarrêter dès qu’elles avaient repris des forces afin qu’elles purgent leur peine initiale en entier.
  • Ensuite, outre le fait que de par leur origine sociale les suffragettes bénéficiaient de solides soutiens financiers et politiques, elles étaient souvent lettrées. Certaines d’entre elles ont raconté la lutte pour le suffrage féminin en ramenant tout à leur propre engagement. Les suffragistes radicales, elles, n’écrivaient en général pas et ne sortaient pas de journal ; peu de personnes connaissent donc aujourd’hui encore les noms de militantes très actives telles que Selina Cooper, Esther Roper, Cissy Foley, Helen Silcock ou Sarah Dickenson.
  • Enfin, si les suffragettes l’ont emporté sur le plan de la renommée, c’est parce que Emmeline et Christabel Pankhurst ont opté en 1914 pour le nationalisme et le bellicisme. Elles ont négocié avec le gouvernement que le droit de vote soit accordé aux femmes des classes supérieures à la fin du conflit ; en échange, les suffragettes ont participé à l’« effort de guerre », distribuant dans la rue des fleurs – symbole de couardise – aux hommes qui n’étaient pas au combat afin de les pousser à s’engager, et incitant les femmes à s’embaucher dans les usines de munitions.

La NUWSS et la WFL ont, comme la WSPU, suspendu alors leur activité [8]. En revanche, les suffragistes ouvrières ont refusé de servir les intérêts de la bourgeoisie, par antimilitarisme et par solidarité prolétarienne internationaliste. Certaines (telle Ada Nield) ont adhéré au Comité international des femmes pour la paix permanente issu du congrès international de La Haye, qui avait réuni 1 200 féministes de 12 pays en 1915. Et Sylvia Pankhurst, la cadette de Christabel, s’est également positionnée contre la guerre, avec sa Fédération des suffragettes d’East London (voir l’article ci dessous après l’encadré).

En entraînant une pénurie de main-d’œuvre masculine, et donc le recours à une main-d’œuvre féminine dans les usines, la Première Guerre mondiale a favorisé l’obtention du suffrage féminin, d’autant que la presse n’était plus majoritairement hostile à cette idée et que des militantes portant cette revendication avaient intégré les divers partis anglais [9]. Mais ce droit n’a été accordé au Royaume-Uni, le 6 février 1918, que de façon restreinte : la « loi sur la représentation populaire » a fait disparaître le suffrage censitaire pour les hommes… en l’établissant pour les femmes de plus de 30 ans qui étaient propriétaires terriennes, ou locataires (de même que leur conjoint) avec un loyer supérieur à 5 livres, ou encore diplômées d’université. C’est seulement en 1928 que toutes les Britanniques ont eu le droit de voter, et dès 21 ans.

Vanina

 Histoire des suffragistes radicales »

Pour réaliser leur étude sur les ouvrières suffragistes [10], restées anonymes dans leur très grande majorité, Jill Liddington et Jill Norris ont dû rechercher leur trace en dépouillant des journaux et des archives syndicales locales ; puis elles ont réalisé des entretiens avec les descendantes de certaines, et croisé les renseignements en leur possession.

Ces auteures féministes appartenaient au courant qui, dans les années 1970, avait entrepris de raconter l’engagement des femmes des classes populaires en évitant la distinction opérée par de nombreux historiens entre l’histoire du suffrage et l’histoire ouvrière, le politique et le social. Dans les années 1980, on leur a reproché d’avoir attaqué les Pankhurst et d’avoir insisté sur les rapports de classe et les contributions des ouvrières dans le combat pour le suffrage féminin, au lieu de souligner ce qui unit les femmes contre la domination masculine. Lutter contre le patriarcat sans lutter contre le capitalisme ne peut pourtant conduire qu’à réformer la société, et non à la changer fondamentalement.

Le parcours peu commun
de Sylvia Pankhurst

Née à Manchester en 1882, Sylvia Pankhurst devient membre du Parti travailliste indépendant (l’ILP) à 16 ans. Elle fait des études d’art, mais se consacre ensuite au combat pour le droit de vote des femmes en adhérant à l’Union sociale et politique des femmes (WSPU), créée en 1903 par sa mère Emmeline et sa sœur aînée Christabel. Cet engagement lui vaut de multiples séjours en prison. Elle y fait la grève de la faim, de la soif et du sommeil (elle en gardera des séquelles) afin d’obtenir le statut de prisonnière politique, et elle y est nourrie de force par l’administration pénitentiaire.

En 1911, elle publie son livre The Suffragette, dont elle assure la promotion aux États-Unis pendant plusieurs mois, prononçant jusqu’à trois allocutions par jour devant des salles combles. En 1912, elle lance la Fédération des suffragettes d’East London (WSF), qui s’autonomise peu à peu de la WSPU. Sylvia Pankhurst est en désaccord avec sa mère et sa sœur sur leur fonctionnement autoritaire, leur revendication d’un droit de vote réservé aux seules femmes de la bourgeoisie et leur indifférence à l’égard des inégalités sociales, ainsi que sur leur positionnement belliciste en 1914. C’est toutefois sa sœur qui l’exclura alors de la WSPU.

Dans l’East End londonien où elle vit, Sylvia Pankhurst aide les ouvrières les plus démunies, transforme des pubs en crèches, ouvre des restaurants à prix coûtant et des cliniques pédiatriques… Elle continue de lutter en faveur du suffrage féminin, notamment par le biais de l’hebdomadaire Women’s Dreadnought de la WSF (qui tire à 30 000 exemplaires) ; mais elle manifeste aussi son opposition à la Première Guerre mondiale par de multiples conférences et écrits contre le militarisme et les profiteurs de guerre. En 1916, la WSF se transforme en une Fédération pour le vote ouvrier tandis que son périodique est renommé Worker’s Dreadnought (il ne tire plus qu’à 10 000 exemplaires). Quand éclate en 1917 la révolution de février en Russie, elle annonce qu’une de ses tâches principales sera désormais de travailler à l’abolition du capitalisme et à l’avènement d’un socialisme où les moyens de production et de distribution serviront les intérêts du peuple ; vers la fin de 1918, elle devient une Fédération socialiste ouvrière qui se proclame « révolutionnaire, antiparlementariste et prosoviétique ». Sylvia Pankhurst est sous surveillance policière ; elle fait de nouveaux séjours en prison, entre autres pour appel à mutinerie et publications séditieuses ; les locaux du Worker’s Dreadnought, qui publie des analyses sur les mouvements révolutionnaires de Russie, Grèce, Bulgarie, Italie, Autriche-Hongrie ou Allemagne, sont perquisitionnés plusieurs fois.

A l’été 1919, la IIIe Internationale (IC), créée en mars à Moscou, invite les divers groupes révolutionnaires de chaque pays à s’unir, et Sylvia Pankhurst contribue à la fondation du Parti communiste de Grande-Bretagne le 31 juillet 1920. Elle en sera néanmoins exclue, ainsi que de l’IC, dès 1921 parce qu’elle refuse la participation aux élections et l’accord avec les « bourgeois de gauche » imposé par Lénine à toutes les « sections » de l’Internationale, et parce qu’elle ne veut pas céder la direction du Workers’ Dreadnought. Ce journal, qui est le seul à rendre ouvertement compte des dissensions entre communistes (il publie notamment en 1921 L’Opposition ouvrière d’Alexandra Kollontaï), perd l’aide financière qui lui venait de l’URSS et s’arrête en 1924.

En 1931, Sylvia Pankhurst écrit The Suffragette Movement, un livre documenté mais partisan qui ignore les campagnes menées par des femmes de la classe laborieuse pour ne retenir que celles de la WSPU. Ses convictions anticolonialistes, antifascistes et antiracistes la conduisent à faire campagne contre l’invasion de l’Ethiopie par l’Italie en 1935 dans un nouvel hebdomadaire, le New Times and Ethiopian News (il paraîtra de 1936 à 1956), et à se lier avec l’empereur Haïlé Sélassié. Elle écrit aussi en soutien aux républicains espagnols en 1936, et appelle en 1939 à l’intervention de la France et de l’Angleterre contre le fascisme et le nazisme.

A 73 ans, elle s’installe à Addis-Abeba, y fonde un Ethiopian Observer qu’elle remplit en grande partie, et y meurt en 1960. La première biographie d’elle publiée en France lui a récemment rendu hommage [11].

Notes

[1Né en 1893, l’ILP s’affiliera au Parti travailliste quand il apparaîtra en 1906

[2En 1913, le décès de la suffragette Emily Davison, qui s’était jetée sous les sabots du cheval courant pour le roi George V au derby d’Epsom, suscita une vive émotion

[3Christabel Pankhurst fut par exemple condamnée en 1905 pour avoir giflé un policier

[4Couturière licenciée après la publication par le Crewe Chronicle de lettres où elle dénonçait les conditions de travail des ouvrières dans l’usine qui l’employait

[5En 1928, Emmeline Pankhurst sera candidate de cette formation aux élections législatives

[660 % des hommes avaient en effet le droit de vote à l’époque

[7La WFL pratiquait la désobéissance civile (par exemple le refus de payer l’impôt) et publiait un journal, The Vote

[8Dans le même temps, les trois grands partis (libéral, conservateur et travailliste) appelaient à l’union nationale contre l’ennemi, et la Fédération des syndicats (TUC) proclamait une trêve sociale

[9Millicent Fawcett s’est elle-même rapprochée du Parti travailliste en 1912

[10Parue en 1978, elle a été rééditée plusieurs fois. Libertalia a publié sa traduction en 2018

[11Marie-Hélène Dumas, Sylvia Pankhurst, féministe, anticolonialiste, révolutionnaire, Libertalia, 2019

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