Accueil > Courant Alternatif > 341 juin 2024 > JOP, salariat, bénévolat : la précarité « plus haut, plus vite, plus fort »

CA 341 juin 2024

JOP, salariat, bénévolat :
la précarité « plus haut, plus vite, plus fort »

mercredi 5 juin 2024, par Courant Alternatif

Comment un événement qui demande le bouclage des travaux en un temps record, héberge un organisme olympique exonéré d’impôts et n’offre aucune contrepartie sociale pour cela pourrait ne pas être une vaste entreprise de précarisation ? Celle-ci, dans le cadre des JOP, repose sur trois phénomènes : le recours massif au bénévolat, la flexibilité du droit du travail et la surexploitation des sans-papiers. Rien qui dénote dans le patchwork actuel du salariat : ubérisés, services civiques, RSAstes qui bossent gratuitement, missions dans le cadre du SNU, stagiaires et intérimaires en fonction des besoins du moment… De plus, les organisateurs des JOP et les entreprises associées bénéficient d’un vivier de main d’œuvre de choix : les jeunes prolétaires de Seine-Saint-Denis particulièrement touchés par le chômage.


« Ne pas gâcher la fête »

Pour s’assurer d’un déroulé sans accroc (sous entendu sans un mouvement social « so french »), les organisateurs internationaux (le COJOP - Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques) et le patronat ont réussi à domestiquer, pas trop difficilement, leurs alter-egos syndicaux. Le 19 juin 2018, la CGT, FO, la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC ont signé avec nos geôliers une « charte sociale (1) », qui les contraint, en faisant partie de l’organisation des JOP, à ne pas trop s’agiter pendant la période. Cette charte sociale est la déclinaison dans le domaine du travail de la « loi olympique », une loi d’exception comme on en a maintenant l’habitude. Pour « organiser les premiers Jeux inclusifs et solidaires de l’Histoire » la charte « a pour objectif de déterminer et de promouvoir les engagements sociaux visant à laisser un héritage social fort ». Notamment, « Paris 2024 s’engage à lutter contre le travail illégal, les pratiques anticoncurrentielles, les discriminations, de veiller à la qualité des conditions de travail et de limiter le travail précaire » (sic !). La charte nous vend « des passerelles entre le volontariat et l’emploi, en valorisant l’engagement des bénévoles mobilisés par la validation des acquis de l’expérience », un village olympique transformé en logements sociaux, de l’insertion…

Donc, puisque les JOP c’est presque le socialisme, Sophie Binet a annoncé le 11 décembre 2023 que « la CGT ne va pas s’amuser à gâcher la fête pour des millions de Françaises et de Français » et Céline Verzeletti, dirigeante de la Fédération de la Fonction Publique de la CGT, s’est satisfaite que grâce aux JOP, les « discussions vont reprendre sérieusement » avec Stanislas Guérini, le ministre en charge de la Fonction Publique. C’est bête, elles ont juste oublié de préciser que la charte sociale n’offrait absolument aucune garantie chiffrée et concrète…

Bénévolat : du travail gratuit déguisé

45 000 personnes vont travailler gratuitement pour assurer la bonne tenue d’un événement hautement lucratif. L’engouement initial était très important car avant mai 2023, 300 000 personnes avaient candidaté. Ces bénévoles (appelés improprement « Volontaires 2024 » - voir la rubrique Éco) ont en réalité des employeurs indirects, puisqu’ils contribuent à assurer les profits des organisateurs (CIO) mais aussi des sponsors (Carrefour, AirBnB, Coca...), du BTP et des technologies de surveillance, c’est-à-dire de tous ceux qui empochent des millions grâce à cet événement. Ils seront parfois même directement sous les ordres des entreprises, comme les montres de luxe Omega, en charge du chronométrage.

Le Ministère du Travail fournit un Guide pratique à l’usage des organisateurs des grands évènements sportifs (2) pour faire échec à une éventuelle requalification des missions bénévoles en emplois salariés. Le guide annonce directement la couleur : « Le mot « travail » sera employé au sens générique pour désigner l’activité et/ou la mission du bénévole, dans l’ensemble du présent guide. » Y est mentionné tout ce qui est à éviter pour que les missions des bénévoles ne tombent pas sous le coup du droit du travail : ne pas faire de contrat, donner des ordres tout en évitant la subordination, connaître la jurisprudence en vigueur, l’inspection du travail et ses possibilités de sanction…

« Il convient de prendre comme référence les limites qui sont applicables aux salariés de droit commun » donc ces bénévoles travailleront entre 5 et 10 h par jour, six jours sur sept (48 h par semaine). Mais toutes les garanties possibles du droit du travail seront en revanche absentes : non rémunérés, sans prise en charge des frais de transport ou d’hébergement pour celles et ceux qui viendraient de loin... Les bénévoles auront des fiches de postes associés à des missions, un planning, des supérieurs hiérarchiques (qui pourront les virer) et leur présence sera essentielle au bon fonctionnement des Jeux : chauffeur, statisticien, gestionnaire d’équipement, de zones de stockage, traitement des demandes d’accréditation, ramassage de balles, accueil et information des spectateurs, assistance au personnel médical, accompagnement des athlètes aux contrôles antidopage… Bref : la présomption de salariat est totale.

Pour éviter de se faire emmerder, le Ministère du Travail a mobilisé le Code de la Sécurité Intérieure pour que les visites de l’inspection du travail pendant les JOP ne soient possibles « qu’après une enquête administrative du ministère de l’intérieur (3) ». Pratique. Payer les bénévoles au SMIC coûterait 8 milliards. On comprend donc les précautions de l’État…

Le bob officiel des « Volontaires Paris 2024 »

Travail : vers le bénévolat ?

Pour de nombreux travailleurs, les JOP, c’est surtout une surcharge de travail, la plupart du temps sans contrepartie. Pour les commerces et services : « On demande aux salariés de renoncer à leurs congés d’été sans même une contrepartie salariale, (…) on demande à des salariés de province (…) de venir renforcer les effectifs de région parisienne sans même leur assurer un logement décent, on demande aux salariés de travailler les dimanches de juin à septembre, (…) une durée bien plus large que les Jeux olympiques », a listé la secrétaire générale de la CGT. À cela s’ajoutent les abus ordinaires de paiement à la tâche, de non-paiement de toutes les heures de travail, les heures supplémentaires et les cadences infernales. C’est également le cas de l’hôtellerie-restauration, des transports (préparation du réseau), des hôpitaux (800 équivalents temps plein en plus nécessaires pour l’AP-HP), des sites touristiques, et de certains agents publics (déchets). Ces derniers pourront même être réquisitionnés pour être postés comme agents d’accueil (4).

Du côté de Pôle emploi, de la CAF, des CROUS, les injonctions à suivre une formation dans la sécurité privée pleuvent pour combler les demandes de 24 000 agents supplémentaires pour l’événement, au point que les autres formations sont souvent refusées. Et une fois la formation acceptée, bon courage pour refuser une offre d’emploi dans le domaine… En temps normal, il faut suivre 175 h de formation pour obtenir un titre professionnel d’agent de prévention et de sécurité. Mais l’urgence commande, et une certification de qualification professionnelle « Participer aux activités privées de sécurité des grands événements » a été créée le 6 décembre 2022 par arrêté ministériel. La formation ne dure que 106 h et s’effectue en seulement trois semaines. Cette offre cible particulièrement les étudiants et les chômeurs : formation gratuite et rémunérée (pas pour les chômeurs), prime (de mobilité, de formation), jobdating pendant la formation pour un recrutement spécial JOP, création d’une carte pour bosser dans la sécurité de festivals pendant un an, complément de formation pour obtenir le titre professionnel, et place offerte pour voir une épreuve des JOP. On comprend la pression de Pôle Emploi car « il s’agit de contrats de 3 semaines (le temps des JO), mal payés, avec plus d’heures de transport que de travail effectif, et des horaires non compatibles avec une vie de famille. (5) » Même certains agents de sécurité refusent des postes pendant les JOP au motif de « concurrence déloyale » : une pression à la baisse sur les salaires et une dégradation des conditions de travail.

Quelles résistances ?

Pris entre le marteau du bénévolat et l’enclume du travail, les deux tendant à se confondre, on ne peut qu’espérer que la lutte prenne d’un côté comme de l’autre. Sur le bénévolat, le collectif Saccage2024 essaie de mettre en place une campagne de sabotage du bénévolat : ne pas y aller, faire grève du zèle, faire pression avec les syndicats pour requalifier en salariat, y aller pour dénoncer publiquement les JOP… Il y aurait plus d’une centaine « d’involontaires », infiltrés pour l’occasion, après écrémage de 800 personnes de l’écologie radicale ou de l’islamisme, dont 15 fichés S, repérés par les services de Darmanin. Les effectifs ne permettent donc pas d’envisager un sabotage massif de JOP, mais un peu de bordélisation et éventuellement des procédures juridiques de droit du travail. En revanche, il y a fort à parier qu’un grand nombre de bénévoles se décourage avant ou pendant l’événement, comme cela a été le cas aux dernières éditions des JOP (plusieurs milliers de démissions à Rio, Tokyo). À voir si les remplaçants parmi les 300 000 volontaires, seront motivés pour pallier les absences…

Un tractage syndical et associatif (CGT, CNT, CNT-AIT, Saccage2024, Solidaires) a eu lieu le 23 mars 2024, pour la journée de formation des bénévoles, afin d’informer les bénévoles sur les garanties du droit du travail dont ils devraient bénéficier et dénoncer l’exploitation. Plusieurs autres diffusions ont eu lieu devant des Pôle Emploi à l’initiative de la CNT-AIT sous le mot d’ordre « Précaires pas poucaves ! », pour dénoncer le nationalisme, inciter à refuser de devenir auxiliaire de police, et donner des conseils pratiques pour refuser les formations sans être radié. Dans les deux cas, c’est la police et / ou les gros bras de Pôle Emploi qui ont évacué les militants, après des discussions productives avec les bénévoles ou les chômeurs.

Sur le front du travail, la duplicité syndicale est à son comble : deux manifestations CGT commerces et services se sont tenues les 17 janvier et 15 avril derrière une banderole promettant « l’incendie social » si « la flamme des JO brûle le code du travail ». Vu que c’est la CGT qui tenait le briquet… Des préavis de grève ont été déposés dans les trois fonctions publiques, à la RATP et à la SNCF (6). Pour éviter tout conflit d’ampleur, l’État ou les patrons promettent ou lâchent des primes afin d’éviter des conflits d’ampleur dans des secteurs où les raisons de se mettre en grève ne manquent pas, et que les syndicats ne cherchent pas à développer… De 800 à 2 500 € pour les hospitaliers qui déplacent leurs congés, des primes pour service complet ou pour un certain nombre de jours consécutifs à la RATP et à la SNCF, des chèques emploi service pour garde d’enfants, des places en crèches et deux semaines de congés en plus hors période de JOP pour les agents publics, de 70 à 100 euros par vacation pendant et après les épreuves des JOP en échange d’une trêve olympique aux Aéroports de Paris… À la ville de Paris, les syndicats en ordre dispersé ont obtenu une prime échelonnée en 6 paliers : de 0 (le principal) à 1 900 euros. Ses salariés se voient également gratifiés de places (4 000 pour les Olympiques et 6 000 pour les Paralympiques sur 50 000 travailleurs) et de tee-shirts JOP (!). Les éboueurs et égoutiers parisiens, grâce à deux jours de grève les 13-14 mai (30 % de grévistes), ont obtenu une revalorisation d’indemnités de quelques dizaines d’euros par mois. Ceux de Marseille n’ont rien obtenu malgré leur mobilisation lors du passage de la flamme…

Reste à voir si, comme certains conflits l’ont laissé supposer dernièrement (Monnaie de Paris, Tour Eiffel), des secteurs essentiels au bon fonctionnement des JOP vont saisir l’opportunité du rapport de force pour arracher primes ou augmentations de salaire. En espérant que d’ici là la « Proposition de loi visant à concilier la continuité du service public de transports avec l’exercice du droit de grève » ne soit pas relancée. Celle-ci prévoit de plafonner les journées de prévis de grève à déposer sur un an, de suspendre le droit de grève pendant les heures de pointe, jours fériés, vacances, élections ou grands événements, de réquisitionner des agents au bout de 3 jours de grève et de passer de 48 à 72h le délai pour se déclarer gréviste…

Et les sans-papiers ?
Bien sûr, qui dit gros chantiers dans des délais record dit dégradation des conditions de travail et emploi au noir de sans-papiers. Il y avait peut-être donc là l’occasion de créer un rapport de forces.
La première difficulté, c’est que ces gros chantiers passent par de la sous-traitance en cascade. Les sans-papiers sont donc dispersés entre de multiples boîtes et de multiples chantiers, à la différence de DPD et Chronopost qui avaient une force collective du fait d’un même employeur. Il y a donc, c’est certain, beaucoup de sans papiers sur les chantiers des J.O., mais pour qui il était très difficile de s’organiser collectivement. Or, c’est cette organisation collective qui permet de dépasser le cas par cas.
Du coup, il y a eu plusieurs tactiques, reflets de lignes politiques différentes. La CGT a obtenu pas mal de régularisations au cas par cas, les pouvoirs publics étant prêts à régulariser pour ne pas risquer d’entraver la bonne marche des chantiers. Par contre, pas question pour eux de céder d’un pouce sur le terrain du rapport de force social. Donc, aucune régularisation collective, qui aurait risqué de créer un précédent. Et de donner de la visibilité à l’emploi de sans papiers (la France, comparée au Qatar ? Vous n’y pensez pas !).
Il y a eu une tentative réussie en octobre dernier. La CNT-SO a organisé une occupation du chantier Arena à la Porte de la Chapelle. Précisons que les occupants n’étaient pas obligatoirement des travailleurs de ce chantier. Le même jour, la CGT a occupé 17 chantiers. Les deux actions étaient coordonnées, évidemment. Ils ont réussi à faire du bruit, à ce qu’on parle de l’appel aux sans papiers pour les chantiers des J.O., et obtenu des cerfa (le papier signé par l’employeur indiquant qu’il emploie la personne, nécessaire à l’obtention d’un titre de séjour). Par contre, contrairement à l’habitude, ces cerfa n’ont majoritairement pas abouti à une régularisation. Il aurait sans doute fallu une lutte plus longue, et une mobilisation de plus grande ampleur du côté du soutien et notamment des opposants aux J.O. D’autant qu’il faut le rappeler, l’enjeu est de taille : ils sont prêts à payer cher (des millions en ce qui concerne les DPD et les Chronopost) plutôt que de céder, et de créer ainsi un droit collectif à la régularisation, de reconnaître un nouveau droit du travail.
On peut retenir par contre que les sans papiers, eux, ont essayé de transformer l’infamie des J.O. en une opportunité de lutte. S’ils n’ont pas pu aller très loin, c’est d’abord parce qu’aucun autre mouvement social ne s’en est saisi.

CJ d’Île-de-France, 21 mai 2024

Notes
(1) Charte disponible en ligne sur le site ess2024.org
(2) « Guide pratique à l’usage des organisateurs de grands évènements sportifs, Recourir au bénévolat, Direction générale du Travail », décembre 2022
(3) « Des contrôles de l’inspection du travail durant les JOP soumis à autorisation préalable ? », sud-travail-affaires-sociales.org
(4) L’Union syndicale Solidaires liste les effectifs de personnels de la Fonction Publique mobilisés pour les JOP suivants : 25 000 policiers, 7 000 douaniers, 20 000 militaires, 1 500 transition écologique, quelques centaines à la consommation et répression des fraudes et à l’inspection du travail, environ 600 agents consulaires, environ 700 à la justice
(5) « Pôle emploi et les JO 2024 : seconde manche… », CNT-AIT.info
(6) À noter qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, une grève très suivie a lieu dans les transports parisiens SNCF à l’appel d’une intersyndicale large, à la veille d’une négociation sur les primes, qui est terminée à la RATP (prime entre 1 000 et 2 500 euros brut en moyenne). D’autres mouvements démarrent cette semaine à la ville de Paris : nettoyage, animation, bibliothécaires… À suivre

Répondre à cet article

1 Message

  • "À la ville de Paris, les syndicats en ordre dispersé ont obtenu une prime échelonnée en 6 paliers : de 0 (le principal) à 1 900 euros". En fait, c’est l’employeur (la Ville) qui propose ce système de primes échelonnées. Les syndicats (en tout cas CGT, FO et FSU) réclament 1500 ou 1900 euros pour toutes et tous du moment qu’il ou elle voit sa charge de travail accrue du fait des JO. Mais l’employeur n’a pas défini de critères très précis (il faudrait avoir travailler au moins dix semaines en été pour pouvoir réclamer une prime sans garantie de l’avoir), il verra apparemment après coup pour déterminer qui aura droit à tel ou tel niveau de prime !

    repondre message


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette