CA 341 juin 2024
jeudi 13 juin 2024, par
Guadeloupe : l’ordre doit régner dans les territoires et départements d’outre mer. Il s’agit de restaurer l’ordre républicain : « Un retour à l’autorité », mais aussi de maintenir la présence de l’impérialisme français dans ces confettis maritimes.
A la présidentielle de 2022, M. Le Pen devance les autres candidats avec son programme démagogique anti système. La candidate qui n’a jamais mis les pieds aux Antilles obtient 60,87% des voix, son meilleur score. Là encore, face à une situation économique et sociale fortement dégradée, la concurrence électorale est des plus rude pour le parti du gouvernement -Renaissance- et son président E. Macron lui même. Et ici aussi, face à la démagogie sécuritaire du Rassemblement National, le pouvoir perpétue sa politique coloniale de répression. L’enjeu : maintenir son capital électoral pour le R.N, et pour le gouvernement, reconquérir les déçus de la droite. Ainsi, suite à une série de faits divers (agressions, incivilités), et suite aux menaces de démission du maire de Pointe à Pitre si l’État n’assure pas la sécurité, le ministre de l’intérieur en visite en Guadeloupe, annonce et ordonne la mise en place d’un couvre feu dès 20 heures pour les mineurs de Pointe à Pitre pour une durée de deux mois. Les deux mois d’une campagne électorale en cours, le temps de rassurer la population et donner des gages à cet électorat qui lui fait défaut face à sa concurrente. Comme à Mayotte, le ministre de l’intérieur met en place son opération « Place nette ». Aux forces de répression présentes, le ministre ajoute quelques 200 policiers ainsi que 3 brigades de gendarmerie.
Comme ailleurs, l’État français choisit la force de ses bandes armées pour résoudre des problèmes structurels. Département français, de par la loi de 1946, cet archipel est resté un confetti de l’empire colonial français. Alors que ces départements ou territoires, avaient, jusqu’en 2022, un ministre (quoiqu’on en pense) chargé des affaires d’outre mer, depuis ils sont placés sous la tutelle du ministre de l’intérieur. Un affront pour les représentants patentés de Martinique et Guadeloupe, un manque de considération pour la population. On mesure ainsi l’espace réservé pour le dialogue. L’annonce brutale du couvre feu en est l’exemple
La Guadeloupe, les Antilles, c’est rappelons-le, les révoltes d’esclaves puis celle de prolétaires : 1967, une grève suivie d’émeutes, la répression coloniale sera brutale, sanglante. 200 morts selon les historiens. Les années 2021-2022, années « COVID » et l’obligation vaccinale pour les personnels soignants et pompiers. Contre les mesures imposées par l’État français, s’ensuit un puissant mouvement de protestation, de grève générale accompagné de manifestations, de barrages routiers et d’affrontement contre l’état. Martinique et Guadeloupe étaient paralysées, ce qui obligera le préfet à instaurer un couvre feu dès 18 heures. Cette crise sanitaire révélera une fois encore, les problèmes de précarité, de vie chère, identitaire etc.
La Guadeloupe, c’est des prix 33% plus chers que la moyenne nationale. Certes la réalité insulaire est un handicap mais, l’économie agro-alimentaire, les carburants, la grande distribution... sont aux mains des descendants des colonisateurs, des blancs : « les Békés ». Ces « Profitateurs » qui ont su au fil des décennies, dessiner et créer par leur monopoles, un marché fermé et peu concurrencé qui impacte fortement le pouvoir d’achat des populations majoritairement noirs car descendants d’esclaves.
La Guadeloupe c’est aussi le scandale du Chlordécone -un scandale environnemental et sanitaire-. Déclaré cancérogène par l’ONU, il fut interdit en France dès 1990. Les gouvernements français successifs permettront l’usage de ce pesticide dans les bananeraies jusqu’en 1993. En février 2019, E.Macron déclarait toujours : « Il ne faut pas dire que le chlordécone est cancérigène...parce qu’à la fois on dit quelque chose qui n’est pas vrai et on alimente les peurs ». Son utilisation intense polluera les sols, les rivières et le littoral interdisant la pêche dans certaines zones côtières. Si le monde du capital se porte bien il n’en est pas de même pour le monde du travail. Une étude de « Santé Publique France », révèle que 92% des martiniquais et 95% des guadeloupéens sont contaminés par ce pesticide. Les Antilles françaises détiennent le triste record mondial des cancers de la prostate. Mais le plus rageant, écœurant dans ce scandale est le verdict rendu par les juges d’instruction de Paris qui,16 ans après la première plainte, ont rendu une ordonnance de non lieu concernant les responsables. Encore une insulte pour les populations et les travailleurs. Aucun industriel, aucun patron, aucun ministre complice (de droite comme de gauche) n’ont été reconnus responsables.
La Guadeloupe c’est aussi le scandale de la gestion de l’eau. Une catastrophe qui dure depuis des décennies et qui touche les populations. C’est là que le prix de l’eau est le plus cher de France. Des canalisations vétustes, défectueuses ou n’existant plus. Une déperdition d’eau importante. Une gestion calamiteuse etc. Gestionnaires, politiciens locaux ou étatiques se rejettent la responsabilité de cette incurie. Rappelons que c’est dans une telle situation que le gouvernement dans sa lutte contre la COVID prônait le lavage des mains fréquemment. Une population encore une fois abandonnée, livrée à la débrouille qui poussent certains à ne plus payer les factures d’eau. Quelle ironie pour cette île prénommée « l’Île aux belles eaux ».
La Guadeloupe, les Antilles c’est aussi le no-future pour les jeunes. Près de 30% des 15-19 ans ne sont ni en formation, ni en étude, ni en emploi (les NEET) soit deux fois plus qu’en France. La moitié des —peu ou pas diplômé-es- cohabite avec les parents. Plus du quart sont des femmes/mères isolées en difficulté ou en chômage longue durée. Un-e jeune sur 5 est un chômeur-euse diplômé-e d’après l’INSEE. Mais, 60% sans perspective d’emploi à compétence du diplôme obtenu, se trouvent contraint-es de partir sans retour à Paris, au Canada...
Il va de soi que devant ces situations structurelles, aucunes des mesures prises par le gouvernement ne solutionneront de problèmes, tant aux Antilles qu’à Mayotte... Les opérations « place nette », les couvre-feux n’amélioreront en rien le quotidien ni le sort des populations. En cette période où le RN menaçant semble aux portes du pouvoir, le gouvernement, le parti du président, la droite écartelée (et plus discrètement la gauche et les écologistes) tentent de rassurer leur électorat attiré par le RN, ou une partie de la population, sans illusions aucunes, glisse aussi vers l’abstention. Si la majorité des élus guadeloupéens saluent cette mesure mise en place par l’État français, d’autres en dénoncent l’inefficacité et y voient un discours à relents néo-colonialiste. Le maire EELV de Pointe à Pitre a salué l’annonce du ministre et la fermeté du retour à l’ordre : « voilà quelque chose de concret... si les enfants sont chez leurs parents la nuit, ils ne vont pas brûler les poubelles... ». Évidemment, pour lui, cette violence et délinquance ne sont en rien en lien avec l’aggravation de la situation économique et sociale. D’autres voix plus inquiètes s’élèvent et mettent en garde : « sous couvert de lutte légitime contre la délinquance et pour la sécurité, des populations, ce sont les privations de liberté qui sont menacées. On peut saluer l’ironie du leader autonomiste de l’ANG (Alyans Nasyonal Gwadloup) : « Donc le couvre feu c’est pour régler le problème de décrochage pour lequel l’éducation nationale fait le minimum ! ». Se sentant délaissée, la population n’attend plus grand chose de Paris.
Mais au delà de cette politique à court terme, l’impérialisme français mis à mal en Afrique Sahélienne : Mali, Burkina, Niger...voir au Sénégal, est sur ses gardes. Pour L’archipel des Comores dans l’océan Indien, la Russie par la voix de son ambassadeur, depuis Madagascar, à exprimé sa volonté de soutenir les Comores dans leur quête à récupérer leur souveraineté sur Mayotte. Grave dilemme pour la bourgeoisie liée à la macronie et son président Macron. Devront-ils envoyer les soldats en Ukraine ou à Mayotte ?
Pour le confetti caribéen de l’empire maritime français, l’ombre de la Chine plane. Elle avait déjà des liens avec Cuba ou le Venezuela, mais a su en tisser en Amérique Centrale : Salvador, Nicaragua...et autres pays d’Amérique du sud. Elle a su aussi les étendre vers la zone Caribéenne, dont la république Dominicaine. Des liens économiques forts qui bien sûr restent de micros marché, mais qui ouvrent des accès maritimes faciles vers les océans Pacifique ou Atlantique ou la mer des Caraïbes. Des voies, à forts commerces internationaux, qui sont des lieux de passages : Canal de Panama, Mer Caraïbe..., et de transports multiples : Pétrole, ressources alimentaires etc primordiales pour et vers les État Unis. Succès économiques et influence diplomatique grandissants, la chine défie, sans encore les affaiblir, les puissances impérialistes historique, les USA et surtout la France et le Royaume Uni en l’Europe.
Bien sûr, Les Antilles, n’ont pas l’importance économique de la Nouvelle Calédonie (Nickel : 3ème production mondiale), et la base stratégique et militaire pour l’impérialisme français, au côté de l’impérialisme américain et de ses alliés (Australie, Royaume Uni...) pour tenter de bloquer l’expansionnisme chinois ennemi déclaré de Washington dans la région.
Ainsi, Antilles (Couvre feu), Comores (opération de nettoyage).., Nouvelle Calédonie (retour à l’ordre dans la république), appelés par euphémisme « départements et territoires ultra marin » sont devenues la vitrine du maintient de l’ordre et de l’autorité de la république. Comme aux plus belles heures des colonies, aux problèmes structurels et identitaires, l’état français ne sait que répondre bien sûr que par l’envoi de gendarmes, policiers et unités d’élites supplémentaires. Sans doute des mesures d’essai, d’entraînement, avant une application en métropole contre tout désordre social à venir.
Dans son ouvrage « les Antilles décolonisées, Daniel Guérin (1) avait entrevu les problèmes posés à ces Archipels. Ces îles séparées puis façonnées par les colonisateurs, anglais, français néerlandais etc. L’auteur souligne : « l’Histoire a superposé à l’obstacle de la mer, des barrières artificielles : politiques, linguistiques, douanières, monétaires... Une autre cause de la misère est l’absurde système de production et d’échange auquel sont soumises ces îles et plus particulièrement celles d’un cordon ombilical enchaîné à une métropole lointaine ».
14 05 2024 De Caen.
Note
Daniel Guérin, 1904-1988. Militant révolutionnaire, puis communiste libertaire. Milite à L’ORA, l’UTCL(aujourd’hui l’UCL). Théorise le Marxisme libertaire...