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CA 343 octobre 2024

Les enjeux de l’enfermement électoraliste
prôné par les organisations
syndicales et politiques

vendredi 18 octobre 2024, par Courant Alternatif

Le feuilleton politicien de l’été a vu au final M. Barnier devenir premier ministre. C’est un politicien rompu à toutes les manœuvres, prônant une politique réactionnaire et largement favorable à la grande bourgeoisie. Les organisations politiques et syndicales dites « de gauche » s’insurgent car la « gauche » devait gouverner suite aux élections législatives. L’important pour nous n’est pas de savoir quel devait être le bon cheval pour diriger le gouvernement, mais de comprendre les enjeux politiques du discours des organisations de gauche, notamment syndicales. Car ces dernières cherchent à nous enfermer dans un jeu électoraliste qui démoralise celles et ceux qui espèrent un changement progressiste.


La politicaillerie dite démocratique

Les élections législatives n’ont donné aucune majorité à aucun parti ou regroupement de partis. Pire pour la bourgeoisie, en dehors du RN qui a 126 députés et a priori une ligne politique homogène dictée par Marine Le Pen, les autres « blocs » sont composés de partis différents, chacun cherchant à se distinguer les uns des autres. Ainsi, si le NFP a 193 députés, 72 sont à LFI, 66 au PS, 38 écologistes et 17 au PC. L’émiettement est identique à droite. Macron essaie de conserver la main politique, autant par narcissisme que par devoir envers les capitalistes. Mais la situation est compliquée pour lui à cause du rapport de force politique à l’assemblée et par le jeu politicien usuel : tous les ténors ont les élections présidentielles en ligne de mire et donc cherchent à prendre le leadership de « leur camp » ou à se particulariser dans ce jeu politicien, à l’instar d’E. Philippe. Politicaillerie usuelle mais dans une situation atypique. 
Dans cette situation, tous les responsables politiques de gauche nous martèlent « le respect de la démocratie ». Pour eux, nous devons nous battre pour qu’un gouvernement de gauche émerge car le NFP serait sorti vainqueur des élections. D’une part, si la démocratie devait être respectée comme le disent ces politiciens bourgeois, le RN aurait dû bénéficier de postes importants à l’assemblée (alors qu’il n’a rien obtenu des marchandages post-élections). Surtout, constatons que le RN a été le parti ayant recueilli le plus de voix : 9,4 millions au premier tour, devant le NFP avec 9 millions de voix. Allons-nous réclamer, au nom « du respect de la démocratie » que le gouvernement porte le programme du RN ? 
Le RN est resté silencieux dans la foire de « qui sera premier ministre ? » car il savait qu’il en tirerait tous les bénéfices. En effet, tous les dirigeants politiques ont montré dans cette séquence qu’ils et elles ne défendent que leurs propres intérêts de boutique (il n’y a qu’à voir le nombre de prétendants au poste de 1er ministre). Ceci justifie pleinement le « tous pourris » du RN. Surtout qu’à la fin, c’est lui qui a gagné en voyant nommer un 1er ministre proche de lui idéologiquement alors que le RN apparait être le seul à ne pas être rentré dans ces combines politiciennes.
 

Tout le monde joue le jeu du MEDEF

Si Macron a refusé de nommer un gouvernement basé sur le programme du NFP, ce n’est pas qu’un caprice personnel. Le MEDEF a fait pression sur Macron, considérant que le programme du NFP amènerait le « déclassement » de la France. Pourtant, le Medef ne craint pas le pire avec le NFP, il sait très bien qu’un gouvernement dit de gauche ne s’attaquera pas à ses intérêts fondamentaux, il en a comme nous l’expérience. L’exemple de l’Angleterre est révélateur de la duperie de la gauche gouvernementale : à peine arrivé au pouvoir (début juillet) le premier ministre de gauche (Keir Starmer, parti travailliste) annonce « Les choses vont empirer avant de s’améliorer… des décisions difficiles… un budget douloureux… des sacrifices à court terme ».
Par exemple, sur les retraites, le NFP ne prétend revenir que sur le pire de la dernière réforme : l’âge de départ à la retraite. Il ne parle pas de revenir sur la réforme faite par François Hollande en 2014, qui a porté à 43 annuités le temps de travail nécessaire pour avoir une retraite pleine, ni propose de revenir sur les décotes. Bref, même avec une telle réforme, la plupart des gens ne partiront pas à 62 ans mais plus tard. De plus, dès que Lucie Castets a été pressentie pour devenir Première ministre, elle a affirmé « l’idée c’est de convaincre texte après texte, loi après loi, on va aller chercher des coalitions ». Bref, elle première ministre, rien ne changera. Par exemple sur le smic à 1 600 €, elle a immédiatement prévenu que ce n’était qu’un « horizon » (donc que cela ne se ferait pas tout de suite, voire jamais) car c’est cette réforme qui gênait le plus le patronat. Pour allécher les entreprises, le NFP avait pourtant avancé l’idée de donner une aide aux entreprises pour cette augmentation du SMIC, bref se servir des fonds publics pour aider le capital. Surtout, comme le SMIC exonère des cotisations patronales (exonérations pour les salaires jusqu’à 1,6 fois le SMIC), une hausse du SMIC sans une hausse généralisée des salaires permettrait aux entreprises de voir largement augmenter le nombre de salariés smicards ou légèrement au-dessus, leur permettant de bénéficier d’allègements fiscaux supplémentaires. Donc, même cette mesure n’aurait pas gêné outre mesure la bourgeoisie. Mais symboliquement, elle pouvait donner l’impression que le Capital perdait un peu.
En effet, pour le grand capital, tout gouvernement doit être à la botte des intérêts immédiats des capitalistes. Ils refusent de lâcher la moindre miette de profits ou donner l’impression de devoir faire des concessions. Pour ce faire, il ne fallait pas donner la moindre illusion de victoire à la suite de la réussite électorale, inattendue, du NFP. Céder au NFP pour Macron, ce n’était donc pas craindre une politique offensive contre les intérêts des capitalistes, c’est laisser croire aux opprimé·es qu’ils et elles ont gagné contre lui, et donc contre les intérêts des capitalistes, via des politicien·nes de gauche aux objectifs pourtant peu offensifs. Le NFP ne s’y est pas trompé en proposant justement Lucie Castets. C’est une politicienne proche du PS (ex-directrice financière de la ville de Paris) et que tout le monde sait très peu radicale. Même LFI a encensé cette politicienne, Mélenchon affirmant « Elle appartient à la large famille de "la gauche de rupture" », car tout le NFP cherchait à montrer à Macron et au MEDEF qu’il avait compris le message : pas de radicalité politique pouvant créer de l’espoir. 
 

L'impasse électoraliste proposée par les syndicats

Macron a marqué pendant 2 mois, par ses hésitations, toute sa fragilité politique car n’ayant plus la légitimité considérée nécessaire. Il n’y avait plus de gouvernement réel. On aurait pu imaginer que des forces politiques ou syndicales en profitent pour passer à l’offensive. Au contraire, toutes ont appelé au respect de la démocratie, nous proposant uniquement d’aller manifester pour que le NFP gouverne. La seule stratégie a été axée sur la bataille institutionnelle. La CGT, après avoir fait campagne pour le NFP (une nouveauté pour la CGT), a avancé comme axe revendicatif dans ses tracts en août : « Le Président doit maintenant respecter le choix des urnes ». SOLIDAIRES écrit à la même période : « L’Union syndicale Solidaires s’est pleinement inscrite dans la campagne unitaire et dynamique qui a permis de faire barrage à l’extrême droite… [Macron] s’engage dans une fuite en avant, niant le résultat des élections ». FO fonction publique a appelé ouvertement à la manifestation du 7 septembre en soutien aux organisations politiques du NFP avec comme titre « Face au gouvernement "démissionnaire", défendre la démocratie et les revendications ! ». Jusqu’au NPA (Poutou-Besancenot), qui n’est certes pas un syndicat, mais qui lui aussi dénonce le « déni démocratique ». 
Les syndicats ont refusé de profiter immédiatement de la faiblesse du pouvoir politique et de Macron. Ils auraient pu profiter début juillet du flottement institutionnel pour appeler immédiatement à imposer des revendications sociales par « en bas », en proposant par exemple manifestations et grèves offensives. Ou en appelant à rejoindre l’appel du 7 septembre pour essayer d’imposer par la rue et la grève l’application du programme du NFP sur les retraites et les salaires plutôt que d’avoir pour mot d’ordre la revendication impuissante d’une cohabitation avec Macron. Mobiliser sur le terrain social et non politicien permettait d’élargir la base sociale susceptible de se mobiliser. A l’inverse, après avoir encastré l’agitation sociale dans le cadre institutionnel, tous ces syndicats nous ont renvoyé à une journée d’action plus d’un mois plus tard (celle du 1er octobre). Ceci dit, lorsque ces lignes sont écrites nous ne savons pas si cet appel sera suivi et s’il permettrait qu’une phase plus offensive s’amorce.
Plus fondamentalement, l’orientation volontairement électoraliste des grandes organisations syndicales n’est pas nouvelle. Leur objectif est de faire croire que les revendications des opprimé·es ne doivent passer que par les canaux de ces organisations et ne pas trouver de forme autonome. Le risque d’appeler immédiatement à des manifestations et grèves (en juillet ou début septembre après la nomination de Barnier) leur faisait prendre le risque de se faire « déborder ». Pour éviter cela, elles doivent apparaitre comme nos représentantes incontournables. Et là, la différence avec Macron serait certainement réelle pour les organisations syndicales si le NFP arrivait au pouvoir. Non pas en termes de résultats pour les prolétaires, mais les directions des organisations syndicales ne seraient certainement plus méprisées comme elles l’ont été sous Macron. Si les dirigeants des organisations syndicales permettent actuellement aux politiciens de gauche de retrouver une forme de légitimité, ils espèrent la réciproque : que le futur gouvernement les invite à négocier et lâche quelques mini-réformes sous la soi-disant pression syndicale. Les journées de mobilisation n’étant que le moyen de démontrer sa capacité à encadrer le mécontentement, et donc d’éviter que toute forme de radicalité autonome n’émerge.
Donc, l’objectif est de recréer des nouvelles illusions dans un futur gouvernement de gauche… qui ne fera pourtant dans le futur que ce qu’il a toujours fait dans le passé : démoraliser les gens par la trahison des espoirs mis en lui. Surtout, mettre en objectif un gouvernement de gauche lie les mains des opprimé·es. Comme un tel gouvernement ne se met pas en place, les personnes le vivent comme une défaite. C’est exactement ce que veulent les capitalistes et les appareils politiques bourgeois : passer d’un sentiment de victoire en juillet au sentiment de défaite et, la bourgeoisie l’espère, à la résignation. Cela fonctionne car avant tout, les organisations syndicales ont réussi à discréditer les luttes sociales. L’échec du mouvement des retraites par exemple est présenté non pas comme une erreur de stratégie de l’intersyndicale, mais comme la confirmation qu’il est impossible à un mouvement social de gagner car « le pouvoir politique » serait trop fort. S. Binet a par exemple expliqué aux grévistes de MA France, la dernière usine automobile de Seine-Saint-Denis placée en liquidation judiciaire : « si on n’a pas l’aide du gouvernement pour rétablir le rapport de force… on ne pourra pas y arriver ». On veut nous enfermer dans la certitude que la lutte ne paie pas, que l’on ne peut que se mobiliser par voie électorale et in fine que seuls les dirigeants syndicaux, étant nos représentants légitimés par ce système, peuvent obtenir des progrès par des négociations avec le pouvoir politique et que si ce dernier est « de gauche ».
 

Les potentialités du moment

Quitte à se référer au Front Populaire, autant reprendre le meilleur de celui-ci : la grève offensive de 1936. Rappelons que les grèves de 1936 n’ont pas accompagné le gouvernement du Front Populaire. Elles ont démarré à la suite des élections législatives de 1936 dont le second tour avait lieu le 3 mai, avant que le gouvernement ne se mette en place le 5 juin (il y avait légalement un mois entre les élections la prise de fonction du chef du gouvernement). C’est dans cette période de vacance de pouvoir que la classe ouvrière va intervenir massivement, et dès que le gouvernement du Front Populaire se met en place il cherchera à faire stopper la grève, dont la fameuse phrase du 11 juin de Thorez, dirigeant du PCF « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ».
Nous ne sommes absolument pas dans la même situation de 1936 qui avait vu une combativité ouvrière gagner en assurance les mois précédant mai-juin 1936. Cependant, il n’y a pas actuellement de gouvernement stable face à nous, il faudrait en profiter. Le directeur de l’IPSOS alertait le 30 août dans Le Monde « Le risque, dans ce climat délétère, c’est que les Français estiment que voter ne sert à rien et que la protestation se fasse dans la rue ». En effet, le pourrissement politique actuel peut ouvrir des brèches. Quitte à nous mobiliser, autant le faire par nous-mêmes et pour nous-mêmes, et non pas pour les politiciens du NFP. Il faut favoriser toutes les luttes qui émergeront localement, favoriser les AG, débats, … pour que nous reprenions notre sort en main indépendamment des appareils politiques et syndicaux au service de la bourgeoisie. Cela ne veut pas dire le faire contre les syndicalistes de base, mais au contraire motiver de tels militants sincères à la nécessité de dépasser le jeu politicien actuel.
Ceci dit, s’il y avait un vrai mouvement de colère contre Macron sur le terrain politique ("Macron trahit notre volonté de changement") cela pourrait être positif si une telle colère débordait le cadre du NFP. Une telle radicalité semble peu probable à l’heure actuelle, mais on ne sait jamais ce qu’un contexte politique très confus peut générer. L’objectif serait de dépasser le jeu des partis politiques, et donc peut-être de pouvoir greffer à nous une frange de l’électorat RN en colère lui aussi. Car rappelons-le, en dehors de luttes qui redonneraient le goût de la victoire de notre camp, la situation sociale et politique actuelle risque de faire capter la colère par le programme du RN qui apparait radical, simple et efficace : s’attaquer aux étrangers plutôt qu’aux capitalistes qui apparaissent eux inattaquables.

RV, le 09/09/2024

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