CA 345 décembre 2024
lundi 9 décembre 2024, par
Les medias nous répètent qu’« on », c’est-à-dire l’État français, mais paraît-il, l’État c’est nous, « on » donc aurait besoin de 60 milliards de toute urgence. Mais pourquoi donc ? Et y a-t-il de l’argent ou non ?
Le déficit budgétaire, c’est la différence entre les dépenses de l’État et ses recettes. Le déficit budgétaire de 2023 était de 5,4% du PIB, soit un peu plus de 152 milliards d’euros (hors éléments imputés) (1). Celui de 2024, bien sûr, on ne le connaît pas encore. Le déficit « au sens de Maastricht » était, lui, de 155 milliards. Pourquoi compte-t-on le déficit de plusieurs façons différentes avec pas les mêmes chiffres ? Tous les pays européens ne comptent pas les choses de la même façon, et n’ont pas la même législation, notamment pas la même protection sociale : pour nous, commes les Allemands et d’autres, cette dernière est assise sur nos cotisations et relève d’une caisse différente. Pour d’autres, elle fait partie du budget de l’État. Il a donc fallu harmoniser les façons de compter tout ça si on voulait fixer des objectifs communs.
Vous noterez que pour le moment, je n’ai pas écrit le mot magique de « 60 milliards ». Alors, ils viennent d’où ces 60 milliards ? Quand on vote le budget, on vote les recettes et les dépenses pour l’année prochaine. Le problème, c’est qu’en vrai on n’en sait rien. On peut se mettre d’accord sur un pourcentage, par exemple le pourcentage de TVA, mais pour savoir ce que ce pourcentage va rapporter, il faudrait savoir ce qui va se passser économiquement. Pour savoir ce que rapportera la TVA l’année suivante, il faudrait savoir quel sera le montant de la consommation finale l’année suivante. Et ça… Donc Bercy travaille à longueur d’années pour ajuster au fur et à mesure. Plus exactement pour calculer l’écart entre ce qui a été prévu et ce qui se passe.
Pour 2024, on avait prévu un déficit de 4,4% du PIB. Et finalement, il sera probablement de plus de 6%, soit un écart de 50 milliards. Il faut dire que, démagogie politique oblige, les prévisions de croissance retenues étaient sacrément optimistes. En plus, on s’est engagé auprès de l’Europe à réduire notre déficit. D’où les 10 milliards en plus. Ces 60 milliards que l’Assemblée Nationale cherche désespérément n’ont donc aucun fondement objectif. Ce sont les 50 milliards d’erreur de prévision de l’année précédente plus 10 milliards décidés au jugé pour se faire bien voir de l’Europe.
Ben, ça dépend. Tant qu’on peut le rembourser, ce n’est pas vraiment un problème. Et nul ne doute de la capacité de la France à rembourser ses dettes. On fait partie des puissances mondiales quand même. En fait, la seule vraie question est, combien ça coûte à l’État, c’est-à-dire quel taux d’intérêt il va payer. Actuellement c’est en moyenne 2,92%, A comparer à l’inflation qui serait d’environ de 2,5%. Ça signifie qu’en vrai, on paye un taux réel de 0,42%. Ce n’est pas vraiment la catastrophe. Bon, il y a eu des années où l’État français payait un taux réel négatif, c’est-à-dire qu’en gros les marchés le payaient pour pouvoir lui prêter de l’argent, mais ce n’est pas une situation normale. C’est plutôt un signe de tension géopolitique, en gros les pays qui ne risquent ni la guerre civile ni la guerre tout court servent de coffre-fort, et ça se paye.
En fait, la menace, c’est que si le déficit grossit trop, les marchés auront moins confiance et augmenteront les taux d’intérêt. Mais une crise genre les Gilets Jaunes ou la crise politique actuelle semblent plus efficaces qu’un déficit pour décevoir cette confiance. Et bien sûr, si des mesures de gauche étaient prises, ce qu’à Barnier et Le Pen ne plaise, là, les taux d’intérêt augmenteraient brutalement, déficit ou pas. Parce qu’il ne faut jamais oublier que la dette est avant tout un moyen de chantage politique. Les marchés financiers l’utilisent pour imposer leurs choix politiques.
Il faudrait un petit peu se dégager de la morale judéo-chrétienne et de ses innombrables proverbes du type « qui paie ses dettes s’enrichit ». Si vous connaissez une seule personne qui s’est enrichie en payant ses dettes, présentez la moi. Par contre, pour trouver des milliardaires qui se sont enrichis grâce à leur endettement, il suffit d’ouvrir le magazine « Challenge ». Le capitalisme ne peut pas fonctionner sans dette. Un capitaliste, par définition, fait une avance de capital (achat de locaux, de machines, etc) pour ensuite s’en mettre plein les fouilles. Il s’endette pour faire une avance suffisante pour être assuré de s’en mettre plein les fouilles. Et la banque lui fera cette avance, justement parce qu’elle sait qu’il va s’en mettre plein les fouilles et donc va pouvoir la rembourser avec intérêts. La monnaie non plus n’existerait pas sans dette. S’il vous reste encore un billet de 50 euros en poche, ça veut dire que vous avez dans votre poche un bout de papier qui certifie que la Banque Centrale Européenne vous doit 50 euros. Je parie qu’au lieu de vous faire rembourser, vous préférez utiliser les 50 euros en question pour faire vos courses. (2) Et qu’est-ce qui fait la valeur de ces 50 euros ? Absolument pas le bilan de la Banque Centrale Européenne ni le montant de son endettement. Ce qui fait leur valeur, c’est ce que vous pouvez acheter avec, donc la richesse produite dans votre économie, et le fait que nul ne refusera de prendre votre billet comme moyen de paiement, donc la confiance politique dans les institutions.
En fait, le déficit n’est un problème que pour la gauche. Un pays avec une dette élevée, qui plus est si cette dette est financée principalement par l’extérieur (ce qui est le cas de la France), est un pays sur lequel on peut faire pression. Rappelez-vous de la Grèce. Ça peut être aussi un problème pour la droite dans le cadre de la concurrence entre nations capitalistes. Mais c’est juste un élément du rapport de forces.
Les recettes ne dépendent pas que du taux d’imposition. Si je mets un taux de TVA élevé mais qu’au vu de l’inflation tout le monde se serre la ceinture, ça me rapportera moins qu’un taux de TVA plus faible et des consommateurs qui ont les sous pour consommer (et l’envie). L’État peut aussi faire fonctionner la planche à billets, mais pas en Europe, le traité de Maastricht l’interdit. Le risque de la planche à billets, c’est l’inflation : il y a plus d’argent disponible pour acheter en fait la même production. L’État peut aussi emprunter : c’est ça qui est limité par le traité de Maastricht qui fixe un taux d’endettement maximum (joyeusement dépassé par beaucoup de pays, bien sûr, mais tant que ça ne finance pas des mesures sociales, l’Europe ferme les yeux).
Tordons déjà le cou à un faux débat. La question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’impôts. La question est de savoir qui doit les payer. L’impôt réduit les inégalités lorsqu’il est progressif, les accentue lorsqu’il est dégressif. J’entends déjà ricaner quelques pauvres au fond près du radiateur, je m’en fous, moi j’en paye pas d’impôt. Ben si, détrompez vous. Tout le monde en paye. L’impôt le plus important, c’est la TVA, qu’on paye toutes et tous chaque fois qu’on achète quelque chose. Et c’est un impôt dégressif : les petits revenus dépensent toute leur paye, ils payent donc la TVA sur tout leur revenu. Les riches, eux, épargnent, et comme on ne paye de TVA que sur ce qu’on achète, ils n’en payent que sur une partie de leur revenu.
Donc bien sûr le débat gauche droite c’est doit-on faire payer les plus riches, ceux qui se sont considérablement enrichis ces dernières années et à qui on a fait le plus de cadeaux fiscaux. Sachant qu’à avoir les yeux fixés sur l’impôt sur le revenu ou le patrimoine, on en oublie tous ces impôts non visibles mais que nous payons toutes et tous, particulièrement les pas très riches. Bien sûr, il est plus compliqué de faire rentrer l’impôt sur les plus riches que sur les autres, parce qu’ils se payent des conseillers fiscaux qui utilisent toutes les failles de la loi (et qu’on diminue le nombre de fonctionnaires chargé·es de les contrôler). Mais quand on y arrive, ça rapporte !
Il faut comprendre que ce débat n’est pas qu’une question de justice sociale, il a des conséquences économiques. Lorsqu’on ponctionne la majorité de la population, elle doit se serrer la ceinture, et donc sa consommation baisse et avec elle la croissance. Lorsqu’on ponctionne les plus riches, ils n’ont pas vraiment besoin de changer de standard de vie (quand on gagne environ 10000€ par mois, on a de la marge), donc ça rogne leur épargne mais pas la consommation, donc pas la croissance. C’est pourquoi on ne parle pas de budget d’austérité quand on taxe les plus riches. Et c’est ce qui explique une partie de notre déficit. On a diminué l’impôt des plus riches soit disant pour que leur richesse ruisselle vers le bas, mais en fait ça pénalise les autres (baisse des dépenses sociales, du service public) donc la croissance, donc le déficit se révèle plus fort que prévu. Et ainsi de suite.
Ah ah me diront les plus attentifs. On dérive là dangereusement vers un espoir de compromis entre le capital et le travail. Justice fiscale = croissance = bonne affaire pour le capitalisme. C’est bien la base du raisonnement social-démocrate. Mais il y a un hic. Nous vivons dans une économie mondialisée, donc la santé de nos capitalistes dépend de la santé économique mondiale largement autant que de la santé économique française. Et quel est le point fort de la France au niveau mondial ? L’industrie du luxe. Ce qui explique que nous soyons un des pays avec le plus de milliardaires tout particulièrement choyés. Les intérêts du business et les intérêts personnels se rejoignent. Plus les riches se gavent, plus notre industrie vend.
Donc, pour le moment, Barnier propose de prendre un tout petit peu aux riches (qui gueulent déjà) histoire de faire passer la baisse massive des dépenses publiques.
Si nous contestons plein de dépenses publiques (flics, militaires, relance du nucléaire, pseudo transition énergétique, multiples aides aux entreprises…), il faut bien voir que c’est une forme de redistribution. Prenons l’exemple de l’école : en 2019, la dépense moyenne par élève tous niveaux confondus était de 8920 euros. Donc, l’école gratuite représente une subvention d’environ 9000 euros par enfant scolarisé. Les plus riches, eux, envoient leurs enfants dans du privé plutôt cher. Si on dégrade encore le système scolaire, toutes les familles qui le pourront racleront les fonds de tiroir pour payer une scolarité privée à leurs rejetons. Ces fameuses classes moyennes pressurées d’impôts payent généralement moins de 9000 euros d’impôt sur le revenu. Une baisse des impôts au détriment des services publics correspond en réalité à une diminution de leur pouvoir d’achat. Il y a eu récemment des articles dans Courant Alternatif sur les mouvements sociaux aux Etats-Unis. Des lecteurs et lectrices ont pu être choqué·es par le montant des salaires là-bas, nettement plus élevés qu’ici. Ben oui, mais là-bas, il y a très peu de services publics, quasiment tout se paye, et les familles s’en sortent plus mal qu’ici malgré des salaires plus élevés.
De plus, les dépenses publiques entretiennent la croissance (salaire des fonctionnaires, investissements des administrations, consommations intermédiaires…). C’est pourquoi on peut qualifier le budget Barnier qui comprime massivement ces dépenses de budget d’austérité. Et un budget d’austérité, ça a comme conséquence une récession, donc une rentrée d’impôts et taxes qui diminue, donc un déficit budgétaire qui s’aggrave, etc. Sans compter que si on voulait lutter contre le réchauffement climatique, ou au moins contre ses conséquences, ce dont on peut douter fortement à regarder l’action de nos dirigeant·es, ça demanderait beaucoup d’argent public (réaménagement des villes, déplacement de constructions inondables, préservation du foncier agricole, aide à la conversion en bio, modernisation et extension des transports en commun, amélioration des logements….).
Mais alors, pourquoi s’obstinent-ils dans une politique économique qui ne peut que déboucher sur une catastrophe ? Il y a une part d’aveuglement idéologique, pour eux, si ça va bien pour les riches, ça va bien pour le pays. Et pour l’avenir, on verra plus tard. Il y a aussi que les affaires continuent pendant la récession, et peuvent continuer de rapporter, surtout si on mise sur le luxe et les exportations. Mais surtout, not’président a un mandat, ferme, qu’il respecte : privatiser les services publics et la protection sociale afin d’étendre les marchés capitalistes et d’améliorer encore le rapport de forces contre le prolétariat. Et le but de tout ce cinéma sur une dette qui serait insupportable, c’est celui-là.
Sylvie
Notes
(1) Un élément imputé est rattaché au budget alors qu’il n’en faisait pas partie à la base.
(2) De toutes façons, ne vous fatiguez pas, depuis environ la 1ère guerre mondiale, vous n’avez plus le droit de vous faire rembourser.