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CA 345 décembre 2024

MARTINIQUE La colère persiste

vendredi 20 décembre 2024, par Courant Alternatif

La Martinique connaît depuis le début de septembre un important mouvement populaire contre la vie chère (1). Le 5 novembre dernier, le préfet a annoncé la levée du couvre-feu dans ce département d’outre-mer, mais les manifestations et les émeutes urbaines restent bien présentes dans les esprits.


L'accord du 16 octobre

Après un mois et demi d’une mobilisation populaire contre la vie chère initiée par le RPPRAC (Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens), un accord a été trouvé le 16 octobre entre le préfet (représentant de l’État colonial), le président de la CTM (collectivité territoriale de Martinique) et les patrons de la grande distribution. Ce protocole « d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère  » a rapidement été avalisé par les députés du DOM, ses maires, etc. Mais le RPPRAC, qui était représenté dans ces négociations, a refusé d’apposer sa signature à l’accord et appelé à poursuivre la lutte.
Une fois encore, l’accord signé profite en effet aux capitalistes des grandes enseignes. Les revendications portées par le mouvement étaient un alignement des prix sur ceux de l’hexagone (qui sont environ 40% moins cher que dans l’île). Le protocole ne prévoit, dès janvier 2025, qu’une baisse de prix de 20%, et sur seulement 6000 à 7000 produits, alors que les enseignes en affichent 40 000. Et cette baisse résulte de la suppression de la TVA et de la taxe régionale de l’octroi de mer (2) accordée par l’État et par la CTM. L’octroi de mer est une taxe sur les produits importés qui, selon la Cour des comptes, contribue « à la hausse des prix pour de nombreux produits de première nécessité non produits dans les DOM et TOM, et a pour effet de maintenir une dépendance aux importations pour garantir un certain niveau de ressources fiscales aux collectivités locales ».
Comme d’habitude, le patronat des enseignes et autres importateurs s’engage à répercuter ces baisses en rognant sur ses « maigres » marges. Mais l’opacité règne toujours sur les mécanismes mis en place pour que ces mesures soient appliquées. Rien dans le protocole ne prévoit de contraintes ni de sanctions à l’encontre des enseignes qui ne les respecteraient pas. Encore faudrait-il déjà qu’il y ait de la transparence dans leurs affaires et business. Comme disait le prince Salina dans LeGuépard de Visconti, « il faut que tout change pour que rien ne change ».

« Essom nou pli fo »

Il y avait plusieurs milliers de manifestants, ce 3 novembre, dans les rues de Paris. Des manifestants solidaires et parés de rouge – la couleur de la révolte martiniquaise en lutte contre la vie chère et contre la « pwofitasyon ». La manifestation n’a pas pu approcher du ministère de l’Outre-Mer, mais les leaders du RPPRAC, qui étaient présents, ont reçu un accueil chaleureux de la part de l’émigration antillaise, mais aussi : guyanaise, réunionnaise, kanak… Une vraie fête de la solidarité qui a été appréciée en Martinique. « Essom nou pli fo » (Ensemble nous sommes plus forts), criaient les manifestants. Un mot d’ordre qui mérite d’être entendu et repris bien plus largement.

La lutte continue

Le patronat est ravi du nouvel accord, tout comme le président de la CTM, qui le qualifie d’« historique », car il pense sans doute pouvoir, par ce biais, ramener le calme dans son île. En revanche, le RPPRAC et la population en lutte considèrent cet accord comme un marché de dupes.
Quand il a été rendu public, on a appris que des produits tels que le poulet, la viande, les poissons et les légumes frais avaient été écartés de la liste des denrées dont le prix était à baisser. Dès le 19 octobre, des milliers de manifestants, toujours à l’initiative du RPPRAC, sont descendus dans la rue pour signifier leur mécontentement et décider de poursuivre les mobilisations afin d’obtenir la baisse de TOUS les produits alimentaires. Il en est allé de même le 26 octobre où, là, les syndicats CGTM et CDTM se sont associés au mouvement. Faute de pouvoir marcher vers le siège social du groupe Hayot, protégé par les forces de répression, les manifestants, après maint accrochages avec les gendarmes et CRS en nombre, sont parvenus aux abords des magasins Decathlon et Mr. Bricolage (qui appartiennent au même groupe), les obligeant à baisser leurs rideaux. De même, le lendemain, une manifestation moins importante a conduit un hyper Carrefour à fermer toute la journée, malgré les nombreux camions de gendarmes. Dans le même temps les jeunes, rebelles et en colère, solidaires du mouvement érigeaient des barrages et tentaient de bloquer les grands axes routiers. On estime à 300 les entreprises (petites ou moyennes) et commerces qui ont été pillés ou incendiés, à 600 les véhicules brûlés ; des infrastructures publiques ont été endommagées et 1500 emplois sont perdus ou menacés de l’être, selon la chambre patronale. Ainsi donc, ni la répression coloniale ni l’accord signé n’ont freiné la détermination de la population en colère. Colère qui, risque de s’enflammer de nouveau suite l’amputation des 250 millions d’euros des dotations annuelles destinés aux Ultra Marins dans le projet de loi de finance 2025 du gouvernement.

Forces et limites du RPPRAC

Le RPPRAC n’est apparu via les réseaux sociaux qu’après juillet 2024, et il s’est fait connaître du grand public par l’ultimatum qu’il a adressé en septembre 2024 aux patrons de la grande distribution et à l’État français. Il demandait l’indexation des prix alimentaires de la Martinique sur ceux de la France.
En 2009, des collectifs comprenant des membres de syndicats, de partis politiques et d’associations culturelles – le LKP (Lyannaj kont pwofitasyon, « collectif contre l’exploitation ») en Guadeloupe et, dans une moindre mesure, le K5F (« comité du 5 février ») en Martinique – avaient paralysé les Antilles par une grève générale visant à dénoncer la vie chère et la « pwofitasyon ». Le RPPRAC, qui a impulsé le mouvement actuel en Martinique, se veut au contraire hors des sphères liées aux corps intermédiaires officiels. Il ne se définit ni comme un syndicat ni comme un parti politique. Et si, de leur côté, la CGTM et la CDTM ont déposé un préavis de grève générale reconductible dès le 16 septembre, soit trois semaines seulement après le début des protestations, aucun mot d’ordre clair et d’ensemble n’a été avancé par elles pour unifier et renforcer la mobilisation, alors que nombre de salariés de multiples secteurs y sont présents, participent et répondent aux appels à manifester.
De là un certain confusionnisme ambiant, le discours fluctuant entre populisme et appel à l’égalité au nom de la démocratie – comme le montrent certains slogans : « La Martinique aux Martiniquais », « La Martinique c’est la France », « Nous sommes des citoyens français, nous devons payer les mêmes prix qu’en France ». Les mouvements sociaux contiennent bien sûr des contradictions du fait que leurs composantes sont diverses. Mais la seule dénonciation des « békés » et autres comme étant des profiteurs (ce qui est vrai) masque les comparses politiques locaux qui profitent eux aussi des rentes de cette situation. On peut également s’interroger sur le fonctionnement du RPPRAC, qui est loin d’intégrer les bases de la démocratie participative directe.

Et en Guadeloupe…

Depuis le 15 septembre, un conflit oppose la direction d’EDF-PEI (Production électricité insulaire) et la CGT de Guadeloupe. Ce conflit porte sur un accord signé en février 2023 (après deux mois de grève, tout de même) où les travailleurs réclamaient notamment une mise en conformité de leur rémunération avec le droit du travail, des arriérés de salaire non versés et la prise en compte d’heures à faire valoir pour la retraite. Le 24 octobre, la directrice d’EDF-PEI a convoqué l’un des grévistes, qui se tenait alors à son poste, à un entretien en vue d’une sanction voire d’un licenciement. Devant cette provocation, les grévistes en colère qui malgré tout géraient la limitation des coupures de courant afin de moins pénaliser les usagers, ont tous quitté leur poste de travail. Cet acte de résistance « coup de poing » a provoqué un « black-out » total de 12 heures sur toute la Guadeloupe (car l’île doit produire elle-même son électricité). En réaction, le préfet a réquisitionné des non-grévistes et le courant a été rétabli sous 24 heures.
Mais, dans la nuit du 25 au 26 octobre, des populations venues des quartiers ont profité de l’obscurité et de la situation, malgré le couvre-feu en vigueur, pour piller, voler et saccager 11 magasins, dont un supermarché, une banque et des bijouteries. Comme il se doit, patronat, commerçants et institutionnels se sont insurgés contre les grévistes, et les conséquences de ces actes « irresponsables et criminels » ; en revanche, on a entendu fort peu de récriminations à l’encontre de la direction d’EDF-PEI qui, par ses provocations et agissements contre les grévistes, est pourtant largement responsable la situation.
Fin octobre, un jugement en référé a interdit à trois salariés de pénétrer et bloquer l’accès à la salle de commandes de la centrale de -Jarry-, ou de commettre des actes d’entrave, sous peine d’astreinte de 500 euros par jour et par personne.
Et tandis que, lors des négociations, les travailleurs et leurs représentants syndicaux peinent à faire respecter et appliquer leurs droits : les engagements déjà pris par la direction, EDF-PEI a engrangé sur leur dos 93 millions de profits en 2023.

Mais on doit souligner sa capacité à avoir su toucher et fédérer une population de prolétaires épars et invisibilisés qui s’est détournée des politiciens et de leurs promesses. Ce sont des anonymes, des déclassés socialement aux revenus limités, avec ou souvent sans emploi. Souvent des femmes mono parentales. Ces oubliés, notamment parmi la jeunesse, diplômée ou non, sont sans avenir, et subissent depuis longtemps les misères découlant de la politique coloniale de l’État français. Rappelons que le taux de pauvreté est de 5 à 15 fois plus supérieur qu’en France. Les leaders du RPPRAC se targuent de parler « au nom du peuple et d’agir pour le peuple », il est vrai qu’ils ont su capter un ressenti collectif d’insatisfaction et de protestation contre la vie chère et la « pwofitasyon ». Cette problématique de la vie chère avait déjà été dénoncée lors du puissant mouvement de 2009, mais, vidée et détournée, elle n’avait débouché que sur la loi « bouclier qualité-prix » votée en 2012. Comme les précédents mouvements de colère, la mobilisation actuelle porte aussi en toile de fond les inégalités sociales –les retraites, les salaires et les minima sociaux stagnent là où le coût de la vie s’envole–, les problèmes environnementaux et de santé (le chlordécone légué par les patrons et colonialistes de la banane), la défense de l’identité culturelle, etc.

Rodrigue Petitot, « Le R », président du RPPRAC, a été placé le 15 novembre sous contrôle judiciaire en attente d’un procès le 21 janvier pour, entre autres ,“incitation à la rébellion”.

Mais le RPPRAC a aussi mis en relief l’inertie des corps intermédiaires, l’incapacité des représentations syndicales et politiques à apporter des réponses aux problèmes immédiats de cette population aujourd’hui en mouvement. Et, outre le fait de dénoncer une fois encore les profiteurs de toujours, ce mouvement a forcé les institutionnels intégrés dans le système et l’État à se saisir de « ses » problèmes et à en faire -LA- priorité.
Un exemple à suivre pour nous en France, surtout après avoir pris connaissance du programme économico-social du nouveau Premier ministre M.Barnier.

Decaen, 10 octobre 2024

Notes
1. Lire CA n° 334 (novembre 2024) : « Martinique : vie chère et colère ».
2. L’octroi est une taxe douanière interrégionale qui a été partiellement abrogée en 1791. Elle l’a été définitivement en métropole en 1943, mais est restée en vigueur dans les DOM-TOM. Cette taxe impacte les prix vers la Martinique de 5 % à 10 %.

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