CA 345 décembre 2024
mercredi 25 décembre 2024, par
Le titre de cet article est également celui d’un ouvrage sorti en février dernier* dans lequel on peut lire : « Si le corps électoral [calédonien] était modifié par le Parlement significativement (…), des rébellions sont probables. » Les émeutes qui ont éclaté dans l’archipel calédonien le 13 mai ont donné raison à Luc Tournabien, son auteur. De plus, son témoignage facile à lire (1) offre un éclairage intéressant sur la revendication indépendantiste, portée majoritairement par les Kanak.
Originaire de Chambéry, Luc Tournabien avait entrepris un tour du monde lorsque, en 1981, il a fait étape à 28 ans en Nouvelle-Calédonie. D’abord attiré par la « vie douce » qu’y trouvent les « métros » (double paie, planche, voile, tennis, etc.), il s’est engagé dans le mouvement indépendantiste et a choisi de rester dans ce qu’il appelle « mon pays » quand ont démarré les violents « événements » de 1984. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) avait alors donné comme consigne le « boycott actif » des élections territoriales, pour protester contre le projet gouvernemental d’organiser en 1989 un référendum d’autodétermination dont le corps électoral n’était pas défini précisément. Barrages de routes, occupations de mairies et de gendarmeries ont suivi, mais il y a eu aussi, au cours de cette période, plus de 70 assassinats de militants indépendantistes par des forces de l’ordre ou par des extrémistes loyalistes.
Luc Tournabien milite depuis quatre décennies à l’Union calédonienne (UC). Il explique ne pas avoir adhéré à ce qui était déjà la principale composante du FLNKS pour son programme (il le qualifie de « flou » et de peu attractif), mais plutôt pour sa dynamique de lutte contre le mauvais sort fait au peuple autochtone de l’archipel. Il décrit une société calédonienne dans laquelle les « Blancs » des beaux quartiers à Nouméa ne croisent comme Kanak que leur femme de ménage, et où les « métros » les moins racistes sont poussés par leurs relations de boulot ou de vie à le devenir. Il insiste aussi, à raison, sur la préoccupation première des Kanak, depuis le début de la colonisation française en 1853 : se réapproprier leurs terres alors que la répression militaire, des maladies apportées de l’extérieur et la « colonisation délibérée de peuplement » opérée par l’Etat français les ont rendu-e-s minoritaires dans l’archipel. Avant que la France s’en empare, les Kanak étaient au moins 300 000 ; au début du XXe siècle, il en restait 27 000, et l’an dernier on en recensait 110 000 sur une population totale de 270 000 personnes.
La table ronde de Nainville-les-Roches, à laquelle le gouvernement français avait convié en 1983 les leaders des indépendantistes et des loyalistes, s’était conclue sur la reconnaissance que « les allochtones installés durablement par l’Histoire auraient toute leur place dans l’indépendance », en échange de la restitution des terres aux Kanak et d’un corps électoral restreint pour les scrutins sur l’indépendance. C’est la non-tenue de ces deux promesses qui a débouché en 1984 sur les « événements »… et en 2024 sur les émeutes. Concernant les terres, par exemple, le ministre de l’Outre-Mer Bernard Pons a transformé en 1987 l’Office foncier calédonien chargé de « rééquilibrer [leur] appartenance » en une Agence du développement rural et de l’aménagement foncier (Adraf) « qui a distribué 80 768 hectares à des Européens et 576 hectares à des groupements de droit particulier local (GDPL) kanak ». Et, concernant le corps électoral « spécial », les tentatives étatiques pour le modifier ou le supprimer n’ont pas manqué – jusqu’au « dégel » qu’a récemment voulu lui appliquer Macron et qui a conduit à la profonde « crise » actuelle dans l’archipel.
L’ouvrage de Tournabien montre le FLNKS « de l’intérieur » et expose des problèmes concrets auxquels ont été confrontés ses militant-e-s. Ainsi, quand ont été lancées en 1985 les EPK, les écoles populaires kanak, par désir de revaloriser un mode de vie kanak marginalisé et de préserver une identité menacée, Tournabien, qui avait rangé son diplôme en diététique pour devenir prof de maths et d’anglais dans un collège privé (2) de Thio, a participé à une tentative d’école « parallèle ». Mais dans quelle langue enseigner, quand il existe 27 langues kanak ? Et ne risque-t-on pas de « se couper de tout, si on n’a plus le français » ?
Pour avoir aussi œuvré à la création d’une coopérative, il rapporte les difficultés rencontrées : le commerce est « un domaine encore assez culturellement étranger au monde kanak » – non seulement c’est une société qui pratique le troc, et non les échanges avec monnaie, mais dans une tribu un « ancien » peut dire au gérant d’un magasin qu’il paiera « demain » sans jamais le faire… Et, plus largement, comment trouver des personnes ayant des compétences dans tel ou tel secteur – comme la comptabilité – quand fort peu de Kanak font encore des études ?
Enfin, Luc Tournabien raconte la prison du Camp-Est, car son engagement militant lui a valu d’y séjourner : le 15 novembre 1986, pendant que se déroulait la fête de fin d’année dans le collège où il travaillait, le Front national est venu faire de la provocation en défilant dans Thio, et des jeunes Kanak ont caillassé leurs voitures. Quelques semaines après, Tournabien a été interpellé ; il a passé des mois en préventive puis a été condamné à 15 mois d’emprisonnement dont 12 ferme.
Luc Tournabien ne s’attarde pas dans son livre sur les désaccords entre l’UC et le Palika (l’autre « gros » parti indépendantiste), préférant souligner leurs points d’entente. Il n’y parle pas non plus des pièges qui découlent de la participation aux institutions, s’en tenant aux avancées qu’elles ont à ses yeux permises pour la revendication indépendantiste. S’il se montre assez critique à l’égard de Mitterrand – estimant que celui-ci était résolu à « contourner les velléités d’indépendance tout en la laissant entrevoir », et rappelant qu’il a donné son accord pour l’assaut militaire de la grotte à Ouvéa –, Tournabien ménage plutôt la « gauche ». Et s’il a des mots durs envers des responsables politiques tels que Gérald Darmanin, il dit qu’Edouard Philippe comprend mieux que d’autres le dossier calédonien…
Son récit aide en tout cas à établir des parallèles entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui, notamment sur le décalage existant entre les attentes de leaders indépendantistes et celles de la jeunesse, ou encore sur l’importance du nickel pour les indépendantistes :
• En 1988, les jeunes Kanak n’étaient plus d’accord avec la non-violence prônée par les gens du Larzac, ou par José Bové, auprès de dirigeants comme Jean-Marie Tjibaou. Le FLNKS a de ce fait dû appeler à une « mobilisation musclée » entre les deux tours de la présidentielle où Mitterrand affrontait son Premier ministre Chirac. Dans l’île d’Ouvéa, des militants ont voulu remplacer le drapeau français par le drapeau kanak dans une gendarmerie, mais il y a eu une fusillade au cours de laquelle quatre gendarmes ont été tués, et les militants ont dû s’enfuir en en prenant 15 autres en otages. Il en est découlé une « boucherie honteuse », selon les mots de Tournabien, dans la grotte où ils s’étaient réfugiés : le 5 mai, 19 Kanak y ont été massacrés par 350 gendarmes et forces spéciales lors de l’« opération Victor ». Tournabien avoue avoir été, comme d’autres indépendantistes, culpabilisé parce que les militants kanak assassinés alors « avaient été trop isolés à suivre le mot d’ordre de boycott actif, et parce que des leaders avaient hésité à aller négocier pour eux devant l’importance de cette prise d’otages inédite ». De nos jours, les responsables indépendantistes sont critiqués par les « desperados kanak disséminés et peu contrôlés » que mentionne Tournabien (3), mais aussi par nombre de jeunes, militant-e-s indépendantistes ou « émeutiers » sans étiquette.
• En 1998, la direction des indépendantistes avait posé un « préalable minier » comme condition à la signature d’un « accord global » (proposé par la direction des loyalistes) qui permettrait d’éviter le référendum prévu cette année-là par l’accord de Matignon. Elle avait demandé des titres miniers à l’Etat (détenteur du sous-sol), ainsi que la construction d’une usine pyrométallurgique pour transformer le nickel sur place. Au moins 51 % du capital devait être sous contrôle indépendantiste, afin que ses dividendes majorés soient investis dans le développement du pays (au lieu d’être dispersés entre des actionnaires du monde entier). Pour appuyer cette revendication, il y avait eu des barrages, des manifs, et l’usine « kanak » de la région Nord (la SMSP, Société minière du Pacifique Sud) avait vu le jour – mais elle vient d’être fermée.
Tournabien considère qu’à présent la « dualité Kanak contre non-Kanak » n’existe plus ou s’est estompée (des Kanak ont fait des études et dirigent des non-Kanak, des indépendantistes ne sont pas kanak, etc.), mais il constate que le désir d’indépendance n’a pas faibli, contrairement aux attentes de l’Etat français. En 1985, note-t-il, circulait l’idée qu’il fallait casser l’économie du territoire pour inciter assez d’allogènes à en partir et inverser ainsi la majorité. A Thio par exemple, la composante kanak de la population est devenue majoritaire avec le départ des non-Kanak lié aux « événements ». Pareil choix pourrait-il se généraliser à l’ensemble du territoire si le climat social y restait « instable » ?
De même, l’état des usines de nickel interroge sur leur utilité pour le développement d’un archipel indépendant, et sur la nécessité de promouvoir un minerai particulièrement polluant – d’autant que jusqu’au début de 2024, d’après Tournabien, les trois quarts de la production d’électricité du pays (par pétrole, gaz et charbon) allaient aux trois usines le traitant.
En conclusion, ce militant appelle à ne pas s’en remettre à la France « comme des assistés désœuvrés », tandis que les transferts effectués de métropole vers l’archipel servent uniquement aux revenus aisés. « Nos terres, notre soleil, nos plages et les trésors d’un million et demi de kilomètres carrés d’océan nous tendent les bras, écrit-il, mais les rois de l’import règnent, car la France paye pour notre dépendance et notre somnolence. » Et il considère que la « Kanaky/Nouvelle-Calédonie » de demain devrait signer des accords de coopération avec la France… et d’autres pays.
Vanina
Notes
(1) Tournabien accompagne par exemple souvent les chiffres qu’il présente pour l’archipel de leur équivalent en proportion pour la France. Ainsi, les 8 800 gendarmes qui stationnaient en 1986 sur le territoire (soit 1 pour 7 Kanak) équivalaient à 9 millions en métropole.
(2) Jusqu’aux années 90, le secteur privé assurait l’enseignement dans les tribus davantage que le secteur public, et très peu d’enfants kanak dépassaient le primaire.
(3) A propos de la « délinquance des déshérités », il déplore la longueur d’une préventive qui favorise la récidive… et défend le recours aux TIG (travaux d’intérêt général).
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