CA 347 février 2025
dimanche 23 février 2025, par
Le 18 décembre dernier a eu lieu à Paris et dans plusieurs villes de France une manifestation (dont la date devient traditionnelle) pour la régularisation de tous les sans papiers. Pour une fois, elle était également appelée par l’intersyndicale. Malgré une mobilisation syndicale pas si intense que ça, ce fut une manifestation imposante. Mais pas à la hauteur des attaques virulentes actuelles. Le 22 mars prochain aura lieu la non moins traditionnelle marche de la dignité, la date se situant entre la journée internationale contre les violences policières et la journée internationale contre le racisme. Il est important de participer à ces manifestations malgré leur côté rituel (mais ne participons-nous pas chaque année au 1er mai ?), et il est encore plus important de participer aux mobilisations impulsées par les sans papiers et les immigré·es, particulièrement aujourd’hui.
En période de crise, la politique du bouc émissaire qui consiste à désigner une partie spécifique de la population éloignée du pouvoir comme responsable de tous les maux est un grand classique. C’est la fonction idéologique principale du racisme. Et on peut dire qu’en ce moment, de la part du pouvoir comme de ses larbins fidèles, dans les medias et parmi les intellectuels médiatiques, ça y va joyeusement, à un point qu’on croyait ne jamais devoir revoir depuis les années 30-40. Répression des sans-papiers et durcissement de la loi sur les régularisations comme si ils et elles étaient responsables du chômage. Menaces d’expulsion des parents immigrés dont les enfants ont commis des actes de délinquance comme récemment en Alsace. Les conditions de vie et de travail des parents, le sort que leur réserve la société, l’éducation nationale, n’y sont pour rien, hein… Refus de reconnaître l’état de minorité des mineur·es isolé·es, et « prise en charge » infra-humaine de ceux et celles qui sont reconnu·es, au mépris de toutes les conventions sur les droits de l’enfant. Ce ne sont pas des enfants, ce sont des jeunes bronzé·es, donc une menace pour la société. Expulsions à tour de bras dans les foyers, pardon, les résidences sociales, notamment des retraités qui hébergent un fils ou un neveu qui les aide… Ça fera ça de places en plus pour la préférence nationalepour les sans domicile français… Les immigré·es sont même responsables des dégâts des cyclones, quand ils passent par Mayotte… Tout est ramené à une fantasmée guerre de l’islam contre l’occident.
Evidemment, ce maëlstrom est un terreau fertile pour l’extrême droite, et le combattre est vital. Non pas à grands renforts de morale, mais parce que cette stigmatisation d’un bouc émissaire est une façon (efficace malheureusement) de détourner la colère des véritables responsables. Ces attaques contre les immigré·es sont des attaques contre nous. Lorsque les droits ne sont plus universels, et c’est bien de privations de droits dont il est question plus haut, ils cessent d’être des droits pour devenir des faveurs ou des privilèges précaires. Rappelons-nous des nombreux licenciements dans la sidérurgie qui avaient suscité des luttes très fortes et radicales à la fin des années 70. Cette restructuration massive a été précédée de licenciements massifs des immigrés dans la sidérurgie : c’est une classe ouvrière déjà affaiblie qui a perdu son combat désespéré. Le sort des immigré·es nous indique notre futur. Et lorsque ces attaques touchent tous les domaines, ça signifie qu’un précédent est créé pour nous attaquer dans tous les domaines. Aujourd’hui, on expulse les résidents des foyers qui reçoivent un proche. Demain, et il y a déjà des exemples aujourd’hui, on demandera aux locataires de logements sociaux de déclarer les personnes qu’ils ou elles reçoivent…
Je ne parle pas ici de la réaction de la partie immigrée de la classe ouvrière : il y a en ce moment des grèves pour la régularisation longues et combatives, les mineur·es isolé·es se sont remarquablement organisé·es… Je parle de la réaction d’ensemble de la société. On dirait que ce qui se passe avec l’immigration, ce n’est pas notre problème, que c’est un problème extérieur au mouvement ouvrier. Nous payons là les conséquences du traditionnel chauvinisme du mouvement ouvrier français. Il a rarement été en pointe dans le combat contre le colonialisme et contre la xénophobie. L’internationale, oui, mais quand elle est compatible avec le patriotisme français. Solidaires, oui, mais il ne faudrait pas nous prendre pour des indigènes quand même. C’est souvent une solidarité de bons sentiments, pas celle qui consiste à reconnaître l’autre comme faisant partie de notre classe, pas celle qui consiste à reconnaître ses intérêts comme communs aux nôtres.
D’autres raisons peuvent expliquer ce relatif isolement vis-à-vis du mouvement syndical. Du fait de leur mise de côté par la société, du fait de la prégnance du racisme, du fait qu’ils et elles ne sont pas dans les mêmes conditions d’exploitation et de vie que les autres, mais dans des conditions généralement bien pires, les immigré·es ont dû développer leurs propres revendications et s’organiser eux et elles-mêmes pour impulser leurs luttes. La lutte la plus puissante et la plus longue a été celle des foyers SONACOTRA dans les années 70, mais il y a eu aussi de nombreuses grèves d’O.S. dans les mêmes années. Même si elles et ils sont plus souvent syndiqué·es que la moyenne, ce ne sont pas des mouvements impulsés et contrôlés par les directions syndicales. Et on sait bien qu’elles n’aiment pas trop ça. On sait aussi qu’elles n’ont jamais été en pointe dans l’organisation de la lutte des salarié·es les plus précaires. D’autant que dans les années 70, qui étaient un peu plus politisées qu’aujourd’hui, le courant politique qui s’est le plus investi dans le soutien aux immigré·es a été le courant maoïste.
Enfin, ils et elles sont souvent hors politicaillerie française. Il y a bien sûr qu’elles et ils n’ont pas le droit de vote. Mais ce n’est sûrement pas la raison principale. Nul besoin d’avoir le droit de vote pour être instrumentalisé. Cette instrumentalisation est principalement le fait de la droite et de l’extrême droite. Il y a le poids de l’histoire coloniale, et notamment de la guerre d’Algérie. Rappelons que c’est une génération entière qui a été enrôlée dans une guerre très sale, et qui n’était pas même reconnue officiellement comme guerre. Donc aucun suivi des traumatismes qu’elle a pu entraîner pour des vétérans qui ont vu leurs camarades mourir ou ont commis eux-mêmes des horreurs, rien de comparable avec les Etats-Unis après la guerre du Vietnam, où les vétérans sont une figure, utilisée par les deux bords de la société d’ailleurs, une figure présente aussi dans les films, les séries… A ce poids de l’histoire coloniale, d’autant plus prégnant qu’il est resté taiseux et que le mouvement ouvrier français ne l’a jamais affronté, se rajoutent des traditions politiques nationales différentes des nôtres. Eh oui, les sans papiers ne sont pas que de pauvres hères. Les grèves dans la confection dans les années 80 étaient souvent le fait de Kurdes et de Turcs (ou les deux à la fois !), dont on sait l’organisation politique ; les premières grèves de la faim à la fin des années 70 ont souvent été liées à des organisations révolutionnaires tunisiennes ou marocaines. Ce qui d’ailleurs complique leurs lutte s : les Sénégalais et les Maliens, certes tous « tirailleurs sénégalais », n’ont ni la même histoire politique, ni la même situation politique actuellement.
On peut dire d’une certaine façon que, malheureusement pour elles et eux, ils et elles ne sont instrumentalisé·es que par la droite et l’extrême droite, et sont plutôt gênant·es pour la gauche qu’elles et ils mettent, involontairement, face à ses contradictions, tant du point de vue de l’anti-colonialisme que de la syndicalisation et de l’organisation des précaires.
Cette situation devrait mettre la solidarité avec les sans-papiers et les luttes de l’immigration en général au coeur des mobilisations des milieux radicaux. Si c’est bien une thématique très présente dans nos milieux, s’il y a bien des mobilisations anti-racistes et anti-fascistes, une participation importante aux grands événements, force est de constater qu’en ce qui concerne le soutien concret aux mobilisations immigrées autonomes, les doigts des deux mains suffisent souvent pour nous compter. Et si on cherche spécifiquement des anarchistes, une main devrait nous suffire. (1)
D’abord, nous n’échappons pas à l’ambiance idéologique mortifère de l’Occident. Les camarades ont souvent des pudeurs de jeunes filles en ce qui concerne l’immigration : les femmes sont-elles voilées ? Ces travailleurs sont-ils polygames ? Est-ce qu’ils oseraient être musulmans pratiquants ? Ben, souvent oui, et alors ? La question ne devrait pas être ces gens sont-ils sympathiques et nous ressemblent-ils, nous qui sommes l’idéal de gens sympathiques ? Si on est révolutionnaire, la question est font-ils ou elles partie des exploité·es ? Clairement oui. Ont-ils ou elles une conscience de classe ? La réponse est oui, plutôt plus que nous. Leurs revendications vont-elles dans le sens de notre combat ? Et là, c’est clairement oui. La petite bourgeoisie est souvent plus sympathique, en tous les cas plus cool, que la classe ouvrière. Il n’y a qu’à voir les premières réactions de nos milieux à ces bourins de gilets jaunes. Nous sommes suffisamment influencé·es par le racisme ambiant pour ne pas être capables de reconnaître nos frères et sœurs de classe comme nos semblables. Bien sûr, il n’y a pas de racistes primaires parmi nous, nous admettons toutes et tous toutes les couleurs de peau comme nos égaux/égales, mais sans être capables de percevoir qu’un Africain n’est pas un Européen de couleur noire.
Il y a pourtant pour nous toutes les raisons d’être activement solidaires des luttes des sans-papiers, grèves comme luttes des mineur·es isolé·es et des sans logis, d’être solidaires des luttes sur le logement, contre la dématérialisation, etc. Ce sont des luttes déterminées qui sont, de force, hors « concertation sociale » et, de ce fait, empruntent souvent la voie de l’action directe. Rappelons-nous que la première manifestation qui a rompu l’interdiction de fait de manifester à l’issue du confinement a été une manifestation de sans-papiers. C’est cette manifestation qui a ouvert la voie au retour des manifestations syndicales ou autres. Alors que nous regrettons la faiblesse du mouvement social, et notamment des grèves, nous aurions des leçons à prendre auprès de celles et ceux qui arrivent à organiser des grèves longues alors qu’ils et elles sont dans une situation de précarité plus importante, beaucoup pus vulnérables à la répression, et divisé·es en nationalités différentes.
Dans la situation politique où nous nous trouvons, il est d’autant plus urgent de trouver comment résister à l’extrême droite tant au niveau politique que de son imprégnation idéologique de la société. Nous avons toujours écrit (et constaté) que l’indignation morale et les grands regroupements antifascistes ne servaient à rien. Nous avons toujours écrit que c’était par les luttes, le mouvement, et la prise de conscience qui l’accompagnait, qu’on pouvait résister. Nous sommes de celles et ceux qui pensent que l’émancipation des travailleurs doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Ces luttes existent, sous nos yeux, et s’en sentir solidaires, comprendre qu’en fait ce n’est pas seulement une histoire de solidarité, que ce sont nos luttes, est vital pour notre survie.
C’est pourquoi la faible mobilisation de nos milieux semble incroyable. Sans doute y a-t-il aussi une explication sociologique. Nous ne vivons pas dans le même univers, leurs conditions de travail et de vie sont éloignées des nôtres, leurs références culturelles et historiques ne sont pas les mêmes (que connaissons-nous de l’histoire réelle du monde non occidental ?). De ce fait, nous les reconnaissons plus comme des autres à aider que comme nos semblables à soutenir. Ils et elles préfigurent pourtant notre avenir.
Il faut bien voir que les glissements sont très rapides, et vont s’accélérer. Déjà, un ensemble de Français·es sont considéré·es comme pas tout à fait français·es et assimilé·es aux immigré·es, toutes celles et tous ceux qui sont d’origine immigrée. Déjà, elles et ils ont les mêmes droits que les autres en théorie, mais pas en réalité (contrôles au faciès, discriminations en tous genres…). Il y a depuis longtemps une catégorie de pas-tout-à-fait-français, à qui on a déjà appliqué une législation coloniale (couvre-feu après les émeutes…), des pas-tout-à-fait-français de naissance pourrait-on dire. Et on sait que plus une société glisse vers le fascisme, plus elle désigne comme étranger·es ceux et celles qui se mettent hors de la « communauté nationale », c’est-à-dire, entre autres, nous.
La riposte à l’extrême droite passe par le soutien aux sans-papiers, aux luttes de l’immigration en général et la mobilisation pour la marche de la dignité le 22 mars prochain.
Sylvie
Note
(1) C’est d’ailleurs vrai aussi pour les manifestations anticoloniales des Antillais et autres Kanaks.