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CA 347 février 2025

« Parasites » et « Vous ne détestez pas le lundi » de N. Framont

mercredi 19 février 2025, par Courant Alternatif

F. Framont est de formation sociologue, il est rédacteur en chef du magazine Frustration qui se veut un média de la lutte des classes et est par ailleurs formateur en tant que sociologue du travail auprès des représentants syndicaux dans les instances patronales (CSE). Il a récemment publié deux livres : "Parasites" (2023, réédité en poche en 2024) et "Vous ne détestez pas le lundi ... Mais vous détestez la domination au travail" (2024). Ces deux livres se complètent et ont des qualités rares. Clairement positionnés sur le terrain de la lutte des classes, ils cherchent à argumenter de façon simple et illustrée le côté parasitaire de la bourgeoisie et la nécessité d’en finir avec la dictature du capital. Ce sont des livres très faciles à lire car construits essentiellement sur des exemples pour argumenter les développements effectués, sans jargon ou autres concepts réservés à des spécialistes, sans de multiples références qui écrasent la personne qui lit. Bref, ils sont très efficaces et donc des outils militants pertinents pour faire prendre conscience de la nécessité de renverser le capitalisme. Cela dit, nous développerons en conclusion quelques limites qui ne doivent pas freiner leur lecture car l’objectif essentiel et réussi de ces livres est de redonner la légitimité à la lutte des classes, termes devenus tabous même dans les organisations syndicales ou politiques de gauche.


Parasites

Ce livre montre le côté parasitaire de la grande bourgeoisie au sens premier de ce terme : la grande bourgeoisie est une classe qui vit au dépens de la classe laborieuse et qui est un élément toxique à la société, ce qui définit un parasite social. Il cherche de prime abord à démontrer que la grande bourgeoisie ne doit en rien sa fortune à son courage, sa force de travail, … car 80% de la fortune des milliardaires sont hérités, les 20% restants sont donnés par l’Etat sur le dos des travailleurs. Il donne par des exemples concrets une image de la bourgeoise, qui existe en chair et en os, pour arrêter de l’invisibiliser derrière "la mondialisation", "le marché",…Il illustre les leurres consciemment entretenus de "l’égalité des chances" ou que la classe dirigeante œuvrerait pour le "bien général" : "Les puissants sont une classe sociale dont l’objectif premier est l’augmentation du taux de profit – et à cette fin, l’augmentation du contrôle de notre vie politique, culturelle est médiatique". Pour ce faire, les entreprises cherchent à développer l’adhésion des salarié·es, aidées par les médias, intellectuel·les, organisations politiques et syndicales (domestiquées) ; ces dernières entretenant l’illusion que l’on pourrait convaincre les patrons ou le gouvernement de faire autrement, comme si ces derniers n’avaient pas pleine conscience des conséquences de leurs décisions et de la lutte de classe qu’ils mènent contre les classes laborieuses.

Plutôt que de longs discours théoriques, N. Framont prend moult exemples percutants sur les connivences capital-Etat qui permettent la croissance des fortunes des capitalistes sur le dos de la population : héritage, prédation et exploitation. Il montre que les capitalistes coûtent plus cher qu’ils ne rapportent si on compare les aides de l’Etat et les réels investissements effectués. Les actionnaires se gavent sur l’extraction de la valeur produite par les travailleurs sans rien apporter d’utile à la société : de vrais parasites. Ce parasitisme se prolonge au niveau politique. Tordant le cou à la gauche réformiste, il montre comment, depuis Mitterrand, les gouvernements ont consciemment dépouillé les impôts pour nourrir l’appétit des bourgeois. Il éclaire très bien le fait que le monde politique est de la même classe que le monde capitaliste et qu’il n’y a rien à attendre d’un quelconque gouvernement de gauche qui impulserait une autre politique. Il développe de façon efficace l’aberration de la libéralisation des marchés, le coût social que cela représente et les conséquences concrètes pour nous (appauvrissement, complexification et bureaucratisation de nos vies).
Dans une seconde partie judicieuse, il décortique comment les médias, films, intellectuel·les, artistes, … sont la courroie de transmission d’une idéologie favorable au capital : ils invisibilisent la classe laborieuse et dévalorisent ses membres tandis qu’ils surexposent la classe bourgeoise en valorisant ses membres, tout ceci sur la base d’exemples percutants. Sur l’écologie, il conserve cette position de classe réjouissante : l’empreinte carbone des 1% les plus riches en France équivaut à celle des 50% les plus pauvres, donc arrêtons de moraliser les gens sur les petits gestes qui sauveraient la planète. Des développements sur le travail, abordés dans ce livre, sont plus développés dans le second et nous y reviendrons.
La fin du livre discute de solutions pour s’extraire de cette situation : pourquoi les gens ne se révoltent pas ? Pour l’auteur, il existe deux freins : la pensée bourgeoise a gangrené bien des esprits par la pression idéologique permanente, les organisations politiques et syndicales sont des relais de la bourgeoisie (qu’il appelle sous-bourgeoise). Il illustre de façon intéressante comment un mépris de classe existe même chez les militant·es et pose donc qu’il faut réapprendre la fierté sociale de notre camp de façon collective et garder l’espoir : "Si l’espoir n’est pas l’optimisme, c’est qu’il n’est pas la garantie d’un avenir meilleur. Mais plutôt la seule possibilité pour qu’il y en ait un". Cet espoir n’est pas une position morale mais politique : "Réapprendre la fierté sociale, combattre les codes bourgeois et les mythes de la supériorité de cette classe, s’initier au rapport de force et refuser un dialogue perdu d’avance […] Ils sont trop riches pour garder notre calme, il est trop tard pour rester poli".

Vous ne détestez pas le lundi

Dans ce second livre, N. Framont discute du travail salarié. La base de sa discussion est la frustration ressentie par notre activité professionnelle qui découle du rapport d’exploitation capitaliste. Il cherche à poser ce rapport d’exploitation comme toujours central aujourd’hui, et ce à l’encontre de bien des discours militants même de la gauche radicale. Si la gauche discute en effet des rémunérations et du temps de travail, les conditions de travail sont absentes des discours politiques. Il discute donc du cadre du travail actuel pour en pointer bien évidemment la violence qui en découle mais surtout que tout fonctionnerait bien mieux si on travaillait en dehors du capitalisme.
Le livre revient dans un premier temps sur le développement du capitalisme et la généralisation du travail salarié où le travailleur est dépossédé de son outil de travail et de l’objet de son travail. Par un retour historique rapide et très accessible (et donc avec quelques raccourcis peu gênants), il rappelle que cette structuration du travail n’a rien de naturel et qu’elle est récente. Le capitalisme s’est imposé par la violence (commerce triangulaire, esclavage, enclosures menant à l’expropriation des paysans, révolution industrielle avec l’extension de l’esclavage salarié et la division du travail abrutissant). Le contrat de travail n’est pas un contrat entre deux personnes libres et égales, c’est la nécessité économique qui oblige le prolétaire à devoir accepter les conditions de son exploitation. Une telle exploitation impose une hiérarchie tyrannique et en retour provoque une lutte des classes incessante. Ses exemples et analyses sont efficaces pour contrer les légendes de "compromis", comme lors des "30 glorieuses", alors que c’est une lutte de classe menée par le prolétariat qui fait reculer à cette époque la bourgeoisie.
A partir de là, il discute de la période actuelle où le contrôle est permanent. La domination dans le travail s’impose par une hiérarchie forte composée de N+1, N+2, N+3,… qui s’est entendue même dans les services publics, ONG et associations. Cette domination violente cherche à s’étendre par la volonté d’une emprise sur les esprits des salarié·es : on ne cherche plus à ce que le travail soit fait, on cherche à faire adhérer les exploité·es à leur exploitation. Le "savoir être" devient dominant dans la propagande managériale, on doit affirmer trouver son bonheur dans son travail et par là annihiler toute contestation. En complément, le livre a des encarts thématiques pertinents comme sur "le harcèlement moral" qui individualise des rapports de violence structurels, la "méditation" et autres subterfuges pour nous acclimater à l’exploitation, ....
Dans une seconde partie et en lien avec Parasites, il illustre très bien la contradiction entre le discours officiel de la bourgeoisie (œuvrer pour le bien collectif) et ses actes (l’exploitation). Par là, il rappelle avec humour le "principe de Peter" : dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence. A partir d’exemples de grands patrons ou ministres, qu’il ridiculise devant leurs médiocrités, il montre que ces soi-disant "responsables" sont en fait jamais responsables de leurs échecs criants. Il pose différentes formes de hiérarchie (violente, paternaliste, patron de gauche,…) pour pointer que leurs fonctions sont identiques : exploiter. Le pouvoir, quel qu’il soit, est donc dénoncé de façon efficace. Le pouvoir prime sur l’efficacité car, avant tout, tout pouvoir cherche à se préserver. L’intensification de l’exploitation entraîne mécaniquement un travail bureaucratisé avec la multiplication de couches hiérarchiques entremêlées (ce que D. Graeber appelait les "bullshit jobs"). De là, l’usage du "bon stress" ou de la gestion de "l’urgence" dans le management actuel pour nous interdire de réfléchir posément sur l’aberration de cette hiérarchie.

Pour N. Framont, il faut démonter le pessimisme des milieux militants et redonner une confiance de classe collective. L’auteur développe sur la conflictualité au travail, inhérente au cadre actuel du travail et qui reste souvent invisibilisée. Le premier signe est l’augmentation importante des démissions et/ou la quête d’indépendance (auto-entreprise, maraîchage bio, …). La second est le sabotage en lien avec les méthodes des syndicalistes révolutionnaires de la fin XIXème siècle pour affirmer une morale de classe : ralentir le rythme du travail, s’en tenir au minimum, enrayer la production en détruisant ou détournant l’objet du travail, la perruque (utiliser matériaux et machines pour son propre usage),… Ces dynamiques de résistances sont pour l’auteur nécessaires mais ne remplacent pas la grève qu’il met en avant (chiffres et exemples) pour redonner une visibilité concrète à cette forme de lutte de classe. De plus, les grèves paient car les entreprises ayant connu des grèves voient, de façon nettement plus importante que les autres, des négociations salariales plus fructueuses. Bref, la lutte de classe menée par les opprimé·es est bien présente et ceci indépendamment souvent des syndicats que l’auteur caractérise avec justesse, dans leur enfermement bureaucratique, cogestionnaires et déconnectés de la base. Il prône un militantisme collectif de terrain, la sortie du dialogue social, la promotion de la rébellion pour construire un rapport de force, non pour "discuter et convaincre" nos ennemis (à l’image des journées de mobilisations syndicales) mais pour faire céder le patronat. Mais il trouve dans les leaders ou "grandes gueules" un levier nécessaire pour fédérer… ce qui est largement discutable.

Conclusion

Ces deux livres de N. Framont ne font pas que dénoncer ou illustrer le parasitisme de la bourgeoisie ou la nécessité de changer de cadre social, ils permettent d’inverser le mépris : ce sont les capitalistes qui sont méprisables. Surtout, ils n’en restent pas à un constat, ils ont une volonté militante : (re)donner envie de lutter pour renverser le capitalisme.
Cependant, la fin des deux livres marque leurs limites. Dans les deux livres, l’auteur finit par une anticipation du futur où le capitalisme a pris fin. Ces anticipations développent des aspects intéressants qui devraient faire réfléchir même dans les milieux radicaux : fin de la hiérarchie au travail, fin de l’inégalité salariale (même salaire pour tout le monde),… Mais le mouvement ayant renversé le capitalisme et la société future restent encastrés dans le monde marchand, les salarié·es étant juste collectivement propriétaires de leurs outils de production. N. Framont en reste à une sorte de marxisme orthodoxe où le capitalisme se caractérise uniquement par l’exploitation du prolétariat ; l’objectif est en conséquence uniquement d’exproprier la bourgeoisie et le communisme n’est alors réduit qu’à une gestion plus efficiente du développement industriel.
Bien des auteurs et autrices post-marxistes ont développé des analyses pertinentes sur le rôle de la marchandise et du rapport au travail qu’elle implique (Postone, Kurtz, Jappe, Holloway,…) et donc de la nécessité de dépasser « le travail ». De ce point de vue, révolutionner le capitalisme n’est donc pas uniquement le renversement des capitalistes pour mieux gérer l’économie industrielle, mais au-delà, renverser le rapport au travail et dépasser le mode marchand. Cela veut dire construire une société où les activités nécessaires à nos vies ne soient plus séparées du reste de la vie sociale, c’est-à-dire une société où le travail, au sens capitaliste, aura disparu et auront disparu plein de tensions, problèmes, liés au travail capitaliste : hiérarchie, individualisme, atomisation, production inutile, sur-consommation, …
Cela dit, les livres portant sur ce post-marxisme sont par contre bien plus difficiles d’accès car ils développent des raisonnements théoriques parfois hermétiques à celles et ceux n’ayant pas lu Marx. En cela, les deux livres de N. Framont ont la qualité rare de rendre accessibles à un public large l’aberration du capitalisme, la nécessité de son renversement et l’actualité de la lutte des classes.

RV

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