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CA 347 février 2025

La double nature du racisme

Notes de lecture du livre de Just In Monday

jeudi 27 février 2025, par Courant Alternatif


Dans cette époque inquiétante où s’exprime en toute impunité le racisme le plus décomplexé, il devient impossible de minimiser l’ampleur de cette menace pour toute la société – à commencer par ses couches les plus vulnérables –, sauf à passer définitivement du côté de l’ordre bourgeois, synonyme d’exploitation, de fascisme, de guerre et d’impérialisme. Sans l’ombre d’un doute, les controverses sémantiques, les malentendus intergénérationnels, la fragmentation de l’espace contestataire et les innombrables polémiques inhérentes à la « lutte des places » ont entravé les débats de fond – ô combien nécessaires – pavant ainsi la voie au désarroi et à la réaction qui se nourrissent de nos défaites comme de nos reculs.
Afin de mesurer le glissement opéré en très peu de temps – signe de la dégradation accélérée des rapports sociaux –, il suffit de penser à tous ceux qui, jusqu’à une période encore récente, pouvaient être des interlocuteurs voire des camarades pour finalement ne plus être capables de distinguer leur droite de leur gauche, leurs partenaires de leurs adversaires. Il y a assurément un problème français en la matière mais nos voisins ou amis qui luttent sous d’autres latitudes ne sont guère mieux lotis que nous. Cependant, le caractère étriqué du débat hexagonal, qui repose sur des tendances lourdes – en dépit des modes passagères –, oblige les internationalistes conséquents à regarder par-delà les frontières.

En l’espèce, il convient de saluer le travail réalisé par le sociologue Memphis Krickeberg et les éditions Crise & Critique – qui s’inscrivent dans le courant de la « critique de la valeur », inspiré notamment par le théoricien Robert Kurz (1943-2012) – pour la traduction et la parution, en septembre 2023, de l’ouvrage de Justin Monday intitulé La double nature du racisme. La « race » comme mythe de la société capitaliste en crise. Le livre, divisé en douze chapitres, se compose d’un article (1), paru à l’origine en 2013 dans la revue berlinoise Exit ! – avant d’être repris, en partie, dans l’hebdomadaire de la gauche alternative Jungle World –, agrémenté d’une introduction inédite pour l’édition française de 2023.
Son propos fait écho à la controverse suscitée par la publication de l’ouvrage Deutschland schafft sich ab. Wie wir unser Land aufs Spiel setzen (München, DVA, 2010 (2). Ce succès de librairie, favorisé notamment par le magazine Der Spiegel et le quotidien Bild – deux titres de presse parmi les plus importants outre-Rhin – a été rédigé par Thilo Sarrazin, alors membre du directoire de la Deutsche Bundesbank(3) et du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) (4) dont il sera exclu, dix ans plus tard, pour racisme, suite à la parution d’un nouveau best-seller intitulé Feindliche Übernahme : Wie der Islam den Fortschritt behindert und die Gesellschaft bedroht (München, FBV, 2018)(5).
Dans L’Allemagne disparaît, cité favorablement, dès sa traduction en français, par des auteurs ultra-conservateurs de l’hexagone – à l’instar d’Alexandre Del Valle, Malika Sorel-Sutter, Thibault de Montbrial, etc. –, Thilo Sarrazin reprend à son compte les thèses déclinistes qu’il associe à un discours xénophobe tout à fait décomplexé. En effet, il ne se contente pas d’écrire que « sur le plan économique, nous n’avons pas besoin de l’immigration musulmane en Europe », il justifie aussi son rejet par l’adoption d’une perspective compatible avec le « choc des civilisations », à la faveur du contexte créé par les attentats du 11 septembre 2001 : « l’immigration musulmane et l’influence croissante de courants islamistes confrontent l’Occident à des tendances autoritaires, prémodernes, mais aussi antidémocratiques, qui ne constituent pas seulement un défi pour l’idée qu’il se fait de lui-même, mais constituent aussi une menace directe pour notre style de vie. »
Précisons d’emblée que le texte de Justin Monday constitue moins une réponse au propos raciste de Thilo Sarrazin qu’une critique de l’antiracisme porté dans cette conjoncture par la gauche radicale – qu’elle soit post-structuraliste ou issue du courant antideutsch. À cet égard, l’auteur de La double nature du racisme estime que le débat « a basculé dans une absurde bataille de boue après le 11 septembre 2001 », précédant le « retour des paradigmes anti-impérialistes ». Selon lui, les campagnes antiracistes initiées au début de notre siècle, caractérisées par leurs échecs successifs, « se voyaient réduites à un soutien humanitaire dans leur tentative de contrecarrer le régime des frontières et peinaient à se faire entendre ». En outre, Justin Monday constate qu’en dépit de l’affirmation de l’autonomie du racisme – par contraste avec les analyses qui réduisent le phénomène à un prisme économique –, « la position antiraciste n’avait plus de base théorique ». De plus, il met en relief la spécialisation de l’antiracisme académique dans les postcolonial studies (études postcoloniales), avec deux conséquences qui seraient autant de biais voire de régressions : d’une part, le déplacement du « noyau du racisme » vers le moment colonial, « sans que la dynamique de son renouvellement permanent ne soit considérée » ; d’autre part, la relégation à l’arrière-plan des stéréotypes issus « de la biologie et de l’hygiène raciales nazies ».

Dans sa réflexion, Justin Monday distingue les travaux qui portent sur le racisme colonial de ceux qui traitent de la biologie raciale et pour lesquels « l’antisémitisme est très souvent au centre ». Ce faisant, l’auteur attire l’attention sur la différence entre, d’un côté, un racisme qui se focaliserait sur la « construction d’une image étrangère de l’autre » – la racialisation ou l’altérisation – et, d’un autre côté, « l’image de soi en tant que race », à savoir l’auto-racialisation (Selbstrassifizierung), considérée comme « le racisme de la crise » et à travers lequel « la société entière apparaît comme un rapport racial ». Dans un contexte de crise, les fantasmes racistes, quoique refoulés, « redeviennent le vecteur de la nostalgie identitaire et la base de l’identité » et s’articulent avec une « pensée obsessionnelle portant sur les autres ».
De ce point de vue, l’exemple le plus concret reste celui du racisme antimusulman abordé dans la dernière section de l’ouvrage. Au détour d’un chapitre précédent, Justin Monday précise encore que le racisme antimusulman de Thilo Sarrazin « constitue une actualisation de l’image classique des Orientaux-ales paresseux-euses » recouvert « par l’ambivalence respect/haine qui résulte des constellations de pouvoir du marché mondial ».

Par bien des aspects, la dimension critique de La double nature du racisme offre des pistes de réflexion stimulantes pour combler les lacunes de l’antiracisme de gauche, en particulier dans son incapacité à tenir ensemble les deux facettes du racisme – même s’il faut bien constater que son style, parfois obscur, dessert son propos. Insistons néanmoins, avec le recul de l’expérience, sur l’hypocrisie de nombreux détracteurs hexagonaux du « racialisme » dans la mesure où leurs cris d’orfraie cachent mal leur propre vision racialiste de la société mais avec un agencement ou une hiérarchie différents des courants qu’ils vilipendent, pour finalement aboutir aux mêmes indignations sélectives ou à une concurrence victimaire hors de propos.
Sans doute étions-nous en droit d’attendre, en guise d’introduction inédite, autre chose qu’une réfutation, certes utile par bien des aspects, des thèses postcoloniales ou décoloniales qui ont pris de l’importance dans les débats de l’intelligentsia de gauche depuis 2013. Cependant, il aurait été souhaitable d’aborder l’influence, quant à la dégradation du débat public en Allemagne voire au-delà, des thèses promues par le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD)(6), créé la même année, ou celles du mouvement Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes (PEGIDA)(7), lancé en 2014. Cela devrait nous amener, par-delà cet essai, à nous interroger collectivement sur l’objet de la théorie critique qui doit, en particulier dans la conjoncture actuelle, avoir d’autres finalités que la discussion entre petits groupes déjà informés ou qui partagent les mêmes affinités intellectuelles – avec l’efficacité que nous ne pouvons que constater.

En outre, nous ne pouvons pas taire nos réserves en ce qui concerne la « solidarité avec Israël », jugée « politiquement urgente » par l’auteur qui rejoint sur cet aspect le courant antideutsch et d’autres tendances de la gauche allemande. Cela se retrouve encore dans sa façon de présenter le sionisme comme « l’un des nationalismes de Libération les plus précaires ». Si l’intransigeance à l’égard de la judéophobie demeure, plus que jamais, la condition indispensable de l’élaboration de toute théorie critique – au même titre que la musulmanophobie et toutes les formes de racisme –, il n’en demeure pas moins regrettable de vouloir réduire la Conférence de Durban, organisée en 2001 par les Nations Unies, à une « mobilisation antisémite/antisioniste », d’accuser les institutions internationales des droits de l’homme de faire preuve d’un « antisionisme obsessionnel » ou d’évacuer d’un trait de plume toute discussion sérieuse sur le colonialisme contemporain au prétexte que, chez les tenants de « l’antisionisme postcolonial », « Israël est effectivement traité comme le seul État colonial encore existant ». Pour le dire simplement : les aberrations des uns ne sauraient servir de justification aux impasses des autres, et encore moins des nôtres.
Par Nedjib SIDI MOUSSA

Notes
1- « Die doppelte Natur des Rassismus. Über den Mythos der Gesellschaft in der Krise »

2- L’Allemagne disparaît. Démographie, éducation, immigration : pourquoi le futur est sombre (Paris, éditions du Toucan, 2013)

3- Banque fédérale d’Allemagne

4- Parti social-démocrate d’Allemagne

5- OPA hostile. Comment l’islam entrave le progrès et menace la société.

6- Alternative pour l’Allemagne

7- Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident.

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