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CA 348 mars 2025

L’antiracisme trahi

Notes de lecture

lundi 24 mars 2025, par Courant Alternatif


Au cours de la dernière décennie, un basculement significatif s’est opéré du point de vue de l’intelligentsia bourgeoise : l’antiracisme, pourtant promu officiellement par les institutions nationales et internationales, semble devenu superflu voire illégitime. De façon concomitante, ce dénigrement systématique s’est articulé avec la banalisation du racisme – dans les médias de masse, parmi la classe politique et au sein de la société – au prétexte de la « menace islamiste » comme de la « subversion migratoire » qui permettent de justifier l’entretien d’un climat hostile à l’encontre des segments de la population jugés « indésirables » afin de mieux les assigner au statut de « citoyens de seconde zone », les refouler du territoire ou les éliminer du corps social.
Dans cette dynamique réactionnaire qui s’apparente à une forme de « révolution conservatrice », chacun a joué sa propre partition, y compris des subalternes issus de l’immigration extra-européenne qui, pour certains, ont instrumentalisé leurs origines pour servir un discours raciste – ou minimiser l’ampleur des discriminations –, tandis que d’autres ont préféré recourir à leur généalogie pour déployer une stratégie antiraciste parsemée de pratiques discutables et de formules à l’emporte-pièce destinées à choquer le bourgeois – ou à profiter de son sentiment de culpabilité.

Cependant, force est de constater que l’écosystème médiatique, caractérisée par le rôle prééminent et néanmoins délétère des réseaux sociaux, a plus facilement braqué les projecteurs sur les seconds violons plutôt que sur les chefs d’orchestre, rompus à la fabrique industrielle de la haine, héritiers en cela d’une vieille tradition contre-révolutionnaire prête à disséminer son venin dans toutes les classes. De fait, le reflux des luttes sociales et l’incapacité à envisager une alternative commune ont rendu plus difficiles encore, en particulier à gauche, les possibilités d’une clarification pourtant rendue urgente par la situation.

Avec L’antiracisme trahi. Défense de l’universel (Paris, PUF, 2022), Florian Gulli – professeur dans le secondaire et membre du Parti communiste français (PCF) – offre une réflexion matérialiste qui porte moins sur le racisme que sur les controverses suscitées par les tenants d’une option antiraciste. Dès son introduction, l’auteur préconise de sortir de l’opposition entre « l’antiracisme moral » – qui serait représenté par SOS Racisme – et « l’antiracisme politique » – porté, entre autres, par le Parti des Indigènes de la République (PIR). Selon le philosophe, il vaudrait mieux nommer le premier « antiracisme libéral » dans la mesure où ce courant demeure élitiste, aveugle à la classe et compatible avec le capitalisme libéral. Quant au second, Florian Gulli souligne ses points communs avec l’antiracisme libéral dans la mesure où « l’un et l’autre renvoient le racisme présent presque exclusivement à des causes passées : l’esclavage et la colonisation. ». De plus, ces deux antiracismes partageraient « une tendance marquée à privilégier la catégorie de ‘race’ et à refouler partiellement ou totalement l’idée de classe sociale. » En outre, ces deux options se rejoindraient, d’une part, à travers leur recrutement élitiste et, d’autre part, dans leur rejet de « l’antiracisme socialiste » qui, d’après l’auteur, n’aurait « jamais cessé d’entrer en résonance ou en discussion avec les franges du républicanisme proches du mouvement ouvrier. »

Les deux premières parties de l’ouvrage sont consacrées à la généalogie de l’antiracisme politique ainsi qu’à l’analyse de ses principaux concepts, devenus autant de sujets polémiques : « racisme systémique », « privilège blanc », « blancheur », catégorie de « race », « non-mixité raciale », etc. Cependant, les références mobilisées sont nord-américaines pour l’essentiel. Florian Gulli justifie ce détour par l’importance accordée à Stokely Carmichael (1941-1998) – membre du Student Nonviolent Coordinating Committee (1) et figure du Black Panther Party (2) – ainsi qu’aux partisans du Black Power chez les contempteurs hexagonaux du « racisme institutionnel ». Pourtant, le philosophe tient à préciser que « la situation des Afro-Américains ne peut constituer un modèle pour penser le racisme en général. ». Sans doute aurait-il fallu expliquer pourquoi, par-delà les effets de l’impérialisme culturel, les tenants de l’antiracisme politique en France – comme ailleurs – se réfèrent d’une façon systématique à la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis qui a été soutenue par les internationalistes, anticolonialistes et révolutionnaires, à l’instar de Daniel Guérin (1904-1988).

Toujours est-il que ces 224 pages américano-centrées donnent le sentiment de constituer un volume distinct qui s’accorde bien avec le précédent ouvrage de l’auteur, C.L.R. James : racisme et lutte de classe. Une lecture des Jacobins noirs (Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2022). L’intérêt principal de cette section réside dans l’emploi de références connues des spécialistes, comme Vivek Chibber, Barbara et Karen Fields, Cedric Johnson ou Adolph Reed Jr., même si l’on est en droit de se demander ce que vient faire la très droitière Fatiha Boudjahlat parmi les auteurs cités… En outre, il ne nous semble plus possible de mobiliser les premiers travaux de Pierre-André Taguieff sans rappeler ce qu’il est devenu entre-temps, à savoir un fieffé réactionnaire passé de l’étude du racisme au dénigrement caractérisé de l’antiracisme. Cela étant précisé, ajoutons que Florian Gulli a le mérite de prendre au sérieux les travaux des intellectuels qui s’inscrivent dans la dynamique de l’antiracisme politique – même si l’importance accordée aux anciens animateurs du PIR apparaît décalée –, sans les caricaturer, contrairement aux éditorialistes fascistoïdes.

La troisième et dernière partie du livre, intitulée « Pour un antiracisme socialiste », reste sans nul doute la section la plus utile au débat, dans la mesure où le philosophe élabore une feuille de route dans laquelle devrait se retrouver, du moins en théorie, les militants du mouvement ouvrier et révolutionnaire. La bibliographie de ces 90 pages – qui empruntent tant à l’histoire qu’à la sociologie – apparaît, par contraste, plus franco-centrée avec le recours privilégié aux travaux de Stéphane Beaud, Pierre Bourdieu, Colette Guillaumin, Gérard Noiriel, etc.

Dans un premier temps, Florian Gulli énonce une définition – qualifiée de socialiste ou de marxiste – du racisme en quatre points :
« 1) Il y a d’abord une expérience présente du réel : expériences d’inégalités ou expériences de tensions, de concurrences, de conflits. 2) Le racisme apparaît, en second temps, comme une manière de donner un sens (erroné) à cette expérience, en l’expliquant par des caractéristiques négatives présumées inhérentes à des individus ou à des groupes. Le racisme est en ce sens une idéologie, c’est-à-dire « de l’expérience sous forme distillée » (3). 3) Le racisme s’accompagne enfin le plus souvent de formes d’inégalités de traitement, tant au niveau individuel qu’institutionnel. 4) Il n’est pas impossible que les idéologies d’hier, vestiges de conflits passés, exercent leur influence sur le présent. Mais cette influence ne peut être postulée : il est nécessaire de montrer à chaque fois comment ces idéologies sont reproduites dans le présent. »

En guise de conclusion, l’auteur suit la philosophe Nancy Fraser qui, dans un article (4) – repris dans Qu’est-ce la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution (Paris, La Découverte, 2005) –, utilise l’expression « antiracisme socialiste » afin de répondre aux problèmes posés par l’antiracisme libéral et le nationalisme noir. Cette perspective réformiste – marquée par les débats sur l’affirmative action5 – revient, sous la plume de Florian Gulli, à mettre en exergue deux finalités : d’une part, « faire reculer le racisme » et d’autre part, « unir politiquement les différentes fractions des classes populaires » :

« Antiraciste, cette tradition sait que les membres des minorités ont des revendications spécifiques ; socialiste, elle n’oublie pas que les aspirations qu’elles partagent avec toutes les fractions des classes populaires et qui ne sont jamais seulement matérielles : traitement digne de la part des institutions, logement digne, alimentation digne, école digne pour ses enfants, hôpital digne, etc. »

Sans revenir sur tous les points de sa démonstration qui mériteraient une discussion serrée –sur « le terrorisme de l’extrême droite musulmane » – ou une réfutation argumentée – en ce qui concerne la « culture coloniale » – l’ouvrage ne permet pas de saisir les ressorts de la « trahison » qui sous-tend le propos général. En effet, le philosophe se focalise sur les tenants de l’antiracisme politique qui demeurent marginaux dans l’espace public, sans critiquer frontalement ceux qui se réclament de « l’antiracisme universaliste » pour mieux stigmatiser des pans entiers du prolétariat. En outre, les responsabilités des principaux courants de gauche (sociaux-démocrates ou staliniens) ne sont pas établies. Enfin, le capital théorique élaboré par les courants extra-parlementaires – dont certains ne séparaient pas la question du racisme de la judéophobie –, n’est guère mobilisé, pas plus que les interventions des travailleurs immigrés ou des groupes discriminés par le capitalisme et l’Etat. Par conséquent, il reste du pain sur la planche…

Par Nedjib SIDI MOUSSA

Notes
(1) Organisation étudiante créée en 1960 pour lutter contre la ségrégation aux Etats-Unis d’Amérique.
(2) Parti politique fondé en 1966 sur une orientation léniniste, anti-impérialiste et nationaliste noire.
(3) Barbara J. Fields & Karen E. Fields, Racecraft : The Soul of Inequality in American Life (New York, Verso, 2012) – Racecraft ou l’esprit de l’inégalité aux Etats-Unis (Marseille, Agone, 2021).
(4) « From Redistribution to Recognition ? Dilemmas of Justice in a ‘Post-Socialist’ Age », New Left Review, July/Aug. 1995.
(5) Politique visant à offrir des opportunités en matière d’emploi ou d’éducation pour les groupes marginalisés aux Etats-Unis.

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