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CA 350 mai 2025

(petits) Mouvements dans les universités

lundi 12 mai 2025, par Courant Alternatif

Des soubresauts d’un mouvement national dans les universités ont existé depuis janvier mais sans que cela ne débouche sur une véritable mobilisation à même de faire reculer l’État. Nous revenons sur cette période avec un focus sur l’Université de Brest où je milite. Pour avoir une vision plus globale de ce qui se joue dans les universités et comprendre les raisons de la faiblesse de la mobilisation notamment du côté des personnels : voir « Les universités françaises à l’ère du néolibéralisme » (CA n°344).


Les raisons de la colère

Les personnels et étudiant·es ont de bonnes raisons de contester la politique gouvernementale actuelle. La première est le sous-financement chronique des universités. 80 % des universités sont actuellement en déficit et le budget alloué à l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR) pour 2025 diminue de plus de 1 milliard d’euros. En conséquence, les universités prennent des mesures d’austérité : fermeture de formations, diminution du nombre d’étudiant·es accueilli·es (qui devront se diriger vers le privé), non-remplacement des titulaires, augmentation des frais d’inscription pour les étudiant·es étranger·es… Si une université refuse de s’auto-appliquer un plan d’austérité, elle est mise sous tutelle du rectorat qui, lui, mènera brutalement un « plan de retour à l’équilibre » (licenciements des contractuel·les, fermeture de formations imposées, blocage des investissements, …). Une seconde raison de cette colère a été le retour des évaluations pour certaines universités de l’HCERES (Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur). Cette année, pour des raisons clairement politiques, les évaluations ont été très mauvaises, permettant à l’avenir de justifier la fermeture de formations jugées insuffisamment « excellentes ». Un troisième sujet concerne les attaques aux USA sur le monde de la recherche qui font échos à celles entreprises en France (« islamo-gauchisme » soit-disant des enseignements par F. Vidal, ministre de l’ERS il y a quelques années, …).

Bref, il y avait bien des raisons de protester et donc des contestations ont émergé mais de façon à la fois disparate sur les objectifs et peu synchrones, empêchant une réelle mobilisation générale. Nous reviendrons par la suite sur le mouvement contre l’austérité budgétaire qui a couru de janvier à début avril. Ce mouvement n’a pas réussi à faire la jonction avec la contestation des évaluations de l’HCERES. Ces dernières ne concernaient que certaines universités et s’il était évident pour beaucoup que cette attaque était liée au projet politique plus global : détruire l’université publique, néanmoins la contestation menée autour des évaluations de l’HCERES n’a pas cherché à se joindre au mouvement contre l’austérité budgétaire. Par ailleurs, un mouvement appelé « Stand up for science » a émergé autour du soutien aux chercheur·es américain·es. Ce dernier se construisit autour de moments ponctuels relayés par toute la hiérarchie de l’Enseignement supérieur et de la recherche (Direction du CNRS, présidences d’universités, …). Il a rassemblé parfois beaucoup de personnels (comparativement aux mobilisations usuelles) mais en restant encastré dans les limites du symbolisme : rassemblements avec photographies collectives. Le mouvement le plus intéressant fut celui qui essayé de mobiliser contre l’austérité budgétaire. Il amena certaines universités à être occupées ponctuellement (Rennes 2, Brest, Poitiers,Bordeaux,…) mais sans réussir à devenir un véritable mouvement national. Excepté dans de rares universités et de façons très ponctuelles, il n’a pas réussi à entraîner un nombre réellement important d’étudiant·es et de personnels.

Mouvement contre l'austérité budgétaire à Brest

Nous allons nous focaliser sur l’université de Brest qui fut une des universités mobilisées et qui connut la même dynamique que connurent les autres universités mobilisées. Le mouvement a été rythmé par des assemblées générales qui ont oscillé entre 150 et 350 personnes… sur 20 000 étudiant·es et 2 500 personnels. Le seul lieu réellement mobilisé fut la faculté de Lettres et de Sciences Humaines, dite Segalen. Pour renforcer la mobilisation à Segalen et l’étendre à d’autres composantes de l’université (géographiquement éloignées), le noyau dur (étudiant·es) a diffusé énormément de tracts, fait des affiches, etc. Des manifestations ou actions ont été organisées mais ne réunissant presque toujours qu’une minorité active. La question d’occuper l’université pour faire arrêter les cours et libérer les étudiant·es s’est donc posée, et, à une AG, l’occupation de Segalen à partir du lendemain a été votée. La présidence organisa immédiatement la fermeture administrative de cette faculté, interdisant toute occupation. Ce fut donc un demi-échec : les cours étaient annulés, mais il n’y avait plus de lieu pour se retrouver et s’organiser.

Chose surprenante, la mobilisation apparaissait à cette date pourtant être en écho avec la mobilisation de la présidence de l’université. En effet, le président de l’université de Brest (universitaire et par ailleurs politicien local raté proche du macronisme) se gargarise dans les médias et auprès des personnels de mener un « dur combat » avec « certains succès » (en réalité quelques toutes petites miettes) contre le gouvernement. Un exemple de cette radicalité : arrêt de toutes les activités professionnelles un jour en décembre pendant… 29 minutes (Finistère = 29). Prétextant cette conjonction, la mobilisation étudiante a demandé au président de leur donner les moyens de se mobiliser : production de tracts, accès aux mails (les organisations étudiantes n’ont pas, à la différence de celles des personnels, accès aux mails de tout·es les étudiant·es),… Le président accepta mais conditionnant cela à la non-occupation de Segalen. Les vacances de février stoppèrent momentanément le mouvement.

Brest 6 février 2025

Après les vacances la mobilisation repris. Une AG de 350 personnes décida de faire un piquet de grève et d’organiser des débrayages des cours pour le lendemain toujours à Segalen. Si le piquet de grève eu lieu à une vingtaine de personnes (nombre qui marque la faiblesse réelle du mouvement), aucun réel débrayage ne fut organisé car les enseignant·es avaient quasiment tou·tes annulé leur cours (certain·es par solidarité du mouvement, mais beaucoup d’autres par précaution). Cela apparu donc comme un échec notamment car la manifestation prévue et votée par 300 personnes en AG n’en réunit que 80. L’AG suivante décida donc de repartir vers une occupation de Segalen mais en la mettant immédiatement en pratique pour éviter la fermeture administrative. L’occupation, avec une cinquantaine d’étudiant·es la nuit, a duré 3 jours avant l’intervention de la police diligentée par le président de l’université - la police ne peut intervenir dans l’enceinte d’une université qu’à la demande de la présidence de celle-ci. Quelques tags servirent de prétextes pour parler de « dégradations inédites » dans les médias, relayés par toute la chaîne hiérarchique au sein de l’université. Cette évacuation fragilisa le mouvement.

Par la suite, quelques AGs entre 200 et 300 personnes furent encore organisées. La tentative de bloquer le CA de l’université échoua car ce dernier fut délocalisé. Des tentatives d’étendre le mouvement sur la faculté de Sciences donna peu de résultats. Seul le jeudi 20 mars apparu comme un réel succès mais sans suite. Ce jour-là, la présidence annonça banaliser les cours pour une journée de mobilisation car contraint de mettre un peu en pratique son discours soi-disant offensif. L’AG organisa une manifestation où participèrent 500 personnes dont un nombre non négligeable de personnels. La semaine suivante, nous n’étions plus que 250 en manifestation. L’épuisement du noyau dur, la pression des examens qui arrivaient, la chute du nombre de personnes en AG (50 à la dernière) amena cette dernière à arrêter le mouvement.

Bilan

L’université de Brest connut ce que les autres universités ont connu : un mouvement sporadique, porté par une minorité active mais sans réussir à entraîner au-delà de quelques centaines de personnes en AG et quelques dizaines en action (excepté quelques manifestations).
Du côté étudiant, le noyau militant n’a rien à se reprocher dans la méthode : beaucoup d’énergie et d’initiatives furent prises pour essayer de mobiliser, les AGs étaient souveraines et aucune organisation n’est venue les polluer (même si des militant·es du mouvement étaient bien évidemment organisé·es syndicalement ou politiquement). Les discussions en AG furent riches et permirent à des néophytes de se politiser. L’AG de Brest a repris le nom « AG des luttes » issu du mouvement contre les retraites et donc a agrégé des personnes non-étudiantes, permettant de lier différents secteurs en lutte (précarité, culture, etc.). A cela s’ajoute des initiatives militantes qui enrichissent les mouvements, comme les cantines (permettant de manger durant les AG à prix libre) et augmente l’aspect convivial et festif d’un mouvement.

Du côté des personnels, en dehors d’un tout petit noyau complètement investi, il ne se passa pas grand-chose jusqu’à mi-mars. Différentes AG des personnels furent organisées par des syndicalistes combatifs (mais aux effectifs réduits) et ce qui en ressortait était plus démoralisant que mobilisateur : au meilleur, 90 personnels se réunirent (sur 2 500 rappelons-le, mais c’est un nombre pas négligeable au regard des AG usuelles) et pour résumer, il était urgent de ne rien faire sous prétexte que la grève ça ne marche pas et qu’il ne faut pas pénaliser les étudiant·es (se réunir pour une photo pour « Stand up for science » est l’optimum de radicalité pour la plupart). Cependant, quelques dizaines de collègues ont essayé mi-mars de développer la mobilisation notamment par un tract parodique qui a eu un certain succès : « profitez de la faillite des universités, investissez dans les emprunts étudiants » - voir photo d’illustration. Par ailleurs, les collègues BIATSS (personnels non enseignants du supérieur) ont fait des AG sans les enseignant·es (dans les AG des personnels, les BIATSS sont très souvent écrasé·es par les enseignant·es), ce qui permet de renouer avec un sens collectif souvent dégradé.

De plus, des personnels militants de Brest ont lancé dès début février une AG inter-universités qui s’est réunie toutes les semaines en visio, l’objectif étant de faire le point sur les différentes universités. En effet, l’inertie des appareils syndicaux, qui ne firent rien pour promouvoir la mobilisation, a mis en colère quelques militant·es syndicaux de base. Si l’objectif de cette AG inter-université était d’essayer de déborder ces appareils syndicaux, constatons que ce fut un échec : a priori relayée par les réseaux syndicaux professionnels au moins de la CGT et de SUD (dont le nombre de syndiqué·es dans le supérieur doit être au global de 3 500 personnels), seules 70 personnels furent connectées via une mailing liste … et au maximum seules 20 participèrent à ces AG inter-université.

Donc, au bilan, le mouvement est resté faible et n’a pas réussi à franchir un seuil minimal. Mais il en reste quelques aspects positifs. Un noyau militant étudiant existe et s’est vraisemblablement renforcé de nouveaux/nouvelles jeunes étudiant·es qui ont participé pour la première fois à un mouvement. Des liens existent par ailleurs entre des militant·es des personnels de différentes universités La violence des attaques va continuer et espérons que ces points d’appuis créés serviront demain pour un mouvement plus radical.

Un personnel de l’université de Brest

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