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CA 350 mai 2025

Critique de La Doctrine du consentement (Clara Serra)

135 p., La Fabrique, 2025

dimanche 18 mai 2025, par Courant Alternatif

Après avoir défendu pendant des décennies le principe du « Non c’est non » en matière d’agression sexuelle, nombre de féministes optent pour le « Seul un oui est un oui » et, en 2022, l’Espagne a intégré dans sa législation ce « consentement affirmatif ». Quel est son intérêt pour la liberté sexuelle des femmes ? s’interroge la philosophe espagnole Clara Serra (CS), ex-députée de Podemos, dans un livre stimulant pour la réflexion sur le sujet et plaisant à lire en dépit de quelques termes non définis et redondances. Le consentement pose à ses yeux un problème politique et théorique « de plus en plus nié et escamoté » ; aussi appelle-t-elle à se méfier des discours « évidents » et simplistes sur ce concept.


CS examine sa définition, ses limites, ses conditions, ainsi que ses liens avec le désir, la volonté, la force, la violence ou le pouvoir, et elle met en relief plusieurs paradoxes et ambiguïtés qui le rendent compatible avec des projets sociaux et politiques bien différents. Par exemple, il se fonde « sur la grande confiance libérale dans les possibilités du langage et du pacte explicite – c’est-à-dire du contractualisme – pour garantir un rapport sans failles avec les autres, du sexe harmonieux et épanoui, à l’abri des discordes, des déceptions, du malaise » ; mais, dans le même temps, la sexualité hétérosexuelle est présentée comme violente et agressive. Si on est dans une « culture du viol », est-il possible de consentir juste en étendant la notion de contrat au champ de la sexualité ?

Des situations ou moyens divers permettent d’arracher un rapport sexuel (la contrainte, l’intimidation, la soumission chimique… la sidération, la peur), constate CS. Il n’est pas toujours possible de dire non, mais un oui est parfois prononcé par nécessité, ou impossible à formuler. Pour être réel, ce oui doit donc être replacé dans son contexte et accompagné de la possibilité de dire non. « Non, c’est non » reste un message important pour les femmes en ce qu’il « rompt avec l’exigence de disponibilité et de complaisance que la société patriarcale nous impose depuis l’enfance » dans nos rapports aux hommes.

Du fait de la culture patriarcale, une personne peut trouver « normale » une agression sexuelle parce que, dans les relations sexuelles comme dans les autres relations, les rôles sociaux sont bien codifiés : l’homme actif impose son désir à la femme passive en insistant (un peu) tandis qu’elle lui résiste (un peu)… Si les femmes ne peuvent pas dire non au désir irrésistible des hommes, peuvent-elles être libres de dire oui ?

CS pointe aussi des pièges à éviter – comme cantonner les femmes à un rôle de victime que l’Etat prend en charge : il définira le « bon » sexe (« correct ») selon les critères du patriarcat, élargira les délits de violence sexuelle et aggravera les peines. On assiste déjà à l’essor des systèmes punitifs dans les démocraties libérales, avec un ciblage des populations les plus pauvres et vulnérables. Ainsi, les « politiques mises en œuvre ces dernières décennies par le néolibéralisme progressiste, souvent au nom du féminisme et des politiques LGBTI », contribuent à renforcer le système carcéral aux États-Unis.

Par ailleurs, on tend à assimiler le consentement au désir, mais il peut y avoir consentement sans désir, et désir sans consentement… car l’individu n’est pas un « sujet transparent, conscient et rationnel ». Ses désirs sexuels ne sont pas toujours clairs et sans ambivalence (voir les fantasmes et le rôle de l’inconscient) ; et on ne sait pas par avance ce qu’on désire dans une relation avec un homme : c’est dans l’interaction qu’émergent nos désirs. Il faut de ce fait conserver au désir sexuel sa part d’inconnu, ce qui procure le plaisir de la découverte – et revendiquer le droit de ne pouvoir donner une réponse immédiate. Or, aujourd’hui, des lois imposent que les hommes demandent et que les femmes sachent répondre : la liberté sexuelle est liée à l’expression très claire des désirs, l’objectif étant un sexe consenti (non-violent) et désiré (agréable et heureux). « Derrière la tentative de faire coïncider désir et consentement se cache en réalité un nouveau puritanisme qui, loin de repousser les limites du désir féminin, fait reposer sur nous le devoir d’éprouver des désirs corrects. » Pour CS, « le consentement doit permettre de délimiter la violence, pas nous préserver de tout risque » ; et encore moins, « au nom de notre protection, (…) nous protéger du risque de nos désirs ». Sa conclusion ? « La liberté sexuelle des femmes nécessite une loi qui reconnaisse notre volonté sans prétendre connaître notre désir. »

CS étaye son propos en se référant au féminisme américain des années 80, période dite des Sex Wars où ses deux principaux courants – « abolitionnistes » et « pro-sexe » – se sont déchirés sur la question de la prostitution, et plus largement sur la possibilité du consentement dans une société patriarcale. Pour les « abolitionnistes », les femmes ne peuvent jamais refuser d’avoir des relations avec les hommes ; la sexualité, toujours violente, est le principal dispositif par lequel ils les dominent sans qu’elles s’en rendent compte (quand elles croient désirer et jouir, elles sont en fait soumises et violées). Cette vision du sexe débouche sur une demande de protection étatique et de politiques prohibitionnistes et répressives – et sur le lesbianisme comme « solution » politique. Pour les « pro-sexe », le problème est l’hétéronormativité patriarcale, aussi doit-on s’attaquer à la norme hétéro à partir de ses déviances. Même dans des conditions d’inégalité de pouvoir (voir le « travail du sexe »), il est possible pour les femmes de dire oui ou non au sexe. Il faut défendre toutes les pratiques dès lors que celles-ci sont consenties – d’où la recherche de pactes et de contrats sexuels entre adultes.

Les positions de ces courants qui portent la doctrine du consentement sont le produit d’une société très puritaine et « libérale » : « C’est le libéralisme qui a sanctifié les oui et qui les a détachés des non en tournant notre regard vers la manière de consentir (signer un contrat ou dire oui), et non vers les conditions matérielles qui rendent possible le consentement libre », relève CS. Le « consentement affirmatif » est actuellement présent aux Etats-Unis dans plusieurs législations (celles du Wisconsin, de la Californie…) et surtout dans les règlements internes des campus ; il n’est plus refusé que dans les sphères des études juridiques critiques, du féminisme antiraciste et de l’antipunitivisme.

Par ses préoccupations sociales, CS semble quant à elle s’inscrire plutôt dans le sillage du MLF français des années 70. En particulier de son courant féministe matérialiste qui, antipatriarcal et anticapitaliste, a recherché l’autonomie des femmes plutôt que leur recours à l’Etat et a rejeté la morale bourgeoise en revendiquant la libération sexuelle.

Vanina

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