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CA 351 juin 2025

Restructuration mondiale du capitalisme
et montée de projets impérialistes

mardi 10 juin 2025, par Courant Alternatif

Cet article fait suite à un débat qui s’est tenu à Strasbourg lors de la dernière commission journal de Courant Alternatif en avril 2025. Il s’agit dans ce papier d’appréhender la nouvelle donne entre les capitalistes au niveau mondial pour tenter de rompre avec les logiques d’un système économique mortifère.


La fin de la « fin de l'histoire »

Avec la diffusion de la croyance en « la fin de l’histoire », un sentiment encore vivace aujourd’hui, on s’est mis à imaginer une croissance économique sans limite qui serait le remède universel à tous les maux (1). Pourquoi en douter puisque le niveau de vie de la population s’est amélioré avec les conséquences positives que cela inclut et que celui-ci est garanti par la Pax Americana selon nos politiciens. Ce rêve éveillé semble avoir produit une amnésie collective chez les dirigeants et les populations gagnantes de la mondialisation. On se lève, on travaille et tout ira mieux demain, même si on connaît parfois quelques difficultés, mais dans l’ensemble, rien ne changera jamais ! S’il y a des conflits ou des problèmes, ce n’est qu’à la marge ou dans des endroits qui ne connaissent pas les bienfaits de nos démocraties libérales. Cela explique en partie probablement pourquoi les plus aisés imaginent que l’état de guerre n’est plus possible entre les acteurs majeurs de la mondialisation (USA, Chine, Russie, Europe, Japon..). Et puis, pour eux, en cas d’accrocs, seuls les « premiers de corvée » seront touchés. Malheureusement, c’est oublier un peu vite que le capitalisme porte en lui la « guerre de tous contre tous ». La « concurrence libre et non faussée », ce n’est pas la paix. La guerre d’invasion de l’Ukraine qui menace les intérêts des bourgeois et la « sécurité » des populations européennes, ainsi que les provocations économiques de Trump contre le monde ne sont pas arrivées totalement par hasard. Le triomphe d’un seul récit n’a amené ni la « paix » ni l’extension de l’idée de « démocratie » et encore moins au triomphe de la « rationalité » émancipatrice. Il suffit de regarder les actions d’un Macron, d’un Trump, d’un Orbán ou d’un Poutine pour s’en convaincre. Les bourgeoisies d’ici ou d’ailleurs ne paveront pas d’or l’avenir de l’humanité et de notre planète.   

Un nouvel âge impérial ?

Le chaos politique et militaire que nous vivons semble traduire une restructuration majeure du capitalisme du XXIe siècle à un niveau mondial. Nous sommes, selon toute vraisemblance, rentrés dans une autre période, celle d’un nouvel âge impérial. Nous avons quitté définitivement les derniers oripeaux du XXe siècle. Le contexte n’est plus celui de grandes puissances qui essayent d’imposer leur domination par le « soft power » ou la guerre par procuration, mais d’états (USA, Chine, Russie...) qui rêvent d’empire dans l’optique de diriger éternellement pour eux-mêmes la marche du capitalisme dans un monde hiérarchisé par la force militaire, ainsi que par la puissance économique ; malheur aux peuples à l’image des Palestiniens qui résisteraient à cela (2). Les figures comme Trump ou Poutine ne sont que la face émergée d’un courant politique dominant, avec des variations diverses, qui traverse les classes dirigeantes de tous ces pays qui veulent projeter leur puissance hors de leurs frontières. Ils sont le symptôme de mouvements plus vastes qui traduisent la rentrée dans cette nouvelle phase du capitalisme (3). D’autre part, il y a comme un effet d’entraînement entre ces différents régimes politiques qui contamine l’ensemble des sociétés et pays du monde. L’un des objectifs principaux pour les thuriféraires du néo-impérialisme est de détricoter l’idée d’un regroupement des nations et la charte de l’ONU de 1945, cela impliquant de facto le retour potentiel de la guerre entre des états aux arsenaux conséquents. La domination a besoin d’espace et d’alimenter le capital accroissant un peu plus le besoin en matières premières et inversement le capital a besoin d’une réorganisation constante des rapports de force entre les nations. Dans ce monde fini où le gâteau ne grossit plus assez vite pour les capitalistes, la demande d’extraction (terres rares, énergies fossiles, etc.) n’a jamais été aussi pressante et la surproduction de biens par des pays comme la Chine n’a jamais été aussi forte (4). Ainsi, le moteur qui nous attire vers une nouvelle catastrophe s’incarne dans le couple capitalisme et impérialisme. La montée d’une internationale brune éloignée des formes des « fascismes » historiques s’inscrit dans ces dynamiques impérialistes (5). Le problème restant toujours le même qu’au début du capitalisme : qui a l’hégémonie sur la direction que prend le capital pour essayer de le tordre à son avantage ? Et comme au siècle dernier, le risque d’embrasement se profile à l’horizon, une sorte de répétition de l’histoire, une farce tragique qui ne semble plus tout à fait être une fable.

La première fois c'est une tragédie, la seconde fois une farce

Depuis 2022, l’Ukraine voit ainsi défiler à son chevet, peu ou prou, toutes les grandes puissances capitalistes ou celles qui sont dans leur giron (UE, Chine, USA, Japon, Inde, Angleterre, Turquie, Corée du Nord et du Sud, Iran…). Il s’agit du premier conflit en Europe où tant de puissances sont impliquées depuis la seconde guerre mondiale avec autant de risques d’élargissement du front. Sauf à croire à des complots farfelus ou à un coup de folie, la fuite en avant du régime de Poutine dans la guerre s’inscrit dans une logique de défense des intérêts politiques et économiques russes au détriment de son voisin (6). Ce conflit intrinsèque aux dynamiques du capitalisme et aux tensions dans la société russe (peur démographique et d’une perte d’influence, sentiment de revanche des élites russes sur l’histoire…) n’a rien à voir avec les inepties diffusées par les souverainistes. Le refus de l’Ukraine de se laisser ficeler à la Russie dans un « Espace économique commun » (EEC), ainsi que le conflit concernant le transit des marchandises par l’Ukraine entre l’Union européenne et la Russie (pour des questions politiques et douanières) ont joué dans le déclenchement des hostilités en 2014 (7). Bien évidemment, de leur côté, Européens, Américains et Chinois en ont profité pour pianoter leur partition entre ces deux régimes politiques qui s’opposent. Comme l’« étranger proche » a refusé d’obtempérer et de se soumettre aux injonctions, le conflit était le seul horizon envisageable pour le pouvoir russe. L’invasion de 2022 qui avait pour but de décapiter en 72 heures un pouvoir que l’on n’approuve pas s’est muée en une effroyable guerre totale (8). C’est à travers cette grille qu’il faut lire ce qui se passe en Ukraine, car il n’y a pas plus de russophones opprimés que de néonazis dirigeant le gouvernement de Kiev, par contre il y a une mondialisation du conflit entre des espaces qui se pensent comme impériaux avec des zones d’influence à défendre et à étendre. Ce conflit qui voit le renouveau de la guerre dite de « haute intensité » à proximité immédiate d’un centre impérialiste divisé donne le signal de départ d’un mouvement de grand réarmement général. Suite à ce bouleversement, chacun des pays touchés par l’onde de choc a décidé de revoir ses positions avec pour conséquence l’augmentation des tensions internationales. Le scénario d’un emballement se profile déjà devant nous malgré les tentatives de négociations de paix : réarmement accéléré, remilitarisation européenne, multiplication des barrières, etc. En conséquence, les dépenses militaires mondiales sont en hausse constante et elles n’ont jamais été aussi importantes (2055 milliards d’euros, soit 2,2 % du PIB mondial) depuis trente ans et la fin de la guerre froide (9). On est là face à un événement qui n’est ni comparable aux guerres dans l’ex-Yougoslavie ni aux autres conflits ayant lieu à l’intérieur des états du fait de sa violence, de son intensité et de ses enjeux directs et indirects. Il s’agit d’un point de bascule qui met en lumière le fait impérial, ainsi que les objectifs des uns et des autres pour l’hégémonie (10). Quelle que soit la tournure que prendra la poursuite de cette guerre, il sera impossible de revenir au statu quo.

« Il ne peut y avoir deux tigres sur une même colline » (11)

Ce climat de montée des tensions militaires liées à l’invasion de l’Ukraine s’encastre dans un contexte de très fortes incertitudes économiques entre les trois grandes pointes les plus avancées de l’impérialisme : USA, Chine et Russie. Le sentiment qu’ont les Américains de perdre le contrôle du monde, même si dans la réalité ils conservent « l’hégémonie », pave ainsi la voie d’une bataille de grande ampleur avec la Chine (12). Des Chinois, qui sont en train de réussir à assujettir complètement la puissance militaire continentale russe du fait de l’interminable guerre en Ukraine. La situation semble si grave pour les Américains que l’actuel dirigeant de la Maison-Blanche s’est lancé dans une guerre commerciale mondiale et qu’il tente par tous les moyens possibles de briser l’entente russo-chinoise. C’est d’ailleurs là une tendance lourde marquée par la continuité des restrictions prises contre la Chine dans divers secteurs économiques (la tech, le textile, etc.) par l’administration Biden et celle de Trump. Par l’arme douanière, ils cherchent à renégocier les accords commerciaux qu’ils ont avec leurs partenaires comme l’Europe ou leurs concurrents, afin de financer leur déficit ad vitam æternam et le conflit qu’ils ont avec la Chine (13). C’est d’ailleurs très probablement cela qui explique la radicalisation trumpienne dans une dynamique protectionniste sous couvert d’endiguer l’hémorragie industrielle américaine (14). C’est aussi dans cette logique de conflictualité avec le régime chinois que Trump s’est fixé comme objectif de contrôler les « lignes de communication » (ex le canal de Panama) face aux Nouvelles routes de la soie. Paradoxalement, la situation de la Chine n’est pas aussi bonne qu’elle le prétend, elle qui est en quasi-crise de surproduction industrielle.

Enfin, ajoutons que dans ce moment inédit de restructuration mondiale du capitalisme, les deux tigres dominants ne sont pas dans une logique de coopération, mais de vassalisation de leurs « partenaires » : un centre avec des périphéries au service d’une métropole. Et dans ce monde là, les accords commerciaux, la prédation économique et territoriale ne seront pas régis par la concertation ou une règle commune, mais au cas par cas par les nations les plus fortes ou les plus violentes. On a donc un nouvel horizon qui se dégage qui n’est pas celui de la collaboration entre les puissances capitalistes ou d’une reconnaissance des pays du Sud global, mais un monde multipolaire et inégalitaire, avec comme corollaire la montée de tensions inquiétantes, la prédation des richesses tous azimuts ou la recherche d’un « espace vital » (15). En définitive, seules les contradictions internes comme les mouvements de révolte, les solidarités internationalistes ou les révolutions seront à même d’être le caillou qui fera vaciller ces géants aux pieds d’argile et leurs actions mortifères.

Vincent M/B. Strasbourg

Notes :
1. Histoire de « la fin de l’Histoire », Florian Larminach, PUF, 2024.
2. Le nouvel âge des empires, Courrier international, Hors-série, avril-mai 2025.
3. Arnaud Orin, Le monde confisqué, Flammarion, 2025.
4. « Avec Donald Trump, un nouveau prédateur fait une entrée fracassante sur le marché des minerais et des terres rares », Jean-Michel Bezat, Le Monde, 03/03/2025.
5. Sylvie Laurent, La Contre-révolution californienne, Seuil, 2025.
6. Russes et Ukrainiens, les frères inégaux, du Moyen Âge à nos jours, Andreas Kappeler, CNRS Éditions, 2022.
7. L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre, Alexandra Goujon, Le Cavalier Bleu, 2023.
8. « Ondes de choc en Eurasie après trois ans de guerre totale en Ukraine », interview d’Anne de Tinguy, site Sciences Po, 20/02/2025.
9. « La guerre en Ukraine, grand accélérateur de l’armement mondial », Le Monde diplomatique, Philippe Leymarie, 01/2024.
10. « Un impérialisme révélé dans la guerre. La Russie à nu », Sabine Dullin, site Sciences Po, 20/02/2023.
11. Citation de Deng Xiaoping.
12. Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, Benjamin Bürbaumer, La Découverte, 2024
13. « L’Empire aux pieds d’argile : la faille économique du projet de Donald Trump », Federico Fubini, Le Grand Continent, 21/02/2025.
14. « Entre Pékin et Washington, la guerre commerciale totale est déclarée », Mediapart, Romaric Godin, 08/04/2025.
15. Poutine et l’espace vital dans la Russie postsoviétique, Willy Mbombo Mandembe, Patrice Onyenga W’onyenga, L’Harmattan, 2019 ; « Trump, menaces réelles », François Brousseau, Le Devoir, 28/04/2025.

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