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CA 351 juin 2025

Révoltes sociales : du Jaune au Rouge...

jeudi 12 juin 2025, par Courant Alternatif

Les révoltes peuvent éclore et accompagner un de ces multiples printemps qui ont fleuri ici ou là. Elles osent, défient et parfois même défont les régimes en place. Ne sont-elles condamnées qu’à mourir ?


L'allumette via les réseaux sociaux

Ici elle peut s’appeler P. Ludosky, martiniquaise résidant en métropole. Elle initie dès le mois de mai 2018 la pétition pour une baisse de prix des carburants, qui recueillera, en peu de temps, plus d’1,2 millions de signataires. Une initiatrice parmi d’autres (E. Drouet, M. Nicolle…). Elles, ils s’activent sur la toile pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, la vitesse réduite à 80 km/h...etc. Le mouvement des Gilets Jaunes (G.J.) surgit dès octobre 2018.
A 7500 km d’ici, en 2024, c’est une autre martiniquaise, A. Goussard qui avec R. Petitot et quelques autres s’activent aussi sur le net et les réseaux pour dénoncer « la vie chère ». Si les premiers se parent du jaune, les seconds choisissent le rouge comme signe de ralliement : tee-shirts, foulards et autres vêtements. Au-delà de l’anecdote(1),  on peut constater de nombreux points communs entre la révolte qui a enflammé la Martinique durant ces 3 derniers mois et le mouvement qui l’a précédée en métropole. Si les réseaux sociaux restent leur outil d’appel, « l’allumette », une différence de taille est à noter, le mouvement des G.J. a émergé en de multiples lieux et collectifs. C’était un mouvement qui se méfiait et rejetait les chefs ou leaders auto proclamés. Tandis que dans l’île, il est initié et dirigé par le RPPRAC (2) sous l’égide notamment de R. Petitot son président et A. Goussard sa secrétaire, accompagnés de quelques autres. Avec le RPPRAC, c’est la continuité de la dénonciation contre la « Prowitasyon », contre la « vie chère » déjà portée par le LKP en Guadeloupe et dans une moindre mesure en Martinique par le K5F (3). Un agglomérat de syndicats, et d’associations diverses, qui ont animé la grève générale de 2009 et paralysé les Antilles. Si ces derniers étaient liés au monde du travail et de la grève, les représentants du RPPRAC refusent d’y être assimilés. Ils se définissent en une association hors des partis ou des syndicats et rejettent ces relais institutionnels.   

France, Martinique, Chili...

Au Chili (2019/2021) c’est l’augmentation du prix du ticket de métro et autres transports collectifs qui fait descendre près de 2 millions de personnes dans la rue. Un mouvement multiforme. Le pouvoir déclare l’état d’urgence. Là encore, s’ensuit une radicalisation des protestations par la révolte. Puis, c’est avec l’insatisfaction des réponses de la part du pouvoir que se déclenchent des manifestations, des grèves, des pillages et des incendies. Le bilan sera d’une trentaine de morts et politiquement, une révolte sociale contre « la vie chère » qui s’essoufflera dans la création « d’une constituante ».
Ces révoltes populaires, sans lien apparent, ont pourtant des points communs évidents. D’abord une même source, qu’est ce désir de mieux vivre, de justice sociale. Ce sont des révoltes spontanées, de classe, hors du monde institutionnel, hors de l’usine mais dans la rue. Elles trouvent écho parmi les « sans dents », comme les nommait F. Hollande, socialiste et ancien président de la république française. Une population, d’hommes et de femmes, précarisée, uberisée, déclassée... Un monde de précarité, de rentes sociales ou plutôt -d’assistance sociale- qui se réduit à un monde de petits salaires insuffisants pour boucler les fins de mois. Un prolétariat qui, au quotidien, s’enfonce dans la misère, tout en constatant qu’une minorité se pavane et se goinfre, avec une arrogance et un mépris insupportables à leur égard. Une population invisibilisée qui même en révolte ne menace, hélas pas encore, la production du capital.

Un monde à fuir, à détruire faute de pouvoir en jouir

Un monde masculin où politiques et bureaucraties ne sont plus en mesure de porter les besoins et les souhaits de celles et ceux qui leur faisaient confiance. Des relais institutionnels intégrés dans le système, où leurs espaces d’interventions ont été réduits, pour ne plus savoir faire que de la représentation. Dés lors, il n’est pas étonnant, que ces révoltes les prennent de court et éclatent hors de leurs sphères d’influences limitées et réduites à un clientélisme racorni. Des espaces que leur concède encore la bourgeoisie au pouvoir. D’où, leurs dénigrements et suspicions portés contre ces mouvements. Voici peu c’est la révolte du peuple Kanak via les dirigeants du CCAT -déportés en France et entôlés-, traitée par le pouvoir colonial : « d’organisation de voyous », de « mafieux », de « groupuscule qui se dit indépendantiste, mais qui en fait commet des pillages, des meurtres, de la violence. » Ce même pouvoir colonial qui perpétue sa domination par la répression aux Antilles.
Dénigrement, répression..., les violences étatiques n’ont pas suscité de fortes réactions contre elles. Au contraire, politiciens et bureaucrates à l’unisson, n’ont su lancer que des appels au calme pour « l’Ordre et la République ».
Conséquences et produits du système d’exploitation, ces mouvements qui peuvent paraître disparates et multiples sont d’abord animés par un ras-le-bol d’injustices et un dégagisme (réformiste ou révolutionnaire) qui sert de liant et d’unité. Des révoltes sociales qui sont les reflets d’un monde du travail et du salariat, hier concentré, aujourd’hui fragmenté.   

Des femmes investies

A contrario d’un monde ouvrier masculinisé, ces mouvements voient émerger un monde féminin reflet d’une précarité plus étendue et plus intime. La réalité de leurs conditions dépasse la préoccupation d’un salaire amputé ou même réduit. Cette réalité les projette dans l’angoisse d’un budget « familial » rétréci les empêchant d’entrevoir la fin du mois. Elles sont, en effet, les premières victimes de la précarité, des disparités salariales etc. Elles assument, au quotidien, tant bien que mal ces mesures anti sociales, qui grèvent leur budget qu’elles gèrent souvent seules au sein de familles monoparentales. S’accumulent alors, sans les formuler, des ressentiments -de classe- qui les conduisent à prendre part à ces révoltes sociales aux côtés de jeunes, de retraitées, ou autres invisibles ; que ce soit dans la rue et sur les ronds-points en France métropolitaine ou dans les blocages d’enseignes et sur les barrages en Martinique.
Au Chili, les femmes seront au premier rang avec les « casserolades ». Dans les quartiers populaires elles se réapproprient la contestation contre le pouvoir de droite. Elles sortent, descendent dans la rue et tapent sur les casseroles ou autres ustensiles pour protester contre la vie chère sur fond de révolte et de pillages...
Pour rappel sur l’importance de l’engagement des femmes, en octobre 1789, c’est la marche des femmes des faubourgs de Paris sur Versailles qui « précipite et oblige » le retour du roi à Paris. En 1871, les communardes par leur détermination accompagnent l’insurrection. Lors de la première journée de la Commune, ce sera après leur intervention que les soldats mettront « crosses en l’air ». Elles empêcheront ainsi la confiscation des canons par les versaillais. Il en sera de même (février 1917) avec la manifestation des ouvrières de l’usine Vyborg à Pétrograd qui précédera la révolution d’Octobre. Tant de points communs à ces révoltes d’hier et d’aujourd’hui, contre la vie chère et pour la justice sociale...

Un air de fête

Autre aspect commun à ces irruptions sociales, après avoir dû subir la misère et étouffer le cri des injustices, émerge une certaine spontanéité et un bouillonnement créatif dans la révolte qui passe par la réappropriation, par le pillage ou la destruction pendant ces nuits d’émeutes. La rengaine des salariés reprise dans les manifs : « Du passé faisons table rase... » est alors mise à l’œuvre dans la réalité qui entoure ces explosions de colère. Blocages ici, barrages là-bas. Manifestations et colère partout. Agissements minoritaires ou pas, les actes posés obtiennent l’assentiment du mouvement, malgré la répression étatique. Rappelons-nous la solidarité immédiate qu’a reçu le « boxeur G.J. » et les plus de 100 000 euros versés dans la cagnotte en 24 heures ; cagnotte que bloquera aussitôt le gouvernement. Là, avec ces révoltes, l’heure n’est plus à défiler derrière les sonos des camions syndicaux, derrière les officines, mais au plaisir et à la joie de se retrouver, d’être ensemble, malgré la répression qui n’a cessé de mutiler ou d’éborgner (4). N’en déplaise aux défenseurs du vieux monde, des Champs Élysées, de l’arc de triomphe et du -Fouquet’s-, la révolte ouvre la rue et offre des espaces jusque-là interdits.

Un mouvement qui se cherche

Ces mouvements n’ont pas le temps d’une maturité politique car guettés par la répression et la récupération et, bien sûr, par les scories de leurs initiateurs et les contradictions des protagonistes qui les rejoignent. Dans ce présent bouillonnant, se projettent des revendications aussi multiples que contradictoires. Partant toutes d’une réalité immédiate -l’insupportable « vie chère »-, des revendications plus profondes, plus politiques mûrissent et apparaissent, remettant en cause l’économique et le politique. Les cahiers de doléances en témoignent. Il s’agit alors de se réapproprier la vie dans tout son sens politique. « On va vous attaquer, on va faire un grand nettoyage de l’extérieur comme de l’intérieur » proclamait le « R » Petitot en Martinique.
Pourtant, malgré leur radicalité, ces mouvements semblent réduits à se perdre : récupérés par des acteurs extérieurs ou minés de l’intérieur par des dissensions qui voient le jour. Mais surtout restent isolés et écrasés par un pouvoir encore debout qui lâche ses médias et leurs éditocrates pour faire leurs sales besognes de dénigrement. Malgré la large sympathie qui est portée au mouvement, il voit se dresser contre lui, les forces de la répression étatique : police et justice, suivies des forces d’encadrement politiques et syndicales qui dénoncent les violences et appellent au calme républicain. Les prolétaires qui constituent ces mouvements spontanés sont isolés et ne trouvent pas d’écho, venant du chantier, de l’usine..., ne voient pas venir cette solidarité collective de classe nécessaire pour faire reculer la bourgeoisie. Osons imaginer la dynamique du mouvement en Martinique si les caissières de la grande distribution, les travailleurs-euses de toutes les logistiques qui alimentent les enseignes étaient entré-es en lutte, avec leurs revendications salariales et, ensemble, avaient porté leurs revendications de classe contre la vie chère et les salaires de misères. Enfin l’économie réellement bloquée ! La réalité étant, divisés, chacun est resté derrière sa ligne laissant le champ libre à la répression, l’épuisement et à la récupération. Il est vrai que cette conflictualité qui descend dans la rue, cette colère, cette immédiateté politique manque de temps et n’avance pas vers son émancipation sociale immédiate. Malgré des débats qui s’ouvrent en son sein, elle semble se heurter de la part d’un grand nombre, de l’indépassable carcan étatique. Cette fraction de prolétaires semble cantonnée à une indépassable demande de justice sociale, d’aide à l’état précédemment dénoncé comme responsable et défaillant.
Pourtant, au delà, en Martinique, aux Antilles, se fait jour, la dénonciation des oligarques -bekés- de la distribution, du colonialisme et une affirmation culturelle identitaire, qui se retrouve aussi dans la révolte kanak. En métropole se faufile le besoin de se réapproprier sa vie, avec l’apparition des cahiers de doléances et de l’illusoire « RIC » (Référendum d’Initiative Citoyenne) qui fera débat parmi les G.J. Pourtant s’avance le désir d’une démocratie directe, de nettoyer l’approche du politique par un dégagisme qui vise même le président : « Macron démission ».

Des révoltes inachevées pour le moment

Dès les années 80, marquées par l’élection de Reagan aux States, de Thatcher en Grande Bretagne et aussi par l’effondrement de l’empire soviétique, l’offensive de la bourgeoisie capitaliste contre les prolétaires se durcit. Au programme, on aura la liquidation partout de l’État providence et des outils de résistances collectives de classes. La destruction du « collectif » est à l’ordre du jour. L’heure est au communautaire, à l’individualisation pour faire disparaître ce mode de défense contre un ordre profitable aux riches, au capital. Cette traque destructrice du cadre professionnel, lieu des résistances collectives, sera orchestrée par Mme Thatcher surnommée la « Dame de fer » en Grande Bretagne, contre les mineurs, les dockers. Cette offensive de la bourgeoisie se généralisera par l’éclatement et l’éparpillement du salariat : auto-entrepreneuriat, télétravail, ubérisation des emplois... Elle s’accompagne du développement et de l’accaparement des nouvelles technologies mises au service du capital. Elle franchit alors la porte de la sphère privée, s’insinue dans l’intime de la famille. Il s’agit de déconnecter l’être humain de ses environnements pour l’encadrer dans un présent de soumission, de consommation préfabriquée. On est là face à une stratégie qui vise à bloquer ou retarder toute velléité de rapprochement et de solidarité collective et autonome. Des conditions qui ne favorisent pas la prise de conscience de classe.
Les révoltes traduisent aussi ces réalités de décomposition sociale du système dans son rapport capital/travail : désindustrialisations, précarisations, délitements de tous les services publics, accentués par les restes du colonialisme aux Antilles, Kanaky et autres bouts de l’empire.
Mais tous ces actes offensifs de la bourgeoisie ont un contre-effet. Ils grippent, affaiblissent et rendent inopérants ses soutiens dans ces moments de révolte : les forces d’encadrement, les corps intermédiaires. Ces attaques contre le monde ouvrier dans et hors de l’usine, dans et hors du salariat, contribuent à façonner ces révoltes qui prennent alors place dans les rues de Paris, Santiago, Alger, Madrid ou Tunis... créant parfois par procuration ce fort désir de solidarité et de fête internationale qui éclot alors.
Malgré leurs contradictions, malgré leur caractère inachevé, ces révoltes intègrent une continuité dans la lutte des classes. Réoccupation de la rue, réappropriation d’un temps kidnappé, reconstitution d’un espace social collectif dissout, avec ce besoin d’action directe, d’autonomie. Ces révoltes sociales en reflet des grèves qui elles aussi prennent de plus en plus d’ampleur de par le monde pourraient-elles aussi préfigurer de nouveaux codes et de nouvelles situations d’émancipation ?
Face à ce monde y compris de gauche et d’extrême gauche réformiste et électoraliste qui détourne et retarde les nécessaires prises de consciences de classes, l’irruption de ces mouvements pour éphémères qu’ils paraissent et avec toutes les critiques qui leurs sont inhérentes, deviennent de fait dans cette guerre de classes, un moment de fête et de joie qui pourraient ouvrir des voies qui restent à explorer...

Decaen 10 03 2025.


Notes   

1. lire C.A N°346 : Gilets Jaunes 6 ans après.
2. LKP : Lyanna Kont pwofitasyon
3. K5F : Kollectif du 5 février.
4. 2500 blessé-es, 24 éborgné-es, 5 mains arrachées et 1 femme tuée chez elle, à      Marseille (source Amnesty International). Plus les 14 morts indirects autour des ronds-points.

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