Accueil > Courant Alternatif > *LE MENSUEL : anciens numéros* > Courant Alternatif 2025 > CA 351 Juin 2025 > Les jardins familiaux, un mode de vie en jeu face à des projets inutiles

CA 351 juin 2025

Les jardins familiaux, un mode de vie en jeu face à des projets inutiles

jeudi 19 juin 2025, par Courant Alternatif

A Strasbourg, la nouvelle de la fermeture définitive de 26 jardins familiaux supplémentaires au parc du Glacis annoncé seulement quelques jours avant la prise de l’arrêté municipal en question a rappelé la fragilité du maintien de ces jardins dans un contexte urbain ; la pollution de l’eau et des sols condamnant définitivement ces espaces de sociabilité pourtant foisonnants de vie. Cela va marquer le centenaire de l’association des jardins ouvriers Strasbourg Ouest à qui la municipalité avait confié la gestion à la périphérie Ouest. Des tensions sont apparues entre ces acteurs historiques de la promotion des potagers urbains et la municipalité pourtant écologiste qui entend poursuivre sa politique d’aménagement du territoire quitte à s’éloigner de sa vocation sociale.


En effet, la politique qu’elle mène concernant les jardins familiaux ne semble plus vraiment favorable à la création de nouveaux secteurs, comme dans les années 60, mais propose d’en abandonner la gestion ou d’en réduire la taille pour faire croire à de nouvelles créations -économie budgétaire oblige, le but étant plutôt de concentrer sa politique sur la communication et des « micro-implantations », tout en laissant place à des projets urbains inadaptés dans l’ambition de « faire modèle ». Derrière cet abandon progressif, comment ne pas y voir une volonté de détruire une culture issue du monde ouvrier, en en empêchant littéralement son expression ?
Il existe là, une longue tradition de maraîchage : les îlots, bords des ruisseaux et fossés de fortifications sont propices à cultiver, les glacis n’ayant pas vocation à être construits. Entre une autoroute et une fortification datant de 1870, on aurait pu penser qu’ils étaient protégés, d’autant plus que la loi de protection des anciens glacis de la fortification allemande de Strasbourg, de laquelle avait émergé la notion de « ceinture verte » est entérinée depuis 1922. L’art.3 prévoyait que les terrains non aedificandi continueraient de l’être et seraient aménagés en espaces libres, parcs et jardins, avec pour exception la construction de logements sociaux ou d’équipements d’intérêt public (1).
Les usagers de ces espaces ont donc été surpris de la décision de démantèlement, surtout qu’il a été impossible de trouver un terrain d’entente avec les élus le 05/03/2025 lors d’une réunion d’information. Seulement 3 prélèvements des sols et de l’eau ont été effectués par ANTEA en 2023, et ont donné lieu à un rapport de 800 p., la présence d’arsenic et de plomb dans les terres et de COHV dans l’eau aurait été détectée à des niveaux supérieurs à la norme à cause de l’utilisation des terres de remblai des anciennes industries de nettoyage à sec et de dégraissage des métaux.
Les participants dubitatifs se sont retrouvés chassés sans avoir été associés à cette question ni à une solution de remplacement ; la solution de dépollution ayant été exclue. On reconnaît là une tactique pour étouffer toute contestation, mais les jardiniers ne se laissent pas faire. L’association demande que le règlement du code rural stipulant le remplacement de tous ces terrains par la municipalité soit respecté.
Une pétition (2) lancée par un collectif anonyme avec un affichage et des articles dans le journal (DNA 21/03 et 18/04/2025) ont permis de diffuser l’incompréhension des usagers et la place de la mémoire associée à ces lieux.
On pourrait évidemment penser à une municipalité soucieuse de la santé publique, mais en parallèle se trouve un projet de transformation urbaine à l’arrière de la gare le long des fortifications décidé depuis mai 2023. Dans des articles (Rue 89 Strasbourg 26/05/23, 29/04/24), elle exprime sa ferme intention de transformer l’arrière de la gare en parking-silo, avec gare routière et hôtel. Les infrastructures existantes à la gare fonctionnent pourtant très bien et, selon leur propre enquête, 90% des usagers y viennent par des modes alternatifs à la voiture, rendant totalement inutile ce projet de parking connecté à l’autoroute d’ici 2027. Malgré ces incohérences, elle réunit ce mois-ci les principaux acteurs du projet, Ville, SNCF et Région, pour signer le début du chantier et probablement implanter de nouvelles activités industrielles. D’autres projets sont en cours, car dans d’autres jardins, les jardiniers refusent de laisser entrer les hommes d’ANTEA - laissant présager la fermeture de leurs terrains et leur possible conversion.
Il s’agit bien pour la municipalité de prendre le contrôle sur ces espaces, que les classes populaires s’étaient appropriés d’une façon ou d’une autre ; ces espaces restant une précieuse aide alimentaire et un lieu de loisir. Cela semble déranger. Rattaché à cette vision misérabiliste, « le jardin familial fait figure de repoussoir dans le discours des urbanistes » (3). Ce type de jardin ne correspond pas à leur vision de l’écologie, d’une part axée sur l’aménagement paysager (avec de « nouvelles normes d’appréciation esthétique » appliquées par un prestataire unique), et d’autre part, axée sur l’agriculture urbaine (« jardin collectif » dont les habitants ne peuvent jamais s’approprier -uniquement sur adhésion et ne laissant pas la possibilité d’un réel complément alimentaire, « jardin partagé » sous surveillance ou « micro-jardin ») (4). Dans ces nouvelles formes de jardins, ceux qui souhaiteraient simplement cultiver pour assurer une subsistance s’en trouvent éloignés ; voire même exploités en réinsertion sociale.
Sur le plan écologique, aucun inventaire de la faune et de la flore n’a été réalisé alors que la zone pourrait avoir un intérêt écologique du fait même de son ancienneté ; la mémoire en tout cas parle de « roseaux partout et de pêcheurs, de chouette et de lucioles ». L’idée absurde des paysagistes étant de la remplacer par des prairies de fauche pour donner un caractère « naturel » en plus de faire de la compensation carbone… greenwashing oblige.
Le jardinage reste une façon d’exprimer quelque chose d’une culture ouvrière qui a perduré. Or, l’agriculture urbaine ne permettra pas « l’expression de véritables pratiques de jardinage rendues guère possibles en raison de leur petite taille » ; l’alternative restant les regroupements (5) et la libre cueillette !

L.G.

Notes :
1. La ceinture verte de Strasbourg-les origines 1700-1935, Carnet 7-2021, Dir. Urbanisme, Strasbourg
2. leslignesbougent.org/petitions/sauvez-les-jardins-du-glacis-21140
3. Revue-espaces-et-societes, 2014, « Potagers urbains vs jardins familiaux ? Réforme urbaine et controverses autour du beau jardin et son usage légitime » par A. Frauenfelder, C. Delay et L. Scalambrin,
4. geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/jardin-ouvrier-familial-partage
5. voir les assises des jardins populaires en lutte

Répondre à cet article

1 Message

  • Sur cette question ne loupez pas le très beau (et très politique) film sur les jardins ouvriers d’Aubervilliers qui ont résisté face au saccage des JO de "Paris 2024", actuellement sur les écrans

    LA TERRE DES VERTUS .- Film de Vincent Lapize :

    Les Jardins ouvriers des Vertus à Aubervilliers sont une parenthèse de nature au milieu de la concentration urbaine.
    Depuis des années, des habitant.e.s y cultivent leurs potagers, tissent des liens, gardent contact avec le vivant. Cet îlot collectif est menacé par la construction d’un solarium et d’une piscine d’entraînement pour les JO 2024 et par le développement du Grand Paris. Face à la violence des tractopelles, les jardinièr.e.s en lutte inventent un laboratoire du commun, un havre de pensée, un territoire libéré.
    Entre conte impressionniste et récit de lutte, La Terre des Vertus pose un regard sur ce jardin-monde qui s’épanouit au cœur de la vie urbaine.

    Bande annonce sur YT

    repondre message


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette