CA 351 juin 2025
mercredi 25 juin 2025, par
À partir des années 60, l’Italie connaît une phase rapide d’expansion économique. L’industrialisation massive du Nord de la péninsule entraîne la migration de dizaines de milliers de terroni (1) appelés à abandonner leur sud rural pour s’entasser dans les banlieues et s’amasser au cœur des usines du triangle Turin-Milan-Gênes.
Les bouleversements qui travaillent en profondeur la société italienne entrent alors en contradiction avec une représentation politique accaparée entre les mains d’un seul parti, la Démocratie Chrétienne. Si les gouvernements se succèdent, l’exercice du pouvoir reste durant plus de quarante ans la prérogative de cette formation atlantiste tiraillée dans ses alliances à mesure qu’à gauche croît l’influence du Parti Communiste Italien.
Le PCI, tout en se réclamant de la résistance armée au fascisme, collabore à la rédaction de la nouvelle constitution promulguée en 1948 et met un terme aux insurrections populaires qui éclatent dans l’immédiat après-guerre. À partir des années 70 - craignant un scénario à la chilienne et souffrir le sort réservé à Salvador Allende si son parti remporte les élections - le leader communiste Enrico Berlinguer formule une alliance avec la Démocratie Chrétienne et un pacte avec le patronat.
De larges fractions de la classe ouvrière, des étudiants, des intellectuels ne se reconnaissent pas dans ce compromis recherché au sommet de l’État avec la bourgeoisie. Dans les usines, la combativité d’une nouvelle génération d’ouvriers déstabilise les syndicats, met en crise le régime et contraint certains intellectuels de gauche à un aggiornamento théorique (2). La dynamique ouvrière établit des passerelles avec les étudiants mobilisés dans les universités et s’associe aux luttes des habitants des quartiers populaires.
De ce tourbillon social qui durera plus d’une décennie, surgira une myriade de groupes politiques qualifiés à l’époque « d’extra-parlementaires ». Certains d’entre-eux mèneront des actions armées, ce sera le cas des Brigades Rouges (BR), nées dans les usines Sit-Siemens et Pirelli de Milan. Les BR occuperont et garderont une place à part dans cette constellation pour avoir séquestré et exécuté en 1978 Aldo Moro, dirigeant de la Démocratie Chrétienne et partisan du compromis historique avec le Parti Communiste Italien.
L’exécution d’Aldo Moro donne un coup d’accélérateur à la politique autoritaire de l’État qui s’amorce dès 1974 (3). On oublie souvent que ces mesures enrichissent la législation répressive mise en place en 1930 sous le régime fasciste par le Garde des sceaux Alfredo Rocco et sur laquelle la « République née de la résistance » se gardera bien de revenir… Une justice d’exception dissimulée sous les traits de la norme juridique va procéder à l’édification d’un État d’urgence permanent. Ce corpus de lois prendra soin de nier le caractère politique des faits jugés, les renvoyant systématiquement au registre du droit commun. Pour parachever cette reprise en main de l’État et refermer symboliquement la parenthèse entrouverte les décennies auparavant, l’architecte de ces lois spéciales, Francesco Cossiga devient président de la république italienne en 1985 (4).
La période qui couvre les années 80 voit décliner les mouvements sociaux et la collaboration est encouragée avec la justice. Parmi ceux qui ne prendront pas le chemin de l’exil, certains céderont à la « dissociation » d’avec l’histoire dont ils avaient été des acteurs, d’autres mèneront des procès guérillas mais sans réels relais extérieurs et dans un contexte de rapport de force très dégradé …
Au fil du temps, en fonction des intérêts des gouvernements et des relations entretenues avec les États où ces ex-militant-es trouveront refuge, ils deviendront et resteront l’objet de marchandages et d’une volonté de vengeance tenace (5). Ce sera le cas avec Macron et Draghi, avant eux entre Chirac, Sarkozy et Berlusconi. Aujourd’hui, c’est au tour de Milei et Meloni…
Xavier, Boulogne-sur-mer, le 06/04/25
Notes
1. Terme péjoratif utilisé à l’époque par les italiens du Nord pour désigner ceux qui migraient depuis leur Mezzogiorno natal.
2. Lire sur la question le point de vue de Mario Tronti : « Nous opéraïstes ». Éditions de l’éclat, 2013.
3. Le décret-loi du 11 avril 1974 et la loi Reale de 1975 étendent l’usage des armes à feu par la police, celui de la garde à vue et des arrestations préventives.
4. Dans leur livre « La révolution et l’État », Scalzone et Persichetti affirment : Cette justice spéciale dissimulée en justice pénale ordinaire, cette nature d’exception inavouable, constitue la spécificité - aux effets multiples et durables - de l’expérience italienne. »
5. Comme l’a écrit Serge Quadruppani, la fameuse « doctrine Mitterrand » qui a permis à certains militants italiens de s’installer en France, a d’abord servi à parachever une pacification pour l’essentiel obtenue par la répression.