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CA 351 juin 2025

Limoges, 1905 : une « singulière » grève contre le droit de cuissage

vendredi 27 juin 2025, par Courant Alternatif

Voici 120 ans, l’industrie limougeaude de la porcelaine a connu un long et victorieux mouvement social qui a mis en relief l’imbrication fréquente des rapports de classe et de sexe, ainsi que la difficulté de ne pas « consentir » dans certaines situations. Ce mouvement a été déclenché en réaction aux abus sexuels commis par un directeur d’atelier sur des ouvrières, mais sans que ce soit clairement énoncé pour expliquer l’unique revendication : le départ de ce directeur. Car étaient en jeu à la fois l’« honneur » de femmes et la « dignité » d’hommes – les pères ou maris dont ces femmes dépendaient légalement*.


Au début du XXe siècle, le patronat s’emploie en France comme dans d’autres pays à « rationaliser le travail », c’est-à-dire le déqualifier pour en réduire le coût. Les ouvriers voient leurs conquêtes remises en cause par l’introduction de nouvelles techniques permettant l’embauche croissante d’ouvrières surexploitées parce que sans réelle compétence professionnelle et parce que… femmes. Les ouvrières gagnent, en moyenne, deux fois moins que les hommes (1). Elles sont affectées aux ateliers les plus dangereux pour la santé : leur espérance de vie est de cinq ans inférieure à celle des hommes. Et elles se trouvent à la merci des contremaîtres ou directeurs : si elles leur résistent ou dénoncent leurs agissements, elles peuvent être licenciées et donc perdre la source de leur subsistance.

La conviction qu’une femme « honnête » doit rester à la maison et qu’un homme doit subvenir aux besoins de sa famille prédomine par ailleurs, dans cette société empreinte de l’idéologie bourgeoise. Mais le « salaire d’appoint » que rapporte le travail féminin est devenu nécessaire dans les foyers des prolétaires (2), et les ouvrières comprennent vite l’intérêt de s’organiser pour faire entendre leur voix. Ces divers éléments produisent des discours contradictoires dans la CGT : elle peut à la fois parler de supprimer le travail des femmes dans certaines industries et revendiquer l’égalité des salaires pour les travailleurs des deux sexes.

Barricade Ancienne route d’Aixe avec le corps de la jument Estacade du 21e chasseurs, 15 avril 1905.

En 1904-1905, de très nombreuses grèves mixtes éclatent à Limoges « la rouge » : dans la papeterie, le bâtiment… la porcelaine (sa principale activité industrielle), l’imprimerie.
D’autres sont menées uniquement par des femmes. 20% des ouvrières sont syndiquées – la moyenne nationale est seulement de 10% –, et la chambre syndicale de la porcelaine est à 42% féminine. En 1904, des lingères ont cessé le travail pour obtenir à la fois une hausse de salaire et le départ d’un contremaître ; dans l’entreprise de chaussures et sabots Fougeras, c’est l’autoritarisme de leur directeur et « son attitude à l’égard des femmes » qui ont poussé les ouvrières à faire de même pendant sept semaines – et elles ont obtenu, en plus d’une légère augmentation de salaire, que ce directeur soit mis dans un autre atelier.

Le choix des mots n’est pas anodin

L’historien Alain Boureau a contesté dans un livre (1) l’existence d’un droit de cuissage dans la France médiévale car il n’en voyait pas mention dans les textes officiels. Ce serait un « mythe » que les Lumières (Diderot, Beaumarchais, Voltaire…) auraient utilisé pour critiquer la puissance des seigneurs ou des curés au Moyen Age. Mais que ce droit de cuissage ne figure pas sur le papier n’a rien d’étonnant : il constitue une pratique réprouvée par une morale que les dominants prétendent respecter. Cela ne signifie pas que cette pratique n’a pas eu et n’a pas encore cours : elle est évoquée depuis des siècles (avec souvent pour victimes des vierges à la veille de leur mariage) et tout le monde saisit sans peine de quoi il s’agit.
De nos jours, il est recommandé d’utiliser « harcèlement sexuel » plutôt que « droit de cuissage ». Pourtant cette expression n’est pas son équivalent. D’une part, la personne qui harcèle n’est pas forcément dans un rapport hiérarchique avec la personne harcelée (ce peut être un simple « collègue de la victime, un consultant chargé du recrutement, un client de l’entreprise, etc. », nous disent le code pénal et le code du travail) – on n’est donc plus stricto sensu dans un rapport de classe. D’autre part, la personne qui harcèle peut être une femme, et la personne harcelée un homme – on n’est donc plus dans un rapport patriarcal.
De même, « viol » et « droit de cuissage » ne sont pas synonymes puisque le « droit de cuissage » est de la violence « permise » par une position hiérarchique dans l’espace public et qui peut s’arrêter à des attouchements, tandis que le viol se commet le plus souvent (hors temps de guerre) dans l’espace privé et constitue la plus grave des agressions sexuelles.
Alors méfiance : ces dérives linguistiques ne doivent rien au hasard, quand les tenants de l’ordre établi s’ingénient à masquer la hiérarchie sociale avec des « classes moyennes » boursouflées, et à réduire la domination patriarcale à des inégalités salariales entre hommes et femmes.

1. Le Droit de cuissage – La fabrication d’un mythe, XIIIe-XXe siècle (Albin Michel, 1995).

Brève chronologie du conflit dans l'industrie de la porcelaine

Le mouvement qui démarre le 28 mars 1905 chez Charles Haviland, la fabrique la plus grosse et la plus moderne de Limoges (3), va être baptisé « grève des peintres ». Pourtant, les femmes occupent dans cette fabrique 40% des postes – et même 50% dans son atelier de peinture. Comme le souligne le titre d’une chanson, les « peintresses » ont donc forcément participé à cette grève.

C’est officiellement le renvoi de trois « ouvriers accusés d’avoir fourni, depuis qu’ils étaient payés à l’heure, un travail insuffisant » qui met le feu aux poudres. En fait, ces « ouvriers » ont dénoncé le « droit de cuissage » (voir l’encadré) exercé par le directeur Penaud sur les ouvrières (il les « fait passer par un petit couloir pour entrer et sortir, et puis… », selon un témoignage elliptique rapporté par L’Écho de Paris le 19 avril). Penaud cède et réintègre les trois peintres, mais le mouvement se poursuit pour obtenir son renvoi. Haviland refuse et déclare que les enquêtes n’ont montré « aucun fait immoral » concernant Penaud, et en revanche « prouvé que certaines [ouvrières] se livraient comme suppléantes dans les maisons de prostitution ». Ses représentants proposent à la CGT la nomination temporaire de Penaud à la tête d’un autre atelier, mais la CGT – qui va assurer un très fort appui, notamment financier (4), aux grévistes – demande son départ ou son retour à la base dans un autre atelier (5).

Le 2 avril, la grève se propage à toute l’usine, puis à celle de Théodore Haviland, frère de Charles, où les ouvriers de la peinture réclament là aussi le départ de leur directeur, Sautour. Le maire socialiste de Limoges, Labussière, estime le 3 que « les conflits survenus n’ont aucune cause de gravité exceptionnelle ». Erreur d’appréciation : les patrons de la porcelaine font bloc parce qu’ils se sentent contestés, à travers Penaud, dans leur autorité sur « leurs » ouvriers et plus encore sur « leurs » ouvrières – pas question de céder aux grévistes, donc, en déplaçant Penaud ou Sautour ou en les licenciant. Leur fédération annonce que toutes les usines de la ville fermeront si le personnel des deux fabriques Haviland ne reprend pas le travail. Cette décision mettrait au chômage 13 000 personnes – soit plus de la moitié des 25 000 ouvriers et ouvrières sur une population de 90 000 habitant-e-s.

Le 5, les patrons porcelainiers décident le lock-out. Les ouvriers manifestent en masse dans tout Limoges. Le 14, le lock-out est étendu à 19 usines sur 32, et des barricades sont érigées dans l’un des faubourgs populaires. Penaud et Sautour sont menacés jusque devant leurs domiciles respectifs (6), et le mouvement demeure intransigeant (7). Le préfet interdit tout attroupement et fait entrer l’armée dans la ville… La situation vire à l’émeute : le 15, un millier de manifestant-e-s occupent les usines ; le 16, une bombe explose devant la maison d’un directeur, l’automobile de Théodore Haviland est incendiée, des armureries sont pillées. Le 17, la prison est attaquée pour libérer des manifestant-e-s interpellé-e-s. L’armée en blesse plusieurs autres et tue un jeune porcelainier, Camille Vardelle. Le 19, 30 000 personnes suivent son enterrement. Le 20, les grévistes votent le maintien de leur revendication ; les patrons, eux, refusent de mettre un terme au lock-out.

Le 22, toutefois, un accord est signé entre les deux parties : la délégation ouvrière « reconnaît la liberté du patron quant à la direction du travail et au choix de ses préposés » ; la délégation patronale s’engage à faire une démarche auprès de Charles Haviland pour « le prier de ne plus occuper Penaud dans sa fabrique de Limoges ». Il est admis, concernant Sautour, que le « conflit (…) n’existe plus » et qu’il est maintenu dans ses fonctions ; et aussi que « toute demande de modification de tarif sera différée », que les usines rouvriront le 25 avril et qu’« il n’y aura aucun renvoi pour faits de grève ».
Le 23, les délégués ouvriers (deux hommes et une femme) présentent cet accord lors d’une réunion à laquelle participent 1 500 personnes, et où est pour la première fois évoquée ouvertement la cause du conflit. L’article de l’accord concernant Penaud suscite de vifs débats ; il est décidé que s’il est dans l’atelier de peinture à la réouverture de la fabrique son personnel se remettra en grève, tandis que celui des autres usines reprendra le travail pour lui apporter un soutien financier. Le choix syndical d’avoir accepté d’ajourner les revendications salariales fait aussi tiquer, mais les délégués rappellent que « le conflit repose uniquement sur le cas Penaud » et qu’il ne peut être « aggravé par des questions de tarif ». Le texte de l’accord est néanmoins amendé. Il reconnaît que, « dans l’état actuel de la société », les patrons ont le pouvoir de nommer et renvoyer les chefs d’atelier, contremaîtres et directeurs, mais que « l’ouvrier possède, lui aussi, le droit incontestable de défendre par tous les moyens sa situation économique et sa dignité contre les abus et les dépravations d’un contremaître inique et oppresseur ». Moyennant quoi « les ouvriers, par la voie de leurs organisations, se réservent la liberté de formuler toutes les plaintes qui leur sembleraient justifiées et de proposer toutes mesures qu’ils jugeraient utiles pour éviter le retour de semblables abus ».

Le 24, Charles Haviland annonce qu’il ouvrira sa fabrique « sans le concours de M. Penaud ». L’armée se retire des usines, et celles-ci redémarrent toutes le 26.

LE CONTREMAÎTRE : « Tas de brutes ! Vous voulez me faire faire la culbute, sous prétexte que j’ai culbuté vos femmes !… », Jules Grandjouan, L’Assiette au beurre, 6 mai 1905.

Une amorce du combat pour le droit des femmes à disposer de leur corps

Dans cette grève, les abus sexuels commis par Penaud ont donc longtemps relevé du non-dit (8), pour diverses raisons. Du côté des ouvrières, par honte de les avoir subis et par peur de ternir leur réputation en le révélant. Du côté des ouvriers, parce qu’ils avaient le sentiment d’être dépossédés de tout par les patrons – de leur travail, mais aussi du « bien » que constituaient leurs femmes ou leurs filles (9).
Dans les syndicats et partis de gauche, on a observé la même discrétion – ainsi, c’est seulement aux obsèques de Vardelle qu’un représentant de la CGT a dit : « Nous voulons que, dans nos ateliers, on respecte nos femmes et nos enfants. » La CGT a aussi parlé des ouvrières comme d’un « sérail lamentable et involontaire » et de « malheureuses exploitées » sans évoquer leur participation à la grève : elles ont été invisibilisées par l’emploi du seul terme « ouvriers ». Enfin, le 20, le comité confédéral de la CGT a lâché, à Paris, que ce conflit social avait pour origine « les actes immondes d’un contremaître soutenu par tous les patrons porcelainiers ». La veille, dans un discours à l’Assemblée nationale, le député socialiste Jean Jaurès était resté plus réservé : « Le préfet savait que cette grève avait un caractère singulier (…). Une question de dignité morale [était] en jeu. »

Au final, seuls des chants satiriques locaux et des journaux anarchistes ont carrément dénoncé le droit de cuissage – mais Le Libertaire s’est demandé, le 25 avril 1905, si la cause de cette grève méritait « un tel effort » (sic !) ; et on a pu y lire que de tels agissements devaient être combattus non par la lutte sociale, mais par la lutte de chaque homme pour faire respecter par la force, voire l’assassinat, l’honneur de celle qu’il aurait dû « protéger » (re-sic !).

Quoi qu’il en soit, le refus de rapports sexuels imposés par un supérieur hiérarchique a été exprimé de la seule façon possible : par une mobilisation collective de ces ouvrières et
attendus des hommes et des femmes par le système patriarcal, on peut estimer que leur mouvement a défendu le droit des femmes à disposer de leur corps.

Vanina

* Cet article doit beaucoup à l’ouvrage Le Droit de cuissage –France 1860-1930 de la sociologue féministe Marie-Victoire Louis, paru aux éditions de l’Atelier en 1994.

Notes
1. Quatre fois moins pour les décalqueuses qui, à Limoges, remplacent la plupart des décorateurs dans les fabriques de porcelaine.
2. Le manque de ressources conduit des ouvrières vivant seules, ou des enfants, à de la prostitution occasionnelle, surnommée « le cinquième quart de la journée ».
3. Elle emploie 5 740 hommes, 2 400 femmes et 1 528 enfants.
4. La cotisation syndicale est alors de 10% du salaire pour les ouvriers, 5% pour les femmes et les enfants.
5. Les contremaîtres ou directeurs sont en général d’anciens ouvriers.
6. Charles Haviland, qui refuse de négocier sur le choix de ses représentants (alors que Penaud est prêt à démissionner), est seulement pendu en effigie le 14 avril.
7. Des souscriptions s’ouvrent en solidarité aux victimes du lock-out ; des pressions sont exercées contre les ouvriers et ouvrières qui refusent de contribuer à cette solidarité.
8. En revanche, de nombreuses plaintes ont été déposées à la chambre syndicale de la céramique.
9. À cette époque, plusieurs membres d’une même famille travaillaient souvent dans la même usine ou la même spécialité.

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