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CA 351 juin 2025

Un budget d’austérité

jeudi 26 juin 2025, par Courant Alternatif

Le budget de l’État représente environ 1500 milliards d’euros, si on additionne le budget de l’État et celui de la Sécurité Sociale (ce n’est ni la même caisse ni le même financement). Le PIB en 2023 s’établissait à 2800 milliards d’euros. Le budget y compris la Sécurité Sociale représente donc un peu plus de la moitié de la richesse hexagonale. Il a forcément des conséquences économiques importantes, quelles que soient les décisions prises.


Pourquoi parle-t-on de budget d'austérité ?

Non seulement les dépenses et les recettes publiques pèsent d’un poids très important dans l’économie, mais en plus elles en dépendent. En effet, le Parlement vote (si le gouvernement veut bien le laisser voter, ce qui avec l’usage intensif du 49-3 arrive de plus en plus rarement) des taux d’imposition ou de taxes. On ne peut que supputer ce que ces taux vont rapporter, car ça va dépendre de l’évolution économique. En ce qui concerne la Sécurité Sociale, c’est la même chose. Le taux de cotisations sociales est fixé mais si les salaires augmentent les recettes aussi, et si le chômage augmente ou les salaires baissent, les recettes vont baisser. Donc, le budget n’est pas neutre vis à vis de l’évolution économique, et en même temps c’est l’évolution économique qui va déterminer les recettes et une partie des dépenses.

Pourquoi parle-t-on de budget d’austérité ? Si les dépenses de l’État augmentent plus vite que ses recettes, ça revient à dire qu’il injecte plus d’argent dans l’économie qu’il n’en prélève. Il favorise donc la croissance. Si les caisses de l’État sont en excédent (ce qui heureusement n’arrive presque jamais), ça veut dire que l’État a prélevé plus d’argent qu’il n’en a dépensé, et donc qu’il a freiné la croissance, ou par les temps qui courent précipité la crise. A partir du moment où la priorité affichée est celle de la réduction des déficits, quelle que soit la méthode utilisée, on peut parler de budget d’austérité, c’est-à-dire que forcément la croissance va en prendre un coup, ou plutôt actuellement la récession nous guette. Évidemment, on peut perdre sur les deux tableaux. Si la récession induite par l’austérité budgétaire est trop importante, les recettes seront plus faibles que prévu et les dépenses plus importantes que prévu, et donc on aura à la fois une récession et un déficit aggravé. C’est une quasi-certitude pour les temps qui viennent.

De plus, la structure même des recettes n’est pas neutre économiquement. Les ménages modestes dépensent quasiment tout leur revenu. Les ménages les plus riches en épargnent ou investissent la majorité. Or normalement, c’est la consommation qui soutient la croissance. Si on veut relancer une économie, a priori le plus efficace serait d’aider les ménages modestes, à condition que l’économie ne soit pas trop mondialisée (1). Toutes les politiques fiscales de ces dernières décennies ont consisté à alléger les impôts des plus riches. On a aussi allégé les impôts supportés par les entreprises. L’idée étant que ça allait favoriser l’investissement, ce qui là encore favorise la croissance. Sauf que les grandes entreprises ont visiblement préféré rémunérer leurs actionnaires, déjà pourtant suffisamment riches, qu’investir dans un avenir incertain. Donc les allègements fiscaux ne se sont pas traduits par de la croissance. Or, ce sont bien ces cadeaux fiscaux qui sont une des principales causes de l’aggravation du déficit.

La structure des dépenses joue aussi. Visiblement, les deux axes actuels sont l’aide aux grandes entreprises et les économies sur les pauvres. L’aide aux entreprises n’étant conditionnée à rien à la différence de l’aide sociale, les entreprises en font ce qu’elles veulent, par exemple rémunérer les propriétaires. Donc là encore, l’orientation des dépenses de l’État ne va pas dans le sens d’une sortie de la crise. Sans compter le financement des grands projets nuisibles qui semble lui aussi prioritaire (utilisation de France Relance pour financer le nucléaire par exemple). Si on fait la chasse aux dépenses, ça passe évidemment par la restriction des services publics. Or ces derniers ne se résument pas aux tirs LBD des flics et aux drones des opérations extérieures. La restriction des services publics veut dire que des services essentiels comme la santé, l’éducation, la mobilité, etc cessent progressivement d’être gratuits, du moins pour une qualité minimale. La diminution des dépenses de l’État revient donc à diminuer le pouvoir d’achat de la majorité.

On nous a bien expliqué qu’on ne pouvait pas augmenter les impôts, c’était confiscatoire et mauvais pour la croissance (ah bon ?) et qu’il fallait limiter les dépenses et que les Français fassent des efforts. Donc, oui, c’est un budget d’austérité. Alors que la croissance prévue est de l’ordre de la stagnation, on prévoit des mesures d’économie qui mettront du monde au chômage, qui réduiront les débouchés d’un certain nombre de marchés, le gouvernement fait donc tout pour aggraver la crise. Évidemment, on se demande pourquoi. La cupidité (comme disait Marx, les capitalistes sont prêts à vendre la corde pour les pendre), ou certains auraient intérêt à la crise ?

Ce fameux déficit

Le déficit public était de 170 milliards d’euros en 2024, soit 5,8% du PIB. C’est comme si quelqu’un qui gagne 2000 euros par mois se trouvait avec un découvert de 112 euros à la fin de chaque mois. En fait, ce déficit serait plus important sans la Sécurité Sociale qui était en excédent de plus d’un milliard (excédent en chute libre depuis 2023). Donc, sur ces 171 milliards en réalité, le déficit de l’État central (car il y a aussi les collectivités locales) est de 154 milliards d’euros.
ATTAC chiffre les cadeaux fiscaux aux grandes entreprises et ménages aisés (baisse progressive du taux de l’impôt sur les sociétés, des impôts de production, mise en place du prélèvement forfaitaire unique, remplacement de l’ISF par un impôt sur la fortune immobilière (IFI)…) à 207 milliards d’euros sur la période 2018/2023 (2). Voilà plus de 41 milliards par an de déficit public récupérables… Le gouvernement cherche combien déjà ?

En plus, dans le même temps, les aides publiques aux entreprises ont augmenté : subventions, prêts, exonérations fiscales, exonérations sociales, crédits d’impôts… Par exemple, le plan France 2030 (initié en 2021) prévoit de mobiliser 54 milliards d’euros, le plan France relance (ce n’est pas le même, il date de 2020) en a mobilisé 100. Le gouvernement lui-même reconnaît que le montant de ces aides est très difficile à estimer. En effet, elles ne sont pas toutes mises dans le même chapitre budgétaire, il faut donc tout reprendre pour voir quelle mesure sert à quoi pour quel montant. Une revue des dépenses de l’Inspection générale des finances (IGF) évalue à 88 milliards d’euros le montant des aides versées en 2022 par l’État et la Sécurité sociale, à travers environ 380 dispositifs. Le montant des aides versées par les administrations publiques locales est évalué à 7 milliards d’euros en 2021 (3). Ça nous fait déjà 95 milliards sur un an…. Le tout sans compter les aides européennes. Une note de la Cour des comptes (juillet 2023) estime à 92,4 milliards d’euros le coût des aides de l’État aux entreprises pour faire face aux crises de 2020 et 2022. Le document porte à 260,4 milliards d’euros le soutien financier total. On voit qu’on navigue dans le flou le plus total, mais que les sommes sont carrément très importantes.

Évidemment, l’efficacité de tout ça est très rarement évaluée. Et ce n’est pas avec la baisse des budgets de fonctionnement des services qui pourraient se charger de cette évaluation que ça va s’améliorer. « L’organisation administrative française ne prévoit pas d’organes ministériels ou interministériels spécifiquement chargés de procéder au suivi et au contrôle des aides de l’État aux entreprises (…). Le système français d’évaluation des aides publiques est donc disparate et dépourvu d’organe de suivi et de contrôle ». Je ne saurais mieux dire que ce rapport parlementaire publié en … 1999 ! Rien d’étonnant donc aux licenciements secs après avoir perçu des aides, éventuellement à la création d’emplois. C’est parfaitement légal.

Le budget 2025

Le budget prétend baisser le déficit de 17,3 milliards par rapport à 2024. Attention, pour 2024, il ne s’agit pas du déficit prévu mais du déficit réel dont on se souvient qu’il a été de 40 milliards plus important que le déficit prévu, pour 2025 il s’agit d’un déficit prévu qui sera certainement largement dépassé. En effet, si les conséquences économiques de ce budget d’austérité, le tout dans un contexte mondial dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est incertain, s’avèrent plus dramatiques que prévu officiellement par le gouvernement (qui prétend qu’il va redresser la France), les recettes prévues s’effondreront.
Comment compte-t-il s’y prendre ? Une contribution va quand même être demandée aux plus grandes entreprises (celles qui font plus d’un milliard de chiffre d’affaires) ainsi qu’un petit effort aux plus riches (ceux qui gagnent plus de 20 000€/mois).

Comme on ne cesse de nous le répéter, en 2023, les deux premiers postes de dépenses publiques étaient les dépenses de protection sociale (41,0% des dépenses publiques) et les dépenses de santé (15,6%). Donc, il semble logique de freiner les dépenses de ce côté là n’est-ce pas ? Ben ouais, mais c’est quand même un peu curieux de pourchasser les dépenses dans la seule caisse qui est en excédent (comme on l’a vu plus haut)… Sauf si l’idée était de privatiser la santé et la protection sociale, ou de s’attaquer à un élément important du niveau de vie des exploité·es. Ce discours donne la tonalité générale de ce budget. Le pseudo-équilibre de ce budget c’est de dire qu’on demande une contribution aux plus riches (mais toute petite et provisoire) et qu’en échange les moins riches dont le régime social est pourtant pour le moment équilibré financièrement doivent se serrer la ceinture pour que les autres ne paient pas trop d’impôts. Et haro sur les exploité·es, sans aucun souci de cohérence. Par exemple, les RSA-istes vont devoir s’inscrire au chômage mais on ne veut pas augmenter le budget de France Travail qui aura pourtant des millions de personnes supplémentaires à « accueillir ». Donc, le premier trait de ce budget c’est la casse sociale. Plus on assiste les riches, plus le discours doit convaincre que les assisté·es sont les pauvres qui nous coûtent un bras.

Ensuite, l’État a essayé de s’en prendre aux Collectivités Locales. La taxe d’habitation et la taxe professionnelle ont été supprimées il y a quelques années, or c’était leur principale ressource avec la taxe foncière. L’État était censé compenser, ce qui est un moyen efficace de limiter l’autonomie des communes et des départements. Vos projets seront financés s’ils ont l’agrément du ou de la Préfet·e. Maintenant il trouve que ça coûte trop cher.   
Enfin, on taille à la hache dans pas mal de ministères : culture, écologie, éducation nationale, santé… Les budgets de la défense et de l’intérieur, eux, augmentent, de même que très légèrement celui de la justice. Au vu des conséquences sociales prévisibles de ce budget, ça se comprend.

Donc en résumé, premièrement ce budget aggrave la casse du service public. Nous avons beaucoup de critiques à faire au service public, qui est d’abord un appareil répressif et de normalisation, mais il faut comprendre que ce qui est détruit maintenant, c’est le produit de conquêtes sociales, et que cette destruction représente une réelle amputation du pouvoir d’achat et une évolution inquiétante pour l’avenir. La scolarité coûte à l’État en moyenne plus de 8000 € par an par élève. Si pour baisser les impôts on transfère le coût sur les parents, combien pourront aller au-delà de la scolarité obligatoire ? Si on privatise en subventionnant le privé, quelle sera l’orientation idéologique des programmes ? S’améliorera-t-elle ? Le gouvernement annonce fièrement une hausse du budget de l’éducation, il oublie juste de préciser qu’elle est inférieure à l’inflation…
Deuxièmement, quand il prétend faire des économies sur la bureaucratie, il ne supprime naturellement ni les jets privés, ni les petits fours, ni les réceptions somptuaires. Par contre, il ferme ou regroupe des services qui sont une entrave (certes timide) à la liberté d’entreprendre par leur action sur l’écologie, les filets de sécurité sociaux, les études sur les impacts écologiques et sociaux de projets gourmands en subventions…
Enfin, on ne touche aux sous des actionnaires que de façon cosmétique, juste de quoi justifier le vote du PS, qui de toutes façons a initié cette politique.

Quel avenir se dessine ?

Il est toujours risqué de se lancer dans les prévisions économiques. Mais là, il y a quand même assez peu de risque d’erreur en prévoyant au minimum une récession, des licenciements, le tout avec des parachutes sociaux de plus en plus troués. La France a moins souffert socialement du COVID que d’autres pays grâce à sa protection sociale. C’est à cela que le gouvernement s’attaque.
On pourrait rêver que la crise permette au moins de ralentir la destruction de la planète. Le gouvernement y a pensé avant nous, et essaie de détricoter les rares filets protecteurs en ce domaine. Et il a prévu les flics au cas où. Donc non seulement on va nous demander de nous serrer la ceinture pour remédier à un déficit qui va du coup s’aggraver, mais on devrait aussi réussir à avoir une diminution de la croissance avec une accélération de la destruction de la planète.

Enfin, bien sûr, tout ça n’est possible qu’avec une aggravation de l’autoritarisme. Que ce soit avec les moyens purement militaires dont les budgets sont en augmentation. Que ce soit avec les moyens idéologiques, patriotisme en ces temps de bruits de bottes, et racisme et xénophobie, ça a toujours plus de chances de marcher en période de crise, et à défaut, ça monopolise la scène politique.
Nous ne pouvons y opposer que notre solidarité. Qu’on soit pour ou contre la décroissance, elle sera    bien là pour une partie de la population. Peut-être que ce pourrait être l’occasion de préfigurer une organisation quotidienne résistante à cet avenir sombre. La défense de la protection sociale passe par la solidarité avec l’immigration, et d’une pour rappeler que c’est une conquête sociale et non un droit lié à la nationalité, et de deux parce que l’immigration contribue largement à l’équilibre du système. Et bien sûr, la bagarre contre les licenciements ne peut pas se laisser affaiblir par des divisions racistes.

Sylvie

Sauf indication contraire, les chiffres sont tirés du site de l’INSEE.

Notes
1. Dans ce cas, et c’est ce qui s’est passé après 81, l’amélioration du pouvoir d’achat peut se traduire par une augmentation des importations plutôt que par une relance.
2. La dette de l’injustice fiscale, Rapport 03/25, ATTAC et CADTM, disponible gratuitement sur internet
3. Sources gouvernementales. Aides publiques aux entreprises : un état des lieux, La documentation française, 17 septembre 2024, disponible gratuitement sur internet

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