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Un « État calédonien » dans
des « États-Unis français »

Et la nouvelle-Calédonie comme exemple à suivre pour la Corse ?

mercredi 16 juillet 2025, par admin x


Revenons sur Terre : le texte signé le 12 juillet n’est en fait qu’un projet d’accord. Il doit encore être accepté par les formations politiques et par la population de l’archipel ; il reste très vague dans certaines de ses formulations et sa concrétisation dépend très largement du Congrès calédonien. Ce texte parle d’un « “État de la Nouvelle-Calédonie” au sein de l’ensemble national, qui serait inscrit dans la Constitution de la République française ». La question de l’indépendance est ainsi évacuée pour l’heure : il n’est question ni d’une « Kanaky » ni d’une « Kanaky-Nouvelle-Calédonie ». Il est seulement écrit qu’il sera possible de modifier le nom du Congrès et les signes identitaires de la Nouvelle-Calédonie…

Le 2 juillet 2025 s’étaient ouvertes, à l’initiative de Macron, de nouvelles négociations entre les six délégations calédoniennes et les représentants de l’État français (les précédentes, animées par Valls dans l’archipel, avaient échoué il y a quelques mois). Ces six délégations représentaient les indépendantistes du FLNKS-UC et de l’UNI-Palika, les anti-indépendantistes du parti Les Loyalistes, les centristes de l’Eveil océanien et de Calédonie ensemble, Les Républicains.
Les deux députés calédoniens étaient là : Emmanuel Tjibaou, président de l’Union calédonienne, pour le camp indépendantiste (Christian Tein, président du FLNKS, a été libéré mais sa présence a été refusée par l’Elysée) ; Nicolas Metzdorf, chef du parti Les Loyalistes, pour le camp anti-indépendantiste.
A l’ouverture de ces négociations, Macron avait évoqué la possibilité d’un « Etat associé » dans les quinze-vingt ans – Tjibaou avait retenu les mots « Etat associé » qui avaient indigné Metzdorf…

Tout semble en fait renvoyer à l’appréciation du Congrès calédonien. Par exemple, les pouvoirs régaliens que pourraient obtenir la Nouvelle-Calédonie dépendent de lui : c’est lui qui peut décider de les demander à l’Etat français, ensuite un « comité de travail » incluant des représentants de l’Etat français travaillera sur le sujet, puis l’avis de la population calédonienne sera requis.
Les anti-indépendantistes pensent sans doute avoir obtenu là de sérieux moyens de blocage contre l’indépendance : leur camp s’emploiera à ce que le Congrès calédonien ne prenne pas des décisions de ce genre. Idem pour la « loi fondamentale de la Nouvelle-Calédonie » à venir sur les signes identitaires et autres (jusqu’ici, aucun accord n’a été trouvé entre les différentes formations politiques concernant le drapeau de l’archipel). Le camp indépendantiste a récemment perdu les deux présidences des institutions calédoniennes (celle du Congrès et celle du gouvernement), et les anti-indépendantistes vont veiller à ce qu’il ne les retrouve pas.
De plus, une « loi organique spéciale » va faire évoluer la composition des assemblées de province. Or, c’est une grande partie de leurs membres qui compose le Congrès calédonien, et le nombre de membres représentant les trois provinces (le Nord et les Iles indépendantistes, le Sud anti-indépendantiste) au Congrès favorisait jusque-là les indépendantistes, au grand dam des Loyalistes. Dans le texte de l’accord, il est question de « tenir compte des réalités démographiques et de l’objectif du rééquilibrage »…

Les anti-indépendantistes ont aussi obtenu que les provinces puissent avoir leurs ressources propres (notamment par les impôts) et leur police, et on peut compter sur les dirigeant-e-s de « leur » riche province Sud pour ne pas l’oublier. Le texte de l’accord dit, certes, que la « loi organique spéciale » garantira le « maintien d’un mécanisme de solidarité financière entre les différentes institutions et collectivités de la Nouvelle-Calédonie », mais on verra concrètement ce que ça donne, étant donné que la province Sud voulait faire sécession. (Idem pour le transfert des compétences de la Nouvelle-Calédonie à ses provinces que doit instituer cette « loi organique spéciale ».)

Les indépendantistes ont lâché du lest sur la question du corps électoral  : dix ans de présence sur le territoire suffiront pour avoir la nationalité calédonienne et pour participer en février 2026 au vote sur l’accord signé ; quinze ans seront requis pour participer aux provinciales de juin 2026.
Il était très probable que la délégation kanak (avec Tjibaou à sa tête, mais Tein pas loin) signerait le projet d’accord en s’accrochant à la promesse d’un « Etat associé » (même dans les « quinze ou vingt ans » annoncés au début des négociations par Macron, mais qui ne sont pas mentionnés dans le texte).

Il n’est également pas si étonnant que la délégation des Loyalistes ait aussi fini par signer le projet d’accord, parce que ces « ultras » ne représentent pas le patronat calédonien, et que celui-ci ne pouvait pas laisser plus longtemps la situation économique s’enliser. La droite, autrement dit Les Républicains, est représentée au gouvernement français par Retailleau, et celui-ci a récemment nommé comme un de ses conseillers Alcide Ponga (chef d’entreprise kanak dans le secteur minier) qui dirige le Rassemblement-LR dans l’archipel et qui est actuellement chef du gouvernement calédonien. Le projet d’accord est ainsi soutenu par les macroniens et par la droite.

La France va quant à elle lâcher pas mal de sous car l’idée de fond est de relancer l’économie calédonienne :

  • Elle promet aux indépendantistes de rebooster la filière du nickel – notamment la transformation de ce minerai dans les usines calédoniennes (si les conditions le permettent, est-il quand même précisé : autrement, « il sera exporté »). Il y a aussi la promesse d’aider l’usine de la province Nord. Le gouvernement semble donc revenir en arrière sur la question du nickel (il voulait plutôt arrêter sa transformation sur place), reste à savoir s’il concrétisera cet engagement (entre autres parce que la Cour des comptes a son mot à dire dessus).
    - Elle promet de transformer certains de ses prêts en subventions (sur la demande insistante des diverses délégations calédoniennes)… à certaines conditions, pour réduire la dette énorme des institutions calédoniennes. Reste là encore à voir ce qu’elle consentira à faire sur cette question.

Mais l’État français va garder la main dans de nombreux secteurs calédoniens : le nickel, le commerce extérieur, les questions internationales et de défense, « la sécurité et l’ordre public » (notamment par la « création d’un Haut Conseil calédonien de la sécurité » où figureront les diverses instances calédoniennes – jusqu’aux autorités coutumières).
Bref, la France conserve l’archipel dans son giron : elle reste « en lien étroit » avec lui pour « préserver l’« environnement terrestre et marin » calédonien ; il est sous sa « protection » au niveau international et sous sa tutelle économique concernant en particulier le nickel.
Les services du haut-commissariat vont par ailleurs être renforcés…

Le rôle du Sénat coutumier est également renforcé, sur le papier au moins (de même que le pouvoir des communes et des aires coutumières). Avant, le Sénat coutumier était surtout un organe de consultation. A présent, on attend de lui qu’il s’implique dans la « prévention de la délinquance », et une « police coutumière » va être créée.
On peut voir sans peine, dans ce genre de mesures, la volonté de l’État de « mouiller » les indépendantistes dans le maintien de l’ordre  : ils ont à charge de contrôler mieux « leur » jeunesse. Mais en fait il est prévu un renforcement des forces répressives à tous les niveaux – et la création d’une nouvelle prison pour « soulager » celle du Camp-Est.

La jeunesse, désignée comme « la force de la Nouvelle-Calédonie », est déclarée sujet d’importance  : des politiques concernant la santé, l’éducation, la formation, l’emploi, la culture, mais aussi « la lutte contre les addictions à l’alcool et aux drogues » et « l’engagement civique », vont lui être consacrées par l’Etat français ; on va lui proposer un Service militaire volontaire et autres attractions militaires…

On verra, si l’accord est accepté, comment se concrétisera la « volonté de faire peuple » qui y est affirmée.
En tout cas, sans tomber dans le complotisme, on peut dire que l’État français a tout mis en œuvre, ces dernières années, pour « faire craquer » les indépendantistes (en particulier la jeunesse kanak) par son choix de maintenir le troisième référendum pendant la pandémie de Covid, puis celui de « dégeler » le corps électoral. Le troisième référendum aurait sans doute débouché sur l’indépendance s’il s’était déroulé à un autre moment. Les émeutes de mai 2024, en ruinant l’économie de l’archipel, ont eu pour effet pervers de permettre à l’État français de resserrer son emprise (économique et militaire) sur l’archipel. Non seulement le patronat calédonien appelle aujourd’hui l’Etat à l’aide et une bonne part de la population calédonienne (très largement kanak) se trouve dans une grande précarité ou vraie pauvreté (le chômage « spécial émeutes » qui avait été prolongé avait vu sa rémunération baisser, puis il s’est arrêté, un nouveau dispositif devrait le remplacer mais à quel tarif ?), mais les gouvernants calédoniens de tous bords (élu-e-s politiques et dirigeant-e-s économiques) sont à la merci de l’Etat français, que ce soit pour relancer l’économie ou pour assurer le paiement des retraites et autres prestations sociales.

L’État français œuvre donc, bien sûr, pour un « retour à la stabilité et l’ouverture de nouvelles perspectives », pour « l’indispensable assainissement des finances publiques locales et le redressement des comptes sociaux » (y compris par une réforme fiscale dont les anti-indépendantistes ne veulent pas). A côté de la double nationalité, les Calédoniens conserveront leur citoyenneté… européenne. On gardera la monnaie calédonienne, mais l’Etat français laissera la Nouvelle-Calédonie libre de mettre ce qu’elle veut sur ses billets – petit cadeau symbolique aux indépendantistes, mais il n’est pas certain que les « anti » les laissent faire, là encore. L’encadrement calédonien, civil et militaire, sera également renforcé – y compris pour les Kanak, à travers le dispositif « Cadres Avenir » qui existe déjà. L’Agence de développement rural et d’aménagement foncier (ADRAF) pourra aider au développement des activités économiques ou permettre une extension des terres coutumières. Etc.

Il y a dans le projet d’accord beaucoup d’inconnues, car sa réalisation dépend en grande partie de plusieurs scrutins à venir : à l’automne, le vote au Parlement sur l’insertion dans la Constitution française d’un changement de statut pour la Nouvelle-Calédonie ; en février 2026, le vote dans l’archipel sur le projet d’accord signé ; en mars-avril 2026, l’adoption de la « loi organique spéciale » sur la Nouvelle-Calédonie ; en juin 2026, les élections provinciales qui ont été reportées à deux reprises. (Et il y aura aussi, en mars 2026, les municipales en France et dans l’archipel.)
En attendant, les délégations du FLNKS et des Loyalistes semblent – d’après la presse – redouter assez l’accueil qui va leur être réservé, à leur retour dans l’archipel, pour avoir signé ce texte.

Vanina

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