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CA 352

Jeunes migrant.es : desluttes très déterminées de mineurs isolés

vendredi 18 juillet 2025, par Courant Alternatif


Les mineur.es non accompagné.es arrivent France dans des conditions très difficiles, après de longs parcours dangereux et extrêmement éprouvants. L’accueil qu’ils.elles trouvent ici est évidemment loin d’être à la hauteur de leurs espoirs. Des associations leur apportent souvent un premier accompagnement qui s’avère indispensable. Mais ce sont leurs propres capacités à s’organiser et à se mobiliser qui leur permettent de construire un rapport de force et de se faire entendre pour défendre leurs droits.

Un accueil des autorités françaises fait de défiance, de violence et de mépris du droit

Partout sur le territoire français, les situations se multiplient où les institutions mettent, au mépris du droit et dans l’impunité la plus totale, des mineur.es non accompagné.es (MNA) à la rue, sans droits ni ressources, et qui survivent dans des conditions inacceptables.
Avant d’entrer dans l’Hexagone, ces jeunes subissent souvent des refoulements aux frontières [1], lors de contrôles au faciès faits en toute irrégularité, sans que soit prise en compte leur minorité. Ils peuvent se retrouver enfermés dans des zones d’attente (ports et aéroports internationaux) ou /et des centres de rétention, - en particulier en Guyane et à Mayotte- , et même se voir attribuer, par des pratiques illégales des préfectures, de fausses dates de naissance qui les font passer pour des majeur.es.

Pour être "mis.es à l’abri" par les institutions, ces jeunes doivent prouver leur minorité et leur isole-ment auprès des services de l’aide sociale à l’enfance (ASE), dépendant des départements. Cepen-dant, lors de la première "évaluation", ces services rejettent un nombre important de dossiers en con-sidérant ces enfants comme des migrants adultes, remettant en cause leur parole et leurs documents d’identité. Les méthodes utilisées sont souvent intrusives et déstabilisantes : les jeunes    peuvent subir des tests osseux (bien que ceux-ci soient considérés comme non fiables), des entretiens d’’« évaluation sociale » destinés à déterminer si l’âge déclaré par le ou la jeune paraît crédible et qui sont en fait de véritables interrogatoires.

Par-delà les disparités de traitement d’un département à l’autre [2], c’est la logique de contrôle et le soupçon de fraude qui prédominent, plutôt que la présomption de minorité.
Une fois la minorité déniée, loin d’appliquer la Convention internationale des droits de l’enfant, qui devrait obliger l’ASE à fournir hébergement et assistance éducative à l’adolescent.e pendant toute la durée de l’instruction de son recours, c’est la rue qui attend le.la jeune.
Des associations solidaires l’invitent alors à déposer auprès du juge des enfants un recours qui peut prendre de longs mois. Ce recours n’étant pas suspensif, ces jeunes, ni mineurs, ni majeurs = "mi-jeurs", se retrouvent exclu.es de toute forme de protection et privé.es de leurs droits fondamentaux : hébergement [3], accès aux soins, suivi éducatif (cf. encadré) et besoins les plus vitaux (alimentation, vêtements, hygiène, etc.).
Si le.la Juge donne raison aux jeunes sur leur minorité, l’ASE et le département sont contraints de les reprendre sous leur protection. Sinon, et sans qu’il y ait la moindre place au doute, ils.elles sont con-sidérés comme majeurs et donc migrant.es illégaux susceptibles d’être expulsés.
Certes, l’ASE, comme tous les services sociaux, manque totalement de moyens, mais il est clair que la maltraitance des migrant.es, jeunes et adultes, résulte d’une volonté politique de l’Etat et des départements.

Les voies de la résistance : celle des associations solidaires...

Dans de nombreuses grandes villes en France, on voit des campements de tentes ou des squats de jeunes livrés au cycle violent des rafles et des évacuations policières. Celles-ci sont menées au pré-texte hypocrite du respect de la santé, de la sécurité (pourquoi pas du du bien-être ...) de ces jeunes condamné.es délibérément à la rue du fait des autorités elles-mêmes. Elles sont accompagnées de pseudo « mises à l’abri », de toute façon temporaires, et motifs à dispersions forcées dans d’autres lieux et régions...avant des retours à la rue : c’est sans fin un harcèlement aussi cruel qu’inefficace.   
Dans les villes moyennes et petites, un peu partout, existent des associations solidaires, des collectifs de quartiers, des réseaux RESF (Réseaux éducation sans frontières) opposés aux mesures répressives du gouvernement en matière de migration. Pour des raisons à la fois humanitaires et politiques, ils s’activent utilement à chercher  hébergement et accompagnement pour ces ces jeunes.   
Ces associations pallient les manques (délibérés) de L’État et des institutions. Très souvent, ce sont elles qui font les démarches, organisent tout, prennent en charge les mineur.es au risque de parler et d’agir à leur place et de ne pas favoriser leur autonomie ; c’est le cas en particulier dans des petites villes ou des zones rurales, où les jeunes isolé.es, moins nombreux.ses, se retrouvent hébergé.es dans des familles.

…et la lutte tenace et auto-organisée de mineur.es eux.elles-mêmes

Dans les grandes villes où se concentrent plus nombreux.ses des jeunes en recours de minorité, des    syndicats, des partis politiques, des associations là aussi  se montrent solidaires, mais ils semblent le faire dans le respect de l’autonomie d’action des jeunes, les premier.es concerné.es.
En effet ceux.celles-ci ont su montrer, depuis quelques années, leurs capacités d’action collective et d’auto-organisation, ce qui leur a donné une visibilité et une résonance fortes. A l’image, en fait, de leurs aînés, travailleurs sans-papiers, lancés dans des grèves et des actions de longue durée dans certaines entreprises pour exiger leur régularisation [4]

Ainsi, après les évacuations des campements puis des gymnases, des mineur.es en attente de recours, excédé.es d’être rejeté.es de partout dans l’indifférence quasi générale, se sont organisés pour se rendre visibles. Ils.elles ont été près de 400 à dormir pendant des semaines en septembre 2023 dans le parc de Belleville (Paris 20°) , puis ont occupé successivement la Maison de l’Air de Belleville, l’Académie du Climat (4° arrondissement), et le Cent-Quatre (Paris 19°) en mars dernier. Par ces actions directes, ils.elles ont réussi à faire pression sur les pouvoirs publics pour obtenir des mises à l’abri, certes temporaires mais qui ont concerné environ 900 jeunes. Puis ils.elles ont décidé d’exister en tant que Collectif des jeunes du Parc de Belleville, regroupant 450 jeunes. Ils.elles ont continué à organiser des actions d’occupations de sites culturels appartenant à la Mairie de Paris : la Maison des Métallos (Paris 11°), depuis début avril 2024 et pendant près de trois mois, dont ils ont fait "une maison de luttes" ( avec les soutiens de voisins, de syndicats, d’autres collectifs ). Après leur expulsion de ce lieu, c’est la Gaîté lyrique (Paris 3°) qu’ils.elles ont occupée, le 10 décembre 2024.
Ces occupations ont le mérite de "casser l’invisibilité et l’isolement" des jeunes en recours de minorité, de créer un rapport de forces pour faire pression sur les institutions, de cristalliser les    mobilisations solidaires, de rendre sonores et visibles leurs revendications : respect de la présomption de minorité, réduction de la durée des recours, hébergement digne et pérenne, scolarisation, fin du harcèlement policier et des évictions sans relogement adapté, couverture médicale et psychologique digne, accès à la culture et aux transports ; bref, ce à quoi les mineur.es ont droit.

Les occupations de bâtiments, malgré des conditions difficiles, sont "actives". Non seulement les jeunes gèrent le quotidien collectivement, prennent des décisions en assemblée générale, organisent des permanences juridiques pour l’accès à la santé, à l’école, mais aussi ils.elles multiplient les manifestations, les réunions publiques, les rassemblements devant les mairies, la préfecture, le rectorat ; tout en tissant des liens de solidarité avec des habitant-es, des syndicats, des associations.

Tout cela énerve fortement les autorités.

Le 18 mars, les jeunes ont été évacué.es de la Gaîté lyrique, sur arrêté du préfet et avec la complicité de la maire de Paris, avec déploiement de CRS et de gendarmes mobiles qui ont chargé violemment les manifestant.es et sont entrés dans l’édifice en utilisant gaz lacrymogènes et matraques. Plusieurs jeunes migrants ont été blessés. 65 interpellations ont eu lieu ;   27 jeunes interpellés ont reçu une obligation de quitter le territoire français -7 de ces OQTF ont sauté "grâce à la pression" [5]
Le 21 mars, une enquête pour violences policières volontaires a été ouverte.
Hidalgo, de son côté, a considéré que cette opération policière d’évacuation était "nécessaire" … et elle n’a proposé aucune solution d’hébergement. Donc la rue, à nouveau, pour ces jeunes, avec l’installation d’une dizaine de campements sur les quais de Seine, qui ont été évacués à leur tour le 1er avril.

La lutte continue et s'étend

Sans lieu collectif, à cause de la dispersion, la lutte continue plus difficilement. Pourtant, les jeunes déclarent : "On ne va jamais baisser les bras ou se décourager. C’est notre avenir et nos rêves qui sont en jeu".
Dès l’automne 2024, les mineur.es en lutte du Parc de Belleville avaient créé une coordination na-tionale pour donner une dimension plus globale à leurs engagements et lier leurs combats à d’autres mouvements, dont ceux des travailleurs.ses sans-papiers. Les luttes menées dans la région parisienne ont été les les plus visibles, et avec un fort écho médiatique ; elles ont inspiré des dynamiques ail-leurs, et les collectifs auto-organisés de jeunes exilé.es arrivés seul.es sur le territoire se multiplient pour faire respecter leurs droits.

Une première rencontre de la coordination nationale des collectifs de mineur.es en lutte avait eu lieu en septembre 2024, entraînant la formation d’autres collectifs.
Fin janvier 2025, ce sont huit collectifs – Toulouse, Marseille, Lille, Paris, Rouen, Rennes, Clermont Ferrand et Tours – qui se sont réunis, pour la deuxième fois à Paris. Pendant trois jours, ateliers et discussions leur ont permis d’échanger sur leurs stratégies de lutte et leurs revendications.
D’autres collectifs se sont créés à Lyon, Saint-Etienne et Besançon.

La troisième rencontre a eu lieu à Lille, les 3 et 4 mai 2025, à l’appel du Collectif des Jeunes en Recours des Bois Blancs et du Collectif des Habitant-es Solidaires et Indigné-es des Bois Blancs, tous deux nés en 2024 alors qu’environ 70 jeunes en recours pour faire reconnaître leur minorité survivaient sous des tentes dans un campement installé par l’association Utopia 56 dans un parc public de quartier.

Les enjeux de ces rencontres sont le partage d’expérience (les situations faites aux mineurs isolés sont sensiblement différentes selon les villes et les départements), l’organisation collective, la coordination des luttes pour gagner en visibilité et en poids, le renforcement des solidarités.
Les principales revendications sont partagées par tous ces collectifs : avoir un toit, être régularisé, être scolarisé, pouvoir se soigner et circuler dans les transports publics.   
La volonté est aussi de changer la perception, dans le grand public, des mineur.es isolé.es, à qui les dirigeants politiques ont apposé une étiquette de délinquance, de personnes dangereuses, – alors qu’ils et elles sont plutôt en danger car dans une extrême précarité.
Par ailleurs, au niveau local comme national, chaque collectif veille à créer des liens avec d’autres organisations syndicales et politiques solidaires, pour s’attaquer avec plus de force aux mesures d’un État et d’un système qui "autorisent la violence, le sexisme, la xénophobie".

Enfin l’objectif que se donnent les mineur.es est d’élargir la coordination pour qu’elle représente toujours plus de villes, afin d’ unir les forces, de donner une ampleur hexagonale aux luttes locales, de les encourager et de permettre l’organisation de manifestations communes et simultanées. Non seulement pour dénoncer, mais aussi pour informer sur la situation des mineur.es isolés en France et pour trouver des solutions à leurs revendications.

Kris-le 20 juin

Pour écrire au collectif des jeunes : deleguesmnalille chez gmail.com
Pour suivre sur les réseaux sociaux les luttes des collectifs de mineurs isolés en France :

  • Lille @mna_des_bois_blancs
  • Paris @belleville.mobilisation
  • Rouen @collectif-de-rouen
  • Tours @collectif_jeunes_tours
  • Clermont-Ferrand @collectif.mna63
    Toulouse, Rennes, Marseille, Besançon

Droit à l'éducation ?

La scolarisation est fondamentale dans le parcours des jeunes isolé·es. C’est souvent l’une des prin-cipales raisons qui les ont conduits à quitter leur pays pour rejoindre l’Europe. Leur parcours scolaire va aussi conditionner en grande partie leur accès au séjour, à leur majorité.
Les jeunes de moins de 18 ans disposent du droit inconditionnel à l’instruction et à la formation.    En France l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, et le droit à l’instruction est légitime jusqu’à la ma-jorité depuis la loi « pour une école de la confiance » du 26 juillet 2019.
Or, des milliers de MNA en recours sont privé.es de scolarisation. Et quand elles et ils y accèdent, les classes ne sont pas toujours adaptées à leurs besoins en tant qu’élèves allophones ; et ils et elles sont orienté.es quasi systématiquement en filière professionnelle.
La plupart du temps, il faut la mobilisation d’associations solidaires auprès de rectorats pour    arracher des inscriptions dans des lycées, et pour dénoncer l’exigence abusive de pièces administratives.

Notes

[11La France, entre autres pays européens, a rétabli les contrôles à ses frontières depuis 2015. Dans ce contexte, celles-ci sont devenues le théâtre de violations des droits humains, y compris à l’égard des enfants isolés.

[2Le gouvernement a créé, via les services des préfectures, un fichier national biométrique de tou.tes les jeunes migrant.es en demande de protection, dit d’Appui à l’Evaluation de la Minorité (AEM). Ainsi, un.e jeune qui n’est pas reconnu mineur   dans un département ne pourra  plus déposer de nouvelle demande dans un autre.

[3Le numéro 115 des hébergements d’urgence n’accepte que les adultes

[4Auto-organisation et mobilisations pendant plus d’un an des intérimaires RSI du BTP, avec grève (commencée en 2021) et piquet devant le groupe à Gennevilliers ; grève des livreurs de l’entreprise Frichti ; piquets de grève des Chronopost d’Alfortville de décembre 2021 à novembre 2024 ; grèves des salarié.es de l’hôtellerie, des chantiers des Jeux olympiques et du Grand Paris ; à Emmaüs ; grève des    livreurs Uber et Deliveroo de Poitiers ; squatteurs dans de nombreuses villes ; mouvement des étudiant.es sans papiers ; lutte des ouvriers à la retraite des foyers Adoma   -ex-foyers Sonacotra- et de leur auto-organisation (collectifs de sans-papiers et coordination...

[5Le 27 mai, un meeting   à la Bourse du travail de Paris a rassemblé plusieurs centaines de personnes, à l’appel de différents collectifs, dont celui des jeunes du parc de Belleville, pour réclamer notamment l’annulation des OQTF visant une vingtaine de mineurs.

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