CA 352 été 2025
jeudi 24 juillet 2025, par
Les foyers de travailleurs immigrés sont transformés en « résidences sociales ». C’est une politique poursuivie avec constance par les différents gouvernements en place depuis maintenant une trentaine d’années. L’objectif proclamé est de résorber un habitat insalubre et d’intégrer une population « marginale ». L’objectif réel est de casser les solidarités ouvrières mises en place par les travailleurs immigrés, de les invisibiliser et les particulariser pour mieux les couper de leur intégration à la classe ouvrière, et continuer de leur refuser le statut de locataires qu’ils revendiquent depuis 1/2 siècle.
Au départ étaient des baraquements et des marchands de sommeil pour loger hâtivement une main d’œuvre que le patronat était venu chercher jusqu’au fond de l’Afrique. Le secteur a été organisé progressivement avec la création d’organismes gestionnaires, les principales étant la SONACOTRA (société d’État puis Société d’Économie Mixte), mais aussi, surtout pour l’Afrique de l’Ouest, l’AFTAM, l’ADEF et Soundiata (associations), le tout sous l’appellation de « Foyers de Travailleurs Immigrés » (FTI). On comptait officiellement en 2 000, 700 FTI dont 400 gérés par la SONACOTRA, comportant officiellement 110 000 lits [1] (donc réellement bien plus). Ces foyers ont fait la une de l’actualité dans les années 70-80 à l’occasion de la « grève de la SONACOTRA », une longue lutte avec grève des loyers pour obtenir une amélioration des conditions de logement, la fin de la gestion coloniale, une baisse de la redevance et la reconnaissance du statut de locataire. Cette grève, remarquable par son auto-organisation, une coordination comportant plusieurs nationalités différentes, sa durée, son aspect massif, ne s’est pas limitée à la SONACOTRA et a concerné à peu près tous les FTI. La répression a été importante (expulsions du pays, expulsions des résidents de leurs foyers).
Par nécessité autant que par désir, une vie communautaire plus ou moins tolérée s’était installée dans les foyers africains : cantines informelles qui permettent encore aujourd’hui, qu’on soit résident ou non, de manger de bons plats copieux pour environ 3 euros, petits commerces avec des produits de 1ère nécessité achetables à toute heure donc quels que soient les horaires de travail et les temps de transports, salles polyvalentes permettant les réunions des associations villageoises (qui financent des projets dans le pays d’origine), les réunions familiales pour les condoléances et autres, les assemblées générales de résidents, salles de prières… En fait, c’est à la fois une vie communautaire qui adoucit les difficultés de l’exil et une solidarité ouvrière (cotisations pour que ceux sans ressources puissent manger par exemple). C’est cette vie collective qui permet de supporter les conditions matérielles déplorables des foyers (entassement, pas d’entretien donc pas d’hygiène, coupures d’eau, fuites non réparées par le bailleur, cafards, rats, etc.).
Évidemment, l’État a du mal à tolérer ces espaces qui échappent à son contrôle (et qui limitent l’efficacité de la chasse aux sans-papiers). Il s’est employé efficacement depuis le XIXème siècle à les éradiquer de notre société, et il ne voit pas d’un bon œil leur reconstitution par ces nouveaux parias, cette fraction de la classe ouvrière française [2]. Peu après le retour de la droite au pouvoir, en 1996, paraît le rapport Cuq, du nom d’un ancien commissaire de police devenu député grâce au réseau chiraquien. Ce rapport stigmatise tout particulièrement les foyers d’Africains noirs, les dénonçant comme des lieux de trafics et de prostitution, comme favorisant le communautarisme au détriment de l’intégration, etc. Il est repris dans les medias, contribuant à la construction d’une image extrêmement négative des foyers, jusques et y compris dans les milieux associatifs. Un Plan de Traitement des Foyers de Travailleurs Migrants (PTFTM) naît en 1997, pour « réhabiliter » les foyers en les transformant en résidences sociales [3]. Ce plan d’abord quinquennal est plusieurs fois reconduit. L’objectif affiché est la disparition des près de 700 foyers sur le territoire. Un peu moins de 30 ans après, il reste encore une centaine de foyers (soit un peu moins de 15%) à « traiter ». Le « quinquennat » s’est un peu rallongé !
Évidemment, le premier des objectifs, constant, est d’améliorer l’efficacité de la chasse aux sans-papiers. Beaucoup sont accueillis dans les foyers à leur arrivée, par des membres de leur famille élargie ou du village, et pris en charge le temps de trouver du travail. S’attaquer aux foyers, ce n’est pas seulement s’attaquer à leur logement. Si ce n’était que ça, il suffirait de faire des contrôles d’identité à la sortie des foyers, ce dont la police ne s’est jamais privée. C’est aussi s’attaquer au réseau de solidarité qui leur permet de se nourrir, de trouver du travail, de s’adapter à une société aux règles inconnues.
Il s’agit ensuite clairement de casser les solidarités, stigmatisées sous le vocable de « communautarisme ». Déjà dans l’appellation : on passe de « foyer de travailleurs immigrés », reconnaissant donc leur statut social réel, à celle de « résidence sociale », ce ne sont plus des travailleurs particulièrement mal payés, mais des assistés. Ces résidences sociales n’ont de social que le nom et le statut des bailleurs : les loyers y sont plutôt élevés (redevance moyenne de plus de 400 euros pour un 18m2), des gérants à temps partiel en guise d’accompagnement social, interdiction de faire un double des clefs, interdiction de recevoir quelqu’un même une seule nuit sans demander l’autorisation au gérant deux mois à l’avance (pratique pour avoir une vie privée !), droit pour le gérant et les techniciens d’entrer dans le logement sans préavis… Les premières résidences sociales comportaient des espaces collectifs, mais elles ont ensuite été intégrées dans le plan de traitement des foyers pour remédier à cet aspect. Plus de cafeteria, surtout pas de grande salle polyvalente, plus de cantine, plus de vendeurs ambulants, ne parlons pas des artisans… Les maigres salles concédées sont sous la responsabilité du gérant et donc indisponibles le soir et le week-end. Les Africains sont tenus de s’intégrer, c’est-à-dire surtout pas de s’intégrer à la vie sociale, mais de s’atomiser dans des logements individuels sans espaces de rencontre.
Enfin, on ne peut pas séparer le plan de traitement des foyers de la fameuse « mixité sociale ». La mixité sociale à la française n’a jamais consisté à obliger les un peu riches à voisiner avec les très pauvres. Elle demande à des catégories de pauvres de faire de la place à d’autres pauvres. Concrètement, puisqu’il s’agit de casser le communautarisme, les nouvelles résidences sociales, à la différence des anciens foyers, sont prévues pour accueillir des personnes ou des familles adressées là par le 115. Ce qui veut dire déjà qu’il y a eu de longues bagarres, foyer par foyer, pour obtenir que la résidence sociale comporte autant de places officielles que les anciens foyers pour les résidents, une quote-part étant généralement affectée à ces nouveaux ou nouvelles venu·es. Ce qui veut dire aussi que dans ces résidences cohabitent deux populations à statuts différents. Certes, tout le monde est facilement expulsable puisque personne n’a le statut de locataire. Mais les résidents ont un contrat tacitement renouvelable à vie. Les personnes adressées par le 115 sont là à titre provisoire, avec un bail d’une durée maximale officielle de 2 ans. Et elles espèrent généralement partir. On ne s’investit pas de la même façon dans un logement pérenne ou dans un logement qu’on espère quitter. Il n’y a bien sûr quasiment pas d’accompagnement social pour personne (quelques missions de médiation dans certains foyers), et c’est aux résidents de gérer les problèmes de cohabitation qui peuvent se poser.
Tout ceci, l’absence de lieux collectifs et la cohabitation de populations très différentes, rend l’organisation de la lutte pour la défense des droits très difficile dans ces nouvelles résidences. C’est un moyen efficace pour le pouvoir de casser un foyer de résistance et de solidarité qui lui a résisté pendant des décennies.
Il y a peu de luttes autour du logement dans la longue histoire du mouvement ouvrier en France. La lutte des résidents des foyers est à ma connaissance la plus longue et la plus massive. Si on prend l’exemple de la lutte emblématique du foyer « Nouvelle France », elle a commencé dans les années 50 dans le foyer Léon Gaumont, qui était en fait la propriété de marchands de sommeil, sur des revendications de base telles que de l’eau chaude au moins l’hiver. Une fois que les gérants ont mis les clefs sous la porte, les résidents ont obtenu de la mairie de Montreuil la promesse de la reconstruction d’un nouveau foyer, dont la 1ère pierre a même été posée alors qu’ils étaient relogés « provisoirement » dans des Algeco rue de la Nouvelle France. Le foyer promis se situait Porte de Montreuil, lieu en pleine gentrification et spéculation immobilière. La mairie a alors prétendu les disperser dans de tous petits foyers dont la majorité n’étaient pas à Montreuil. Ils ont refusé jusqu’à leur expulsion des Algeco en 1996. Ils ont alors dû errer, puis squatter. Un travail important a été fait pour expliquer à la population montreuilloise la situation et ses enjeux. Un mouvement de soutien conséquent s’est développé. Ils ont pu négocier un nouveau foyer à l’occasion du changement de maire en 2008, dont y compris l’architecture et les aménagements intérieurs ont été concertés : le foyer « Nouveau Centenaire » [4] est au centre de la ville de Montreuil et il a été inauguré en 2016. Une lutte qui a duré donc plus de 60 ans en réalité, avec transmission de la mémoire collective de la lutte et de sa conduite de génération en génération.
La résistance, qui s’est faite forcément foyer par foyer, pour obtenir le relogement de tous y compris les « surnuméraires », le maintien des espaces collectifs, le droit d’héberger des proches, est une lutte très difficile. Les résidents vivent dans des foyers complètement délabrés où la plomberie n’est pas entretenue, l’hygiène n’est pas assurée. Au foyer Branly actuellement en lutte par exemple, ils sont obligés de disposer des seaux dans la salle polyvalente à cause de l’eau qui coule des tuyaux au plafond. C’est la même situation dans certaines chambres. Ils payent pourtant 319€ par mois par lit, soit 638€ pour une chambre de 17 m². On comprend bien que lorsqu’ADOMA (ex-SONACOTRA) fait miroiter un foyer neuf aux résidents, ça en fait rêver beaucoup. Et les gestionnaires ne font aucun travaux dans les foyers promis à la destruction pour mieux faire pression. Personne ne peut avoir pour revendication le maintien des foyers tels qu’ils sont. Si on fait le tour des foyers, beaucoup de moyens de lutte ont été essayés. Dans certains foyers, personne n’a signé le règlement intérieur de la résidence sociale par exemple. Mais la justice considère que comme ils payent leur redevance (forcément, hein !) ils l’ont tacitement accepté, et elle l’applique pour les expulsions. Dans un foyer COALLIA (ex-AFTAM) où ils avaient fait la grève des loyers, après qu’ADOMA l’ait racheté, cette dernière a exigé le paiement de l’ensemble de la dette sous peine d’expulsion de l’ensemble des résidents (expulsion approuvée par la justice). Il y a eu quelques victoires partielles (espaces collectifs, droit d’emménager sans être contrôlé, lits supplémentaires…) mais aussi beaucoup de promesses non tenues, promesses de maintien des cantines par exemple.
Ces luttes sont malheureusement souvent isolées. La réalité des foyers est une réalité ignorée des milieux associatifs et militants. La lutte pour un logement décent n’a jamais été sérieusement prise en charge par les syndicats, encore moins pour une population considérée comme étrangère( [5]. Pourtant les délégués des résidents sont souvent syndiqués et/ou délégués du personnel sur leurs lieux de travail. Pourtant aussi, certains foyers sont bien implantés dans les quartiers et soutenus par le voisinage qui bénéficie des cantines, de la cafeteria, etc. Leur isolement est en réalité la conséquence de la désertion des quartiers populaires par la « gauche » et du matraquage xénophobe. En effet, spontanément, dans les milieux associatifs et militants, au lieu de s’identifier à un combat qui est un combat de classe, on ne voit que l’aspect « immigré non européen », une population discriminée et surexploitée qui nous est étrangère et qu’on doit aider, un travail humanitaire donc. Mais des gens qui s’organisent eux-mêmes, ont défini leurs revendications et tiennent à rester maîtres de leurs luttes, ce n’est pas un bon public pour les humanitaires.
Le 2ème gros obstacle est la loi. En effet, la « loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs » prévoit explicitement qu’elle ne s’applique pas aux logements foyers. Les résidents sont donc privés des droits des locataires. C’est certainement l’objet de leur revendication la plus constante. Or une loi ne peut pas être modifiée par des luttes locales, fussent-elles longues et déterminées. Une modification de la loi implique que des parlementaires se saisissent de la question, ce qui déplace la lutte sur un tout autre terrain.
Se pose aujourd’hui la question de l’avenir des luttes dans ces résidences sociales. Elles existent : changement des serrures pour protéger sa vie privée, batailles pour obtenir que les élections de comités de résidents, imposées par la loi, se tiennent, exigences de concertation sur le règlement intérieur, bagarres pour l’entretien des lieux (ascenseurs notamment) et lutte contre les expulsions pour hébergement d’un proche. La tactique est toujours la même, une fois la situation stabilisée, les gestionnaires commencent à expulser un par un tous ceux qui hébergent des proches. Il y a eu quelques mobilisations réussies, mais par contre les tribunaux ordonnent systématiquement les expulsions. La communauté n’existe plus, certains résidents sont morts tout seuls chez eux sans que personne ne s’en aperçoive, et il y a peu de volontaires pour être délégués. Il faut dire que tenir des Assemblées Générales devant les boîtes aux lettres, ce n’est pas simple...
Le regard sur les immigré·es comme une catégorie à part, à assister quand on est de gauche et combattre quand on est de droite, l’évidence unanime de leur non citoyenneté pèsent très lourd. De plus, le contexte politique actuel est pour le moins peu favorable, et ça ne va pas s’améliorer. Il y a un combat politique à mener qui ne l’est pas assez par notre courant : les immigré·es travaillent ici, sont exploité·es ici, ce sont nos frères et sœurs de classe ici. C’est de cette position matérialiste qu’on peut combattre le racisme et l’extrême droite.
Sylvie
[1] Rapport annuel de la commission interministérielle pour le logement des populations immigrées, juin 2000
[2] Ces immigrés sont généralement ouvriers, et ils ne travaillent ni en Californie ni au Népal, mais en France.
[3] C’est au départ une convention entre l’État et les acteurs du dispositif 1% Logement, afin de mettre autour de la table des négociations les structures gestionnaires, l’État (Préfecture et services déconcentrés) et les municipalités concernées.
[4] Il s’appelle ainsi du nom de la rue où était leur squatt durant les négociations.
[5] Il y a cependant des exceptions. Par exemple, Solidaires 94 a soutenu activement les résidents de Vitry dans leur lutte pour le relogement de tous.