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CA 352 été 2025

1525, « La guerre des paysans »

jeudi 31 juillet 2025, par Courant Alternatif


Il peut être intéressant de se tourner vers des évènements lointains. Cinq siècles après, que reste-t-il de la Guerre des Paysans, point culminant d’une série de révoltes qui touchèrent une grande partie du Saint Empire Romain Germanique, dans sa majorité germanophone, mais aussi dans ses marges latines (quelques foyers au pied des Vosges ou dans le territoire de Belfort actuel) ou slaves (Tchéquie, la Bohème d’alors) ? Est-il possible de qualifier cet évènement de prérévolutionnaire, voire de révolutionnaire ?
Nous nous attacherons ici en particulier aux convulsions de 1525 sur le territoire alsacien, où les commémorations se multiplient, grâce à des initiatives locales.

Après la zone géographique, il importe de définir la temporalité. Les soulèvements débutent en 1493, se répètent par à-coups, jusqu’à l’explosion de 1525.
Cette époque est marquée par trois phénomènes bien connus, mais qu’il est nécessaire de rappeler ici :

  • l’invention de l’imprimerie, qui permet la diffusion rapide des idées, en particulier par le biais de pamphlets (et cela aura son importance) ;
  • les prémices de la Réforme protestante (primordiale, dans une société traditionnelle marquée par une religiosité intense, et dont les principes seront diffusés par l’imprimerie) ;
  • une forme de proto capitalisme, visible surtout, une fois de plus, dans la concentration financière chez les grandes familles d’imprimeurs, dans le cadre de l’exploitation des mines d’argent des Vosges, deux activités nécessitant des appareillages complexes et coûteux.

Une société insatisfaite

La fin du XVe siècle se caractérise par une série de récoltes médiocres, touchant entre autre la production viticole, sans pour autant engendrer de famines. Cela suffit néanmoins à fragiliser l’économie paysanne. D’autres éléments viennent s’y ajouter, entretenant une grogne latente. On peut citer une augmentation régulière et continue des taxes seigneuriales, qui engendre un ras le bol généralisé, en particulier envers les restrictions du droit de chasse et de pêche, d’exploitation des pâtures et des bois, des corvées, ou des droits de succession, perçus comme iniques.

Les masses campagnardes souffrent aussi de l’action des juridictions ecclésiastiques, de plus en plus critiquées du fait de la confusion entre le profane et le spirituel. Leur capacité à ordonner des confiscations de biens représente une véritable violence judiciaire. D’une manière générale, les autorités seigneuriales et ecclésiastiques, en particulier régulières, sont de moins en moins bien supportées.

Les tensions se matérialisent dès 1493, date à laquelle se popularise le Bunschuh. Ce terme désigne la chaussure (Schuh) à lacets (Bund), par opposition aux bottes seigneuriales, ou aux chaussures « à pattes d’ours » des fantassins. On commence à deviner l’opposition de classe consciente et affirmée . En soi, le terme n’était pas nouveau. Bund peut désigner une alliance, et depuis le milieu du XVe siècle, il était devenu synonyme de conspiration à visée révolutionnaire, destinée à renverser l’ordre, ce afin d’instaurer une société égalitaire.

Quand flotte l'étendard du Bundschuh

Le Bundschuh de 1493 apparaît Alsace, le 23 mai, sous la forme de ce qu’on appellera « La conjuration de l’Ungersberg », en fait une réunion secrète d’une trentaine de personnes sur une montagne vosgienne d’Alsace centrale. N’imaginons pas une réunion populaire au sens strict. Les conjurés sont pour beaucoup des notables locaux, bourgeois (à l’époque il désigne les citoyens des villes, « bourgs »). On y trouve notamment un ancien bourgmestre de Sélestat, Hans Ulmann, et le prévôt (fonctionnaire local) de Blienschwiller, Jacob Hanser.

Les conjurés prêtent serment (on n’est pas loin du modèle suisse), et arrêtent un programme qu’on peut qualifier de révolutionnaire, en ce sens qu’il envisage un véritable bouleversement social. Les conjurés envisagent l’emploi de la force pour parvenir à leur fin. Le serment, d’ailleurs, marque une rupture, puisqu’il s’agit d’une trahison envers leur seigneur.

Trois revendications ressortent principalement. Suppression de la cour judiciaire impériale de Rottweil, de la cour ecclésiastique, trop lointaines et où s’enlisent les procès, au détriment des couches populaires. Une troisième mesure porte la marque de l’antisémitisme chrétien le plus traditionnel, puisqu’elle demande le bannissement des Juifs usuriers des campagnes. On ne doit pas prendre cette dernière mesure à la légère. Il s’agit même d’un point primordial, dirigé contre une classe d’usurier pauvres. Lors de l’embrasement, la dimension antisémite n’ira souvent pas plus loin que des dégâts matériels, mais se soldera par des exils déchirants, des pillages, des destructions et des confiscations.

La conjuration fera long feu. Découverte quelques jours plus tard, elle se soldera par quelques exécutions, des amendes, éventuellement la mutilation de doigts ayant prêté serment. Dans l’ensemble, on ne peut parler d’une répression massive. Elle viendra plus tard. L’empereur Maximilien accorde un pardon collectif, et tout rentre dans l’ordre. Du moins le semble-t-il.

Mais l’insatisfaction persiste et, dès avril 1502, un deuxième Bundschuh se déclare, à Bruchsal, sur la rive droite. Le mouvement, cette fois, est plus massif, avec un programme plus élaboré, une véritable organisation militaire. Ce sera d’ailleurs une caractéristique récurrente des soulèvements ultérieurs. Les paysans, impliqués dans les groupes de défenses locaux, sont incités à s’adonner à des concours de tir, possèdent hallebardes ou piques, et parfois des pièces de défense individuelles. Si on ajoute à cela l’entraînement à l’emploi de l’artillerie, pour la défense des fortifications, l’expérience du combat réel par certains miliciens ou anciens mercenaires lansquenets (Landsknechts), qui formeront les cadres des insurrections ultérieures, on comprend que, loin d’être uniquement des masses inorganisées, les paysans révoltés étaient loin de faire de la figuration.

Joss Fritz entretient la flamme

Le chef de la deuxième vague se nomme Joss Fritz. Qualifié par un historien de « révolutionnaire professionnel », il en définit avec ses lieutenants un programme plus élaboré que celui de 1493. Sous-tendu par l’inévitable réflexion théologique de l’ère pré-réformatrice, il exige le prêt gratuit pour lutter contre l’endettement, la redistribution des richesses et la suppression des maisons religieuses inutiles.

Des dispositions contre insurrectionnelles sont prises à Sélestat par les représentants des villes et des seigneurs. La répression est plus dure, mais pas massive. Joss Fritz, insaisissable, refait surface en 1513 lors d’une conjuration du côté de Fribourg (Allemagne). C’est un nouvel échec. Increvable, le routard révolutionnaire tente sa chance en 1517 sur les deux rives, cette fois. Nouvel échec. Il disparaît alors de l’Histoire, sans qu’on sache trop ce qu’il soit devenu.

Une société complexe

La situation demeure explosive. Luther se chargera de mettre le feu aux poudres avec la publication de ses « Quatre vingt quinze thèses » en 1517, suivies de « l’Appel à la noblesse chrétienne de nation allemande », parue en 1520. Leur diffusion sera extrêmement rapide. L’imprimerie offre le support, mais il faut noter que le monde d’alors n’est pas un monde cloisonné. L’information y circule plutôt vite et bien, du fait des relais de postes, des déplacements de voyageurs, incessants (car on se déplace beaucoup, ne serait-ce que par le travail saisonnier, ou le mercenariat intempestif. Les flux migratoires sont importants et le brassement de populations constant), le tout étant diffusé par les lieux de socialisation traditionnels que sont les auberges et les assemblées paroissiales. Une part difficilement quantifiable, mais pas négligeable, possède au moins des rudiments d’alphabétisation, pour ceux qui ont eu la chance de fréquenter les leçons des clercs de village.

Les masses paysannes ne sont pas dépourvues de culture politique. En effet, les assemblées villageoises, dont les membres prêtent serments, disposent de pouvoirs décisionnels au sujet de problèmes locaux (entretien des fontaines, voiries, approvisionnement, règlements divers), et font interface avec les seigneurs. À noter que les relations avec les seigneurs laïcs ne sont pas forcément conflictuelles. Cette absence de passivité permet à la paysannerie de prendre de plus en plus conscience de sa force. Elle sait se faire entendre. Elle refuse l’obéissance aveugle.
Ajoutons que ceux qu’on intègre sous le vocable « paysans » comportent en réalité des artisans et des notables locaux, qui, eux aussi, prennent part aux révoltes.
Avec Luther et ses émules, les paysans refusent la hiérarchie ecclésiastique, ses privilèges. Leur attitude, devant l’aristocratie, n’apparaît guère si différente : refus généralisé de hiérarchie entre les hommes (on repassera pour les femmes), reconnaissance de la seule autorité de l’empereur. Un Dieu et un maître, en somme. C’est déjà un bon début.

L'explosion, les 12 articles

La principale insurrection explose à nouveau à partir de l’été 1524. Les chevaliers de la « Ligue de Souabe » débutent la répression.
A Memmingen, Sébastien Lotzer rédige un programme qu’on appellera « les 12 articles », qui sera adopté par les bandes de Souabe dès mars, et diffusé massivement dans la foulée. Il s’agit essentiellement de combattre les abus seigneuriaux, au nom d’une forme d’égalitarisme, ainsi que l’illustre bien un extrait d’une des versions alsaciennes : « [qu’ils] n’auront plus d’autre prince ou seigneur que celui qui leur plaît ». Ces « 12 articles », discutés, amendés, complétés au besoin par des « assemblées fraternelles », tranchent avec, par exemple, le programmes théocratique invoquant la colère divine du célèbre prédicateur millénariste Thomas Münzer.

Il importe de résumer ces 12 articles :

  • 1 : autonomie des paroisses dans le choix d’un pasteur.
  • 2 : encadrement de l’usage de la dîme pour le bien commun.
  • 3 : abolition du servage.
  • 4 et 5 : liberté de chasse et de pêche, de l’exploitation forestière.
  • 6, 7 et 8 : dénonciation des abus en matière de corvées, de charges et de redevances.
  • 9 : critique des nouveaux règlements des autorités et de la disproportion des punitions.
  • 10 : dénonciation de l’accaparement et de la privatisation des communaux.
  • 11 : réclamation de la suppression des droits de succession.
  • Le douzième est une conclusion sous forme de déclaration religieuse.

Tout cela va bien au-delà d’une jacquerie. Volonté de renversement radical et définitif d’une société perçue comme inique, sous-tendue par une pensée politique construite à long terme, une action réfléchie et organisée ainsi qu’une « économie de la violence » ciblée, font de cet ensemble de mouvements ce qu’on peut trouver de plus « révolutionnaire » jusqu’alors en Europe Occidentale.

L'Alsace suit

Le soulèvement touche l’Alsace à partir du 16 avril 1525. En quelques semaines, la plupart des maisons religieuses sont dévastées, pour leurs richesses, la portée symbolique, et la destruction des reconnaissances de dettes, sans trop de dégâts humains. L’extension du mouvement populaire est si rapide et si soudaine qu’elle semble difficile à expliquer autrement que par une planification. Plus de dix bandes principales se constituent, fortes chacune de plusieurs milliers de combattants potentiels. Du 4 au 11 mai, une sorte « d’états généraux » des insurgés alsaciens se tient à Molsheim. Erasme Gerber sera nommé chef du mouvement. Il finira pendu peu après.

Les bandes paysannes s’organisent, formant des conseils, développant un système de chancellerie et des embryons d’administrations, attestant de la participation sinon d’intellectuels, du moins de lettrés, anciens étudiants ou fonctionnaires.
Les instances urbaines, timides, décident de ménager la chèvre et le chou, malgré la sympathie du petit peuple pour la révolution campagnarde.

L'écrasement

Inquiété par une possible contagion, le duc de Lorraine décide d’une expédition contre les « luthériens ». Le 16, 17 et 20 mai, ses troupes écrasent les insurgés à Lupstein, Saverne et Scherwiller C’est la fin du mouvement alsacien, qui ne subsiste que par poches. L’Empire sombre dans la répression. Les troubles cessent le 13 novembre, avec la soumission des dernières bandes. Les victimes se comptent en dizaines de milliers. L’Alsace en dénombre au moins 20 000, ce qui représente certainement près d’un quart à un tiers du chiffre total, estimé à 75 000 au minimum.
À ce stade, c’est tout un espace géographique allant des Vosges aux Alpes autrichiennes qui est ravagé. La répression sera moins brutale qu’on ne pourrait croire, environ 900 exécutions sur tout le territoire alsacien. On hésite à décapiter, au propre comme au figuré, une classe paysanne bien utile.

Une mémoire enterrée

La réaction intellectuelle achèvera de mettre au rebut le souvenir du Bundschuh. Unanimes, les humanistes comme Beatus Rhenanus ou autres moins connus s’attellent à clouer le cercueil d’un mouvement envers lequel ils n’avaient jamais éprouvé ni sympathie, ni compréhension. Les condamnations pleuvent, et avec elles les phrases assassines (« ils méritent d’être déportés au loin, dans les îles désertes... »). Le coup de grâce viendra de Luther lui-même. Ses ouvrages ne laissent pas planer le doute. Les paysans selon lui, ne devraient pas se faire justice, mais s’en remettre à Dieu, et, s’il appelle à la grâce pour ceux qui se rendent, il apporte sa caution morale à une répression dont on a vu l’intensité.
« Quand Adam cousait et qu’Eve filait, où était le gentilhomme ? ». Le rêve égalitariste a vécu.

Les paysans n’avaient pas lu Luther de la bonne façon, certainement. Quant au souvenir, il s’effacera rapidement. Quelques décennies plus tard, il n’en est déjà plus question. Il faudra attendre plus de quatre siècles afin qu’il sorte de cet oubli, et, au-delà des récupérations nazies passées ou contemporaines, qu’il retrouve sa signification.

Vincent Winling

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1 Message

  • 1525, « La guerre des paysans »

    6 août 2025 11:21, par Tranbert

    Lyndal Roper, Un été de feu et de sang, 2025

    Lyndal Roper historienne australienne, née en 1956, a récemment publié en allemand et en anglais (sera-t-il un jour traduit en français ?) un ouvrage important sur cette insurrection populaire aujourd’hui presque oubliée. Nous vous proposons de lire, en exclusivité, une traduction de l’introduction.

    https://sniadecky.wordpress.com/202...

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