CA 357 février 2026
mardi 17 février 2026, par
Si les hôpitaux et les dispensaires sont si souvent la cible d’attaques lors des conflits armés, ce n’est pas pour rien : en temps de guerre le secteur de la santé des états est partie intégrante du dispositif militaire car il permet de renvoyer les soldats au front après les avoir retapés. Y attenter est donc une stratégie militaire de choix pour affaiblir « l’ennemi » et amoindrir les possibilités d’un pays de renouveler son stock de chair à canon(1)…
On pourrait juger de l’avancée de la militarisation de notre société aux mesures prises pour mettre la société au service de l’armée en prévision de temps de guerre, et en particulier à ce qui est prévu en termes d’utilisation des services de santé civils à des fins militaires. Car après les guerres « à distance », les « opérations extérieures » des années 2000-2020, les gouvernements des pays européens et des USA préparent l’opinion et les possibilités matérielles d’une guerre qu’ils appellent « de haute intensité » (on trouve un tel vocable à plusieurs endroits, mais notamment sur le site du Service de santé des armées du gouvernement, et sur le livret « Tous responsables » voir encadré). Comprendre : la guerre, ce ne sera bientôt plus à la télé. On nous la promet chez nous, en couleur, en douleur et en pénuries. En direct, ou au moins, en contrecoup d’opérations extérieures. Des guerres qui vont donc faire nombre de morts et de blessés, et pour lesquelles les gouvernements comptent sur le fait que leurs « chances » sont très dépendantes des capacités à remettre sur pieds et à renvoyer fissa sur le front les blessés.
Au vu de ce contexte, l’armée estime que son propre service de santé (le Service de Santé des Armées) ne sera pas suffisant (14000 personnes tout de même !), et qu’il faut que les structures civiles se préparent à se dédier au soin des soldats. On piochera pour documenter ça des éléments concernant la France, mais aussi l’Allemagne et le Royaume-Uni.
Et le tout, sans se leurrer sur le fait que les discours actuels sont certes des préparatifs pour un futur sans avenir, mais aussi le lit de restrictions budgétaires et d’apprentissage à fonctionner sans matériel en temps de « paix ».
Un article du Canard enchainé datant du mois d’Aout dernier alerte « Les services du ministère de Catherine Vautrin (ministre des armées) ont demandé aux agences régionales de santé [ARS] de préparer les soignants à un conflit armé » : ils font référence à une note du ministère de la santé adressée aux directeurs des ARS le 19 juillet dernier et qui leur demande de se tenir prêts, d’ici le mois de mars 2026, pour un possible « engagement majeur ». Il n’est pas fait mention d’un engagement direct de la France, à part de façon allusive, mais du soutien qu’elle apporterait à d’autres pays en temps que membre de l’OTAN : « Dans le contexte international que nous connaissons, il est nécessaire d’anticiper les modalités du soutien sanitaire en situation de conflit de haute intensité, justifient les fonctionnaires de l’avenue Duquesne. Signataire du traité de Washington, la France est susceptible de devoir prendre toute mesure nécessaire, incluant l’usage de la force, en réponse à une attaque armée dirigée contre un ou plusieurs Etats membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan) ». Concrètement, il s’agirait pour les hôpitaux de France métropolitaine de se préparer à devenir une base arrière pour les pays alliés. Il est envisagé de créer des « centres médicaux afin d’accueillir des patients de retour de la zone de combat à proximité d’une gare routière ou ferroviaire pour permettre le réacheminement des soldats étrangers vers leur nation d’appartenance » où seront soignés « 100 soldats par jour pendant 2 mois consécutifs, voire 250 patients quotidiens pendant 3 jours ». Et la suite est à l’avenant : « Les hôpitaux civils devront être prêts à recevoir entre 100 000 et 500 000 hommes sur une période de 10 à 180 jours » et les soignants qui y travaillent « devront troquer leur champ opératoire traditionnel pour le champ de bataille, quel que soit leur secteur d’exercice » pour renforcer le service de santé des armées. « Une attention particulière à la prise en charge des troubles psychiques post-traumatiques et à la filière de médecine physique et de réadaptation est également recommandée par le ministère de la santé. » Le Canard termine en exhumant une note de février 2025, qui mentionnait que les 8 hôpitaux militaires de l’Hexagone (soignant en majorité des cancéreux civils en chimiothérapie) devraient être disponibles et renvoyer leur patientèle pour soigner prioritairement les soldats blessés au front.
Dans la même veine, un autre texte (2) nous apprend qu’il est décidé depuis 2008 que la Croix Rouge allemande passera sous commandement militaire en cas d’entrée en guerre.
Faire en sorte que les structures civiles soient disponibles pour prendre en charge les soldats blessés, c’est une chose, convaincre le personnel médical que son activité principale servira à les remettre sur pieds pour entretenir une main d’œuvre de réserve pour le front en est une autre. Un autre texte, paru au printemps/été 2025 dans VitalSignMagazine, issu d’un collectif de travailleurs des deux plus gros hôpitaux de Bristol au Royaume-Uni a fait un article contre la militarisation du secteur de la santé (3). Il fait état de tentatives de façonnage de l’opinion au Royaume-Uni… Citations choisies :
« L’année dernière [2024], le général Sir Roland Walker, à la tête de l’armée, a mis en garde l’Angleterre en disant qu’elle devait être prête à mener une guerre contre la Russie dans trois ans. "Si nous allons vers un scénario où nous avons ce niveau de blessures et ce type de combats armés, le système de santé ne devrait faire que cela. C’est le stade de l’escalade où nous en sommes" a-t-il ajouté. » (Le Telegraph) »
« Le 5 juin 2024, le cabinet fédéral allemand a adopté le "Rahmenrichtlinie Gesamtverterdigung" (la directive-cadre pour une défense globale), sous le contrôle du ministère fédéral de l’intérieur. Cela assure entre autres l’intégration étendue du système de santé civil au contrôle de la Bundeswehr [Armée Allemande]. En mars 2024, le ministre de la santé Lauterbach a annoncé la loi de sécurité sanitaire. La loi prévoit de réguler les soins médicaux dans le cas d’une catastrophe ou d’une guerre en les faisant passer sous le contrôle de l’armée. (…) c’est l’Allemagne qui fournira le plus gros des soins aux blessés de guerre dans les futurs conflits armés en Europe, et que son réseau de 650 cliniques de proximité et de 36 hôpitaux universitaires seront la plateforme militaire principale en Europe centrale ».
Ils relèvent que la pandémie du Covid a lancé des bases pour l’entremêlement des structures civiles et militaires en cas de crises au nom de la médecine d’urgence et de catastrophe.
Le même texte relève quelques exemples d’« entretien des compétences » de soin en médecine de guerre… les exemples viennent de partenariat entre hôpital et armée à Chicago, et entre l’université du Colorado et l’Afrique du sud ou l’Ukraine.
« Comme le centre de traumatologie de niveau 1 de l’université de médecine de Chicago marque sa cinquième année de service, il célèbre un point clé de son succès : les partenariats qui permettent de nouvelles ressources pour le centre, et un entretien des compétences des membres de l’armée. Les membres de l’armée 59th Forward Resuscitative Surgical Team (FRST), basée à Fort Bragg en Caroline du nord, s’intègrent sans heurts parmi leurs homologues civils, afin de fournir des soins critiques aux patients du centre médical académique de South Side. Les patients sont inclus dans ces soins-là avec des plaies fermées ou pénétrantes. Cela signifie que les membres de FRST entretiennent leurs compétences en traumatologie – dont ils pourraient avoir besoin sur un futur champs de bataille – tout en fournissant davantage de ressources au centre de traumatologie. Le programme de UChicago Medicine’s comprehensive trauma a soigné près de 5 000 patients en 2022, incluant plus de 1 700 personnes avec des plaies traumatiques qui sont le plus souvent le résultat d’armes à feu ou d’armes blanches. »
Et comme le nombre de blessés dans les quartiers sud de Chicago ou d’autres quartiers défavorisés n’est pas suffisant, l’armée américaine doit aller plus loin, par exemple en Afrique du sud : « Le département de la défense a accordé aux chercheurs de l’armée de l’université de médecine du Colorado 15,6 millions de dollars pour aller en Afrique du sud et étudier les questions relatives aux soins prolongés pour les patients ayant des hémorragies graves, traumatismes crâniens, polytraumatismes et plaies complexes - "des blessures souvent rencontrées en Afrique du sud, et dans le cadre d’un champ de bataille". La même université envoie également des chercheurs en Ukraine : "le département de la défense a attribué 5 millions de dollars aux membres de la faculté du département de médecine d’urgence, pour travailler avec des partenaires en Ukraine sur les défis cliniques et logistiques, associés aux opérations de guerre moderne à grande échelle ainsi qu’aux soins prolongés aux grands blessés". »
« Tous responsables » : une propagande pour se
penser vulnérables et dans un monde en crise
A l’automne, un petit livret de gestion de crise qui devait se nommer « tous résilients » est sorti sous le nom « tous responsables ». Sous prétexte de prodiguer des conseils pour faire face à tout type de catastrophes naturelles qui impacterait la vie quotidienne, les services publics et les communications, c’est en fait un moyen de faire avancer l’idée de la possibilité d’un conflit armé, et du fait que ce ne sera pas si dramatique, pourvu que l’on soit prêt pour y faire face.
On peut y lire « Dans le contexte actuel de dégradation de notre environnement stratégique, la perspective de l’engagement des forces armées n’est plus à exclure. Les militaires s’y préparent au plan national, et avec nos partenaires et alliés de l’OTAN et de l’Union européenne. »
Entre autres pubs pour les différents corps armés de l’état, on y trouve une incitation à s’engager dans « la réserve sanitaire » (communauté de professionnels de santé volontaires et mobilisables par l’état capable d’intervenir dans un délai très court pour venir en renfort lors de situations sanitaires exceptionnelles) : à 300 € la journée de mission si on est médecin, psychologue ou sage-femme et 100 € si on est aide-soignante ou cadre de santé, on sent qu’il y a besoin d’une carotte pour que les soignants laissent tomber leur éthique…
Parmi les plus grosses pilules à faire avaler au monde médical – et à la société civile ! – il y a le triage inversé. La guerre moderne dépend en effet du renvoi sur le front des soldats blessés après qu’ils aient reçu des soins médicaux, l’objectif général que se donne la médecine est donc inversé : au lieu de procéder au triage habituel où l’on évalue un patient que l’on soigne selon les priorités médicales, on devra d’abord évaluer la moindre blessure des militaires et soigner non plus en fonction de la gravité de l’état de santé de la personne admise, mais en fonction de sa capacité à être remise sur pied pour repartir au front… ou de sa fonction.
« "Le Royaume-Uni doit maintenant commencer à se préparer à des scénarios potentiels de blessures graves. On doit s’attendre dans les futures guerres qui opposent deux états à une plus grande ampleur des blessures que ce que nous connaissons aujourd’hui de la guerre moderne. Ce n’est pas déraisonnable de s’attendre à des centaines de blessés par jour pendant des périodes intenses de combat, si on se réfère au total des blessés (militaires de toutes nationalités) en Afghanistan qui a atteint des sommets, jusqu’à 160 morts et 500 blessés par mois. Cela nécessitera que les ressources dont on dispose ne bénéficient pas à ceux qui en ont le plus besoin, mais aux soldats qui ont les blessures les moins graves. Le « triage inversé » est un concept bien établi, mais on ne sait pas à quel point il sera accepté dans la société, ou même quel impact cela aura sur le moral et la volonté des troupes anglaises". (Ed Arnold est Membre supérieur dans la recherche pour la Sécurité Européenne). »
On comprend que pour mettre en place ce « triage inversé » et obtenir un taux élevé de retour vers le front, l’armée cherche à contrôler et diriger le secteur de l’hôpital en temps de guerre…
Sur le plan de la contestation intérieure, on se sert de l’état d’alerte permanent pour tenter de l’abattre. Toujours via VitalSign : « les cabinets ministériels ont dit aux infirmières du NHS (National Health Service, système de santé publique du gouvernement britannique) qu’elles devraient "laisser tomber leurs revendications salariales afin d’envoyer un message clair à Poutine". »
De plus, on relève que la préparation de la communauté soignante aux restrictions et contraintes du temps de guerre et ce, éventuellement même avant que des opérations impliquant militairement la France soient déclenchées, a déjà une fonction, qui est de faire accepter l’état de pénurie récurrent des hôpitaux et le fonctionnement en état dégradé.
Une idée persistante considère que la guerre a apporté des avancées dans le savoir et les technologies médicales, que les grandes guerres ont permis l’évolution des techniques de chirurgie, d’anesthésie, voire d’asepsie. Si des moments de grande concentration de moyens et de capitaux peuvent engendrer des découvertes, il faut se demander à quoi elles servent : elles améliorent sans doute la médecine d’urgence quant aux hémorragies et aux amputations (!) mais certainement pas la prise en charge banalement quotidienne des maladies chroniques. Maladies pour lesquelles, s’il faut le rappeler, les ressources seront coupées ou réduites en temps de guerre car loin d’être considérées comme des dépenses prioritaires… Il est en effet impossible d’engager un pays dans un conflit armé sans détourner les ressources principales du secteur civil de la santé (matériel, temps des soignants) vers l’effort de guerre. Adiu gynécologie, services de gériatrie, de gastro entérologie, services d’accompagnement au handicap… En temps de guerre, les patients civils sont délaissés et les taux de morbidité augmentent drastiquement.
On l’a compris, dans les cas de crise, ce n’est pas l’armée qui est au service du social, mais le social qui se plie aux exigences de l’armée. On justifie l’adhésion sociale à ces plans mettant les hôpitaux au service de l’armée en brandissant la menace de notre vulnérabilité. La note de l’ARS dont il était question au début de l’article mentionnait en effet que les directeurs d’ARS sont priés de sensibiliser « la communauté soignante aux contraintes d’un temps de guerre marqué par la raréfaction des ressources, l’augmentation des besoins et la survenue d’éventuelles rétroactions sur notre territoire ».
Pour l’heure, les discours officiels présentent la France en tant que base arrière pour d’autres états membre de l’Otan... Mais le glissement et l’acceptation idéologique vers l’engagement armé de la France seront d’autant plus aisés que les structures de soin seront déjà en place, que l’on se pensera « résilients » et capables d’y faire face.
Enfin, il nous parait important de lutter à la fois contre une médecine de remise au travail et contre une médecine de remise au front.
Jolan
Notes
1. Les structures de soin permettant de remettre sur pieds toutes les personnes participantes à un conflit, on observe aussi de telles attaques lors de la répression de manifestations au sein même d’un pays, comme lors des manifestations en Iran début Janvier 2026, qui ont vu l’invasion de l’hôpital Imam Khomeini à Ilam et l’utilisation de fusils et de gaz lacrymogènes à l’intérieur de celui-ci, ou il y a quelques années lors des manifestations au Myanmar en 2021 lors desquelles 500 soignants furent arrêtés (rapporté par le « Safeguarding Health » de la « Conflict coalition »).
2. Une brochure, nommée "Salvarsan Contre la militarisation de la médecine".
3. https://www.vitalsignsmag.org/posts/vital-signs-no-4 - traduit et diffusé sous forme de brochure par des camarades toulousaines qui se sont aussi chargées de le faire circuler, on les en remercie !