CA 357 février 2026
jeudi 19 février 2026, par
À chaque défaite du camp révolutionnaire, et face à la soi-disant inorganisation et inefficacité des anarchistes, des analyses émergent afin d’expliquer les causes de l’échec du mouvement. De nouvelles propositions théoriques sont alors formulées, visant à la création d’un programme commun ainsi qu’à l’unité idéologique, stratégique et tactique des anarchistes, voire de l’ensemble des révolutionnaires. On peut notamment penser à la Plateforme organisationnelle d’Archinov et Makhno, rédigée en 1926 à la suite de l’anéantissement du mouvement libertaire par les bolcheviques en Russie et en Ukraine, mais aussi aux propositions élaborées par des camarades espagnols lors du déclin du mouvement révolutionnaire en Espagne, en particulier en Catalogne. Paru en 2019 dans sa version française aux éditions de La Roue, l’ouvrage de M. Amorós, intitulé Hommage à la révolution espagnole, retrace le parcours du groupement « Les Amis de Durruti », constitué officiellement le 15 mars 1937, durant la guerre civile espagnole (1936-1939), à travers leurs tracts, manifestes, écrits dans le journal « El Amigo del Pueblo » et de leurs correspondances.
À contre-courant des positions défendues par les directions de la Confédération Nationale du Travail (CNT) et de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI), les Amis de Durruti apparaissent comme une voie dissidente et radicale au sein même du camp libertaire, dont la majorité de leurs membres est issue. Le groupe choisit son nom en hommage à Buenaventura Durruti, symbole de l’action directe, de l’intransigeance révolutionnaire et du refus de toute compromission avec l’État.
Face au recul de la révolution sociale, les Amis de Durruti formulent une critique lucide et virulente du rôle joué par la CNT-FAI, et en particulier par ses dirigeants (pour en citer quelques-uns : Federica Montseny, Juan García Oliver, Diego Abad de Santillán, etc.) dont ils soulignent l’immense responsabilité dans cette occasion révolutionnaire historique perdue. Selon eux, au lendemain des 19 et 20 juillet 1936, après la mise en échec du soulèvement militaire nationaliste par le prolétariat en armes dans une grande partie de l’Espagne, la CNT disposait d’une force sociale, militaire et populaire suffisante pour mener simultanément la guerre contre le fascisme et la révolution sociale. Cela impliquait la destruction immédiate de l’État et de l’économie capitaliste, ainsi que l’instauration du communisme libertaire. Les Amis de Durruti s’opposent farouchement à la participation de membres de la CNT et de la FAI aux organes gouvernementaux, d’abord au sein de la Generalitat de Catalogne, puis dans le gouvernement républicain1. Ils dénoncent la collaboration avec les partis bourgeois et les staliniens du PCE-PSUC, justifiée par les directions anarcho-syndicalistes au nom d’une prétendue unité antifasciste, qui n’a eu pour effet que de reléguer la révolution au second plan, jusqu’à l’étouffer. Ils rejettent également la militarisation des milices ouvrières, perçue comme un instrument de restauration de la discipline, de la hiérarchie et de l’autorité étatique2. Pour les Amis de Durruti, la CNT aurait dû — et doit encore — reprendre en main le processus révolutionnaire : « La CNT devait se hisser à la direction du pays et donner un coup de pied solennel à tout ce qui est archaïque et dépassé. De cette façon, nous aurions gagné la guerre et sauvé la révolution. Mais il s’est produit exactement le contraire. Nous avons collaboré avec la bourgeoisie dans les sphères étatiques au moment précis où l’État s’écroulait […] Nous tenions la rue, pourquoi l’avons-nous cédée aussi bêtement ? […] Quand les choses sont faites à moitié, il se produit ce dont nous parlons : le désastre de Juillet. ». Dans son ouvrage, M. Amorós prend clairement parti pour le groupement et soutient, comme eux, que c’est la direction anarchiste qui a saboté la possibilité de mener de front la guerre et la révolution, et donc de vaincre les rebelles franquistes et la vaste coalition locale et internationale qui les soutenait. Il affirme : « Le tournant de l’anarchisme espagnol en faveur de l’État, du patriotisme et du militarisme a été le fait politique le plus important de la guerre civile. ».
Critiquant l’absence de théorie révolutionnaire de la CNT-FAI et convaincus que la révolution pouvait encore être sauvée, les Amis de Durruti élaborent un programme politique synthétisé en quelques points :
1) La constitution d’une junte révolutionnaire, qui est de leurs propres aveux considérée comme une variante au sein de l’anarchisme. Cette junte serait composée de délégués élus démocratiquement au sein des organisations syndicales et des milices ouvrières. Marqués par les trahisons répétées des dirigeants de la CNT-FAI, ils insistent sur le caractère impératif, révocable et strictement contrôlé des mandats par les assemblées. Cette junte aurait pour tâche de diriger le processus révolutionnaire et d’assurer l’ordre révolutionnaire contre la contre-révolution.
2) Tout le pouvoir aux soviets syndicats : l’économie non-capitaliste, collectivisée et prolétarienne doit être intégralement entre les mains des organisations syndicales.
3) Municipio libre : les communes prennent en charge les fonctions sociales échappant à l’orbite des syndicats. Cette décentralisation vise à empêcher la reconstitution d’un appareil étatique, grâce à une fédération des municipios aux niveaux local, comarcal [régional] et péninsulaire.
Ce programme est condamné par l’échec du soulèvement de mai 19373. Une fois de plus, les leaders de la CNT-FAI demandèrent aux insurgés de rendre les armes et de retourner au travail. Mai 1937 est considéré comme le dernier soubresaut révolutionnaire et représente la date emblématique de la contre-révolution ainsi la rupture définitive de la CNT-FAI avec sa base militante.
Selon les Amis de Durruti, cette nouvelle trahison des dirigeants de la CNT constitue la cause principale de la défaite. À l’issue des Journées de Mai, les membres des Amis de Durruti — pour la plupart affiliés à la CNT et à la FAI — sont exclus arbitrairement pour leur participation à l’insurrection, leurs positions antigouvernementales et leur refus d’obéir (sic) aux ordres de la direction. Au préalable, la CNT et la FAI avaient mené, par l’intermédiaire de leurs organes de presse, une vaste campagne de calomnies contre le groupement. La répression étatique s’abat également sur eux : fermeture de leurs locaux par la police, censure de leur journal, emprisonnement de nombreux militants, dont Jaime Balius, principal animateur et rédacteur du journal. Le groupe poursuit néanmoins son activité de manière clandestine, défendant son programme révolutionnaire et organisant une campagne pour la libération des camarades emprisonnés par le gouvernement républicain.
Loin de tirer les leçons des dix premiers mois de la guerre, et malgré leur non-participation au nouveau gouvernement réactionnaire, contre-révolutionnaire et dominé par les staliniens de Negrín, les bureaucrates de la CNT-FAI s’arc-boutent sur la défense de l’État bourgeois au nom de l’ordre républicain et de la poursuite de la guerre et se soucient de rétablir leur autorité. Après avoir fait tout leur possible pour réintégrer le gouvernement, leurs efforts furent récompensés en avril 1938. Ils mènent alors la guerre aux « incontrolados » du front (miliciens refusant la militarisation) comme de l’arrière (Amis de Durruti ou des ouvriers réticents au retour de la discipline, de la hiérarchie, de l’autorité et des inégalités salariales dans les usines et ateliers).
En pleine guerre civile, encerclés par les armées fascistes et minés par les trahisons de l’intérieur, les Amis de Durruti ont tenté d’analyser les échecs du mouvement libertaire et de proposer une nouvelle théorie et une nouvelle organisation révolutionnaire. Leur mérite principal est d’avoir osé nommer ce que beaucoup refusaient de voir : la dérive bureaucratique d’une partie des dirigeants libertaires, transformés en avant-garde autoproclamée, autoritaire et de plus en plus coupée de la base militante et des travailleurs. Nous nous retrouvons pleinement dans cette critique. Elle surgit dans un moment où la révolution est à la fois toujours possible et déjà menacée, où chaque décision engage l’avenir du prolétariat.
Le refus d’assumer une rupture révolutionnaire claire (« la révolution sans transition ») a entraîné le mouvement libertaire dans un engrenage mortifère de compromis, toujours justifiés par l’impératif de « gagner la guerre » : militarisation des milices, accroissement forcé de la productivité industrielle et agricole, désarmement des groupes jugés « incontrôlés », mise au pas des éléments insubordonnés, etc. Ces mesures vues comme raisonnables par les dirigeants cénétiste n’ont fait que creuser le fossé avec une base militante restée profondément révolutionnaire. Pire encore, ces concessions n’ont pas permis de renforcer leurs positions face aux autres forces politiques du camp républicain : elles ont au contraire affaibli le camp libertaire sur tous les fronts.
Nous rejoignons également les Amis de Durruti dans leur critique de l’impréparation flagrante de la CNT-FAI face au putsch militaire de juillet 1936, pourtant attendu depuis au moins deux ans. L’organisation libertaire puissante et enracinée, semble être prise de court au moment même où il aurait fallu répondre aux questions les plus décisives dont celle de l’organisation de la lutte armée. Sur ce sujet, dans un texte de 20194, F. Roux pose une série de questions restées sans réponses : « […] comment se fait-il que les militants cénétistes n’aient jamais décidé de ce qu’ils feraient concrètement au lendemain de leur victoire ? […] Alors que la CNT avait officiellement fait le choix du communisme libertaire comme modèle de société, comment s’effectuerait sa "mise en route" dans un pays en guerre et une société majoritairement hostile à l’abolition de la propriété ? ». Ces interrogations pertinentes mettent à nu une faille stratégique profonde.
Le mouvement libertaire espagnol — en particulier en Catalogne où il est majoritaire — se trouve ainsi confronté à une double problématique qu’il n’a jamais réellement tranchée : celle du pouvoir et celle de la guerre. Ni les théories anarchistes classiques, ni les enseignements des expériences passées (Commune de Paris, Makhnovchtchina, etc.), ni même les débats internes à la CNT durant les années de préparation à l’affrontement n’ont permis d’élaborer une stratégie conciliant principes anarchistes et efficacité révolutionnaire. C’est précisément ce vide stratégique que dénoncent les Amis de Durruti. Néanmoins, ils en rejettent la faute, un peu facilement et presque exclusivement sur la trahison des dirigeants anarchistes.
L’analyse des Amis de Durruti, parfois psychologisante des chefs de la CNT-FAI - paralysés par la peur du pouvoir et trahissant la révolution - nous paraît ici moins convaincante. Les travaux de Myrtille, des Giménologues, ont montré qu’une fracture du mouvement libertaire existe bien avant juillet 1936. En effet, la spécificité socio-économico-culturelle de l’Espagne du début du 20ème siècle a favorisé l’émergence de deux courants antagonistes : (1) L’anarchisme collectiviste, héritier de Bakounine (« à chacun selon son travail »), principalement enraciné dans le prolétariat barcelonais naissant, et évoluant vers un anarcho-syndicalisme « industrialiste » pour lequel le syndicat constitue la base organisationnelle du communisme libertaire et (2) le communisme anarchiste ou communalisme ruraliste, inspiré de Malatesta et Kropotkine (« à chacun selon ses besoins »), majoritaire dans les masses paysannes andalouses, profondément méfiantes envers le syndicat, perçu comme un produit de la société industrielle qu’ils rejettent.
Ce vieux débat théorique, ayant agité le milieu libertaire durant des décennies, semble se clore lors du IVe congrès de la CNT à Saragosse en mai 1936, de manière surprenante, en faveur des communistes anarchistes ruralistes (pourtant minoritaires). La fameuse motion sur la « conception confédérale du communisme libertaire » y est adoptée. Comme le souligne Myrtille5, cette résolution apparait comme une victoire en trompe l’œil car elle se heurte immédiatement à l’hostilité des dirigeants de la CNT, qui la juge inopportune à la veille de l’affrontement prévisible avec les fascistes. C’est donc tout naturellement que s’opère une scission après un plénum CNT-FAI-FIJL6 se déroulant le 23 juillet 1936, lorsque les leaders anarchistes - ignorant les votes du congrès de Saragosse - renoncent à appeler à la mise en œuvre du communisme libertaire et optent pour une alliance avec les autres forces du camp républicain au sein du Comité central des milices antifascistes (CCMA), tandis que la base militante plus radicale s’engage à corps perdu dans le processus révolutionnaire, culminant notamment avec les collectivités agricoles aragonaises.
Les Amis de Durruti s’inscrivent clairement dans la tendance anarcho-syndicaliste dont ils partagent certains aspects notamment l’éloge du travail et de l’industrie7. Mais, mais ils rompent radicalement avec la stratégie dite « circonstancialiste » ou « collaborationniste » prônée par la CNT-FAI, fondée sur une alliance coûte que coûte avec les autres forces antifascistes. D’autre part, dans leur programme, ils tentent un compromis entre communalisme ruraliste et syndicalisme, accordant une place équivalente à la commune libre et au syndicat. Cette tentative rappelle fortement le manifeste de 1933 d’Isaac Puente, « La finalité de la CNT-AIT : le communisme libertaire », dont la fragilité théorique avait déjà été soulignée. S’appuyant sur des propos d’Abad de Santillán (avant son retournement de veste), Myrtille rappelle l’incompatibilité profonde entre communalisme et syndicalisme : « le syndicat n’étant pour lui qu’un moyen de défense adapté à l’organisation capitaliste de la production, il ne pouvait être un élément pour la reconstruction de la société future ».
Venons-en à la partie la plus problématique du programme des Amis de Durruti : la junte révolutionnaire. Fontenis, dans un texte sur ce groupement de 1983, souligne la proximité de cette conception avec celle des anarchistes russes de la Plateforme, tout en notant que les Amis de Durruti n’y font jamais explicitement référence. Nous rejoignons ici les critiques formulées par Voline ou Sébastien Faure contre la Plateforme : le danger qu’un petit groupe s’arroge le droit de diriger les masses au nom de l’efficacité militaire et révolutionnaire. La junte révolutionnaire risque fort de devenir un État déguisé, même transitoire, concentrant le monopole de la violence « révolutionnaire » et s’autonomisant progressivement du prolétariat. On a affaire à une reconstitution du pouvoir politique sous une forme prétendument libertaire, proche des conceptions léninistes. Dans ce cadre-là, avec un organe dirigeant, du centralisme et une discipline imposée : comment pourraient s’exprimer les initiatives populaires et l’auto-organisation du prolétariat ? À quel moment cette junte serait-elle dissoute ? Rien n’est clairement établi.
Nous comprenons l’amertume et la rage des membres des Amis de Durruti : ils ont vu la révolution à portée de main, avant qu’elle ne leur soit arrachée Des leçons tirées de la défaite, ils ont eu une fascination pour l’efficacité révolutionnaire. De leur volonté de corriger les erreurs de la CNT-FAI est née une conception éloignée des idéaux anarchistes qui aurait pu ouvrir la porte à une autre impasse : celle d’un pouvoir révolutionnaire séparé des masses, au nom même de leur émancipation.
Auguste
Notes
1. Le 4 novembre 1936, le syndicat décide de participer au gouvernement de Madrid. La confédération est représentée par quatre ministres : Juan García Oliver à la Justice, Joan Peiró à l’Industrie, Juan López Sánchez au Commerce et Federica Montseny à la Santé. Ils le resteront jusqu’à mai 1937 et la chute du gouvernement de Largo Caballero. Elle dispose de trois représentants au conseil de la Généralité de Catalogne depuis le 27 septembre.
2. Le décret est pris en octobre 1936 et met de longs mois à être réellement appliqué. Il s’agit ici de désarmer le prolétariat.
3. À Barcelone, les prolétaires prennent les armes contre la police et les gardes d’assaut qui tentent de s’emparer de la centrale téléphonique, perçue comme une provocation de trop. Sans aucun mot d’ordre de la CNT, des barricades s’édifièrent dans les quartiers de Barcelone, défendues par des ouvriers armés (membres des Comités de défense et de quelques-uns des Patrouilles de contrôle), par des groupes d’affinités de la FAI, des miliciens venus du front (ou en permission), les Jeunesses Libertaires, et les militants trotskystes du Partido Obrero de Unificación Marxista (POUM). Les Amis de Durruti y participent également activement. Les affrontements s’étendent ensuite à plusieurs endroits de Catalogne
4. Roux F. (2019). Guerre et révolution en Espagne. [http://acontretemps.org/spip.php?ar...].
5. Myrtille, giménologue (2019). Les chemins du communisme libertaire en Espagne, 1868 – 1937 Enseignements de la révolution espagnole, juillet 1936-septembre 1937. Volume 3, Paris, Éditions Divergences, 260 p.
6. Fédération ibérique des jeunesses libertaires
7. Les Amis de Durruti demandaient « plus de travail, de sacrifices, la fin des hausses de salaires, et même le travail obligatoire » et déploraient le manque de « moralité à l’arrière » (Seidman, 2010, Ouvriers contre le travail. Barcelone et Paris pendant les fronts populaires, Marseille, Éditions Senonevero, 134 p.).