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CA 357 février 2026

Italie :
Deux ans de renaissance
de la conflictualité social et politique

samedi 21 février 2026, par Courant Alternatif

Notre article « Les partis passent, la Confindustria reste » publié dans Courant Alternatif en février 2023 (1) se terminait par le constat que les luttes sociales, pour affaiblies qu’elles aient été ces dernières années, étaient encore bien vivantes. Deux années plus tard, nous sommes passés d’un mouvement encore vivant mais trop limité à la sphère culturelle et militante d’une gauche plus ou moins radicale, à un mouvement profondément populaire qui, même s’il n’est pas majoritaire dans le pays, déborde les cadres politico-syndicaux pour s’appuyer sur la solidarité avec Gaza et sur un fond pacifiste bien ancré dans la société. Dans le même temps le gouvernement Méloni ne fait rien d’autre que d’appliquer la vieille recette du capitalisme : presser le citron prolétarien pour sauver un taux de profit acceptable aux entreprises en crise.


Quand sociétal, politique et social s'entremêlent

Nous donnions comme preuve d’une certaine vitalité de la contestation sociale la journée de « grève générale » du 17 novembre 2023 contre les mesures antisociales du gouvernement contenue dans la loi de finance (pénalisation des salariés qui veulent partir à la retraite avant 67 ans comme ils en ont le droit, suppression du RSA, restriction du droit de grève). Appelée par la CGIL et l’UIL mais aussi par l’Union syndicale de base (USB) (2) ainsi que par les partis politiques de gauche, elle donna lieu à des manifestations pour « un avenir plus juste » dans toutes les grandes villes. Celle de Rome, rassembla 50 000 personnes derrière une banderole clamant « le peuple a faim ». Un succès numérique à relativiser puisqu’une semaine plus tard, dans la même ville, ils et elles furent plusieurs centaines de milliers à battre le pavé contre la violence faite aux femmes. Il s’agissait certes cette fois d’un rassemblement national central, mais on voit bien quand même que l’écart s’estompe, se renverse même, entre deux objectifs de mobilisation, entre le social et le sociétal pour autant que cette distinction ait encore un sens.
Rebelote un an plus tard avec l’élan de solidarité avec Gaza martyrisé qui servira de colonne vertébrale à l’expression de tous les motifs de revendications. C’est une sorte de spécificité italienne que les élans populaires concernant la question sociale et le rejet des gouvernements s’exprime autant, et même plus parfois, dans des mobilisations à caractère politique que dans l’action syndicales classique.

La solidarité avec Gaza s'invite dans le paysage politique…

L’indignation face à la politique menée par l’Etat d’Israël à Gaza depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, n’a fait que croître et donner naissance à des mobilisations d’ampleur inégalée. Mobilisations qui peuvent paraître spontanées mais qui pourtant ne l’ont été qu’à moitié. Dès le mois de novembre 2023 des assemblées générales se sont généralisées dans les universités pour former des groupes d’activistes se fixant comme tâche d’informer la population du génocide en cours. Les initiatives « pour Gaza » se sont multipliées dans les rues, dans les établissements scolaires mais aussi sur les lieux de travail grâce aussi à l’engagement sur la question palestinienne de « petits » syndicats comme les Cobas, la CUB, l’USB ou l’USI qui ont fait de cette question un axe pour la remobilisation de la classe ouvrière, et qui permettent d’affirmer encore davantage aux yeux de la population leur spécificité et leur utilité vis-à-vis des trois « grands » syndicats.

Dans un premier temps la gauche parlementaire (parti démocrate - PD, mouvement 5 étoiles et alliance des verts et de la gauche - AVS) a considéré le 7 octobre comme un acte terroriste et a soutenu le droit d’Israël à l’autodéfense. C’est sous la pression du mouvement populaire massif en soutien aux gazaouis qu’elle a infléchi sa position. Mais davantage pour attaquer Méloni, alliée traditionnelle d’Israël au sein de l’UE, que pour participer activement à la mobilisation ou simplement appeler aux manifestations. Signalons que le gouvernement Méloni, lui aussi, a finalement dû, sous la pression de la rue, infléchir sa position et suspendre les livraisons d’armes (3).

… Elle s'appuie sur une tradition pacifiste…

Pour expliquer cette dynamique née sans et contre les forces institutionnelles, on se réfèrera à une certaine tradition pacifiste dans la société italienne. Depuis deux décennies tout voyageur se rendant dans la péninsule constatait que fleurissaient aux fenêtres et aux balcons, dans les manifestations, des drapeaux aux couleurs de l’arc en ciel frappée du mot « paix » en capitales. Refleurissaient plutôt car c’est dans les années soixante ,dans le contexte de guerre froide, que ce drapeau était apparu en signe de refus de la guerre. Régulièrement des enquêtes d’opinions confirment que les Italiens, dans leur très grande majorité, sont opposés au réarmement de leur pays et de l’Europe et que la quasi-totalité sont opposés à l’envoi de troupes européennes en Ukraine. Un sentiment partagé aussi par une partie des électeurs de la droite, voire d’extrême droite, si ce n’est celui de l’ensemble de leurs dirigeants.

Le cliché populaire répandu (surtout en France !) du soldat italien qu’on ne voit que de dos car il fuit devant l’ennemi se veut méprisant et exprime un certain raciste anti-rital. Or il n’est pas que légende militariste, il correspond à une certaine réalité. Une réalité qui, à nos yeux, susciterait plutôt l’admiration  ! Le pacifisme italien à plusieurs facettes : il ressemble pour une part à celui que la France a connu au début du XXe siècle porteur d’un projet révolutionnaire, mais aussi au rêve christiano-social-démocrate d’un monde où la guerre ne serait qu’économique. Je renvois le lecteur à deux films emblématiques de cette dualité : La Grande guerre de Mario Monicelli en 1960 avec Gassman et Sordi et Les Hommes contre de F. Rosi en 1971 avec Gian Maria Volonte.

C’est ainsi que La Constitution de 1948 affirme que « l’Italie répudie la guerre en tant qu’instrument d’atteinte à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des conflits internationaux ». Conséquence des souffrances subies par un pays qui n’existe que depuis 1861 comme suite logique à un Risorgimento conçu comme l’expression d’un processus européen émancipateur et dont le patriotisme n’a pas eu le temps de s’entretenir contre un ennemi héréditaire.
S’en sont suivies une longue suite de mobilisations de masse pour la paix qui s’articulaient contre la présence des bases américaines dans le sud, en particulier à Naples ou en Sicile. Bien que souvent menées par le PCI, la chute de l’URSS n’a pas nui à ce mouvement qui s’est poursuivi contre la présence de missiles. A deux reprises l’Italie s’est prononcée par referendum contre la présence d’armes nucléaires sur son sol. On se souvient du mouvement no MUOS à partir de 2012 en Sicile contre l’installation d’un centre de télécommunication US dans l’île et dans lequel le mouvement anarchiste fut particulièrement actif.
Il est clair que si le nombre de manifestants a été aussi important ces deux dernières années à la fois pour Gaza, contre l’augmentation du budget militaire, et les restrictions budgétaires sur des secteurs jugés utiles comme l’école et la santé, cela ne peut être du seul fait du « peuple de gauche » issu du mouvement ouvrier. Des secteurs importants du catholicisme ont basculé devant les horreurs des images en provenance de Gaza. Le souvenir de l’après-guerre dans une Italie détruite existe encore et avec lui le rejet instinctif des guerres. L’antimilitarisme n’est donc pas seulement de gauche.

… et s'ancre dans certains ports.

De Porto Marghera (Venise) à Gênes ou Livourne les appels de dockers et/ou de groupes activistes se sont multipliés pour bloquer les livraisons d’armes vers Israël. Le « Siamo tutti antifascisti antisionisti » se répandait comme une traînée de poudre.
Le mouvement pour Gaza a pris une nouvelle ampleur au départ de la « Global Sumud flotilla » lorsqu’un militant du collectif autonome des travailleurs du port de Gênes a décidé de participer à la flottille. Un incroyable élan de solidarité s’est alors manifesté dans la ville pour récolter des fonds en soutien à cette initiative. Une manifestation y a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes. Il faut préciser que déjà en 2021 ce collectif s’était mobilisé contre une livraison d’armes à l’Arabie saoudite destinées à la guerre au Yémen et que les « petits » syndicats sont particulièrement bien implantés dans le secteur portuaire de Gênes.

En deux années la cause palestinienne est devenue un symbole permettant le ralliement de celles et ceux qui ne trouvaient jusqu’alors pas le moyen, la brèche, pour exprimer leur colère. Un peu comme jadis la guerre du Vietnam avait cristallisée des énergies sur tous les continents. Une cause commune au niveau mondial donne des ailes pour vaincre le sentiment d’isolement de chacun face à sa propre bourgeoisie.

Le syndicalisme italien
Les trois grands syndicats (CGIL, CISL, et UIL) correspondent en gros à leurs homologues français (CGT, CFDT et FO).

Quant aux petits syndicats un de leurs points communs est de s’être opposés, en 2010 au protocole entre la Confindustria (le patronat) et les trois gros CGIL-CISL-UIL.

  • Les Cobas (comités de base) sont apparus dans les années 1980 comme expression réelle de la base prolétarienne suite aux luttes des années 70. Maintenant il acceptent de faire partie de la galaxie syndicale des « petits »
  • La Confédération unitaire de base (CUB) fondée en 1992 , la plus importante du syndicalisme autonome avec plusieurs centaines de milliers d’affiliés. Elle fait partie du Réseau des syndicats européens alternatifs et de base comme la CGT espagnole, Solidaires en France et l’USI italienne.
  • L’Union syndicale de base (USB) née en 2010 d’une scission dans la CUB, affiliée à la fédération syndicale mondiale, jadis (ou encore ?) d’obédience communiste (stalinienne ?). La CGT française s’en est désaffliliée en 1995.
  • La SICobas (syndicat intercatégorial Cobas) : forts dans la logistque. Fondé en 2010 d’une scission avec SlaiCobas. quelques dizaines de milliers)
  • USI anarcho-syndicaliste/anarchiste. Fondée en 1907, elle se divise en 1996 entre une USI adhérente à l’AIT (association internationale des travailleurs) et une autre dite USI-CIT.
    On lira au sujet de ces syndicats de base :
    « Trente ans de syndicalisme de base »
    CA mai 2024 – Cosimo Scarinzi (Collegamenti) – traduction ocl
    https://oclibertaire.lautre.net/spi...
    « La petite galaxie du syndicalisme alternatif »
    Cosimo Scarinzi (traduit par Nicole Thé) 15 juin 2012 – La question sociale n°3
    https://oclibertaire.lautre.net/spi...

Le contexte politico économique

La loi de finance de 2025 ressemble à s’y méprendre à celle de 2023 : satisfaire les exigences de l’Union européenne pour que l’Italie réduise des déficits jugés « excessifs » avec une dette publique « colossale » qui tourne autour de 7,2% du PIB. Pourtant il y a une nouveauté cette année, et de taille ! Il ne s’agit plus seulement de satisfaire l’UE mais aussi l’OTAN qui exige un minimum de 2% du PIB consacré aux dépenses militaires. L’Italie devra donc intégrer dans son budget un achat d’armes… que lui vendront les Etats-Unis, bien sûr.

Or c’en est fini depuis longtemps du « miracle italien » des décennies après la seconde guerre mondiale. Le plan Marshall n’est plus qu’un souvenir ; le boom de la sidérurgie relève maintenant du flop (citons en exemple Arcelor-Mittal de Tarente qui est sur le point d’être mis en tutelle par l’Etat italien pour éviter la faillite d’une entreprise surendettée mais… « essentielle à l’intérêt stratégique national », militarisation de l’économie oblige). En outre, ce qui avait jadis été un plus pour doper ce « miracle » est devenu un sérieux boulet : un tissu productif largement composé d’un grand nombre de PME familiales, un temps dynamiques, mais dont les patriarches vieillissants n’ont pas trouvé de succession du fait de la stagnation de la productivité et donc de la baisse des investissements pour les rendre compétitives. Nombre d’entre elles sont rachetées par des grands groupes avec le cortège de licenciements qui va avec.

Les dirigeants de l’Etat italien, quel que soit leur couleur, sont donc mandatés par le patronat pour gérer au mieux cette période délicate du capitalisme italien. Une seule solution, presser le citron prolétarien pour lui tirer quelques gouttes de jus supplémentaire. Les mesures d’austérité se sont succédées depuis le début du siècle quelle que soit l’orientation supposée des gouvernements.
Plus récemment, la Covid a encore creusé les écarts de richesse. Le pays compte 1 million de pauvres supplémentaires, portant le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté absolue à presque 6 millions soit 10 % des 60 millions d’Italiens.

Les trois combustibles du mouvement

Gaza, le budget militariste, les mesures d’austérité sont les trois combustibles de la renaissance du mouvement social. Trois terrains qui se renforcent l’un l’autre sans s’unifier structurellement comme en rêveraient les gauchistes, mais qui se retrouvent jusqu’à former une aire politico-culturelle active dans la société. Autant les petits syndicats tous plus ou moins marqués par le concept d’autonomie et de basisme ont réussi à jouer leur partition positivement dans cette séquence en étant à l’origine de bien des rassemblements et en étant souvent, par chacun de leurs membres, des animateurs de ces groupes activistes qui se formaient sur la question de Gaza, autant la CGIL s’est trouvée mal à l’aise. Certes elle a, elle aussi, de son côté mobilisé pour la fin du blocus de Gaza et a même participé ou initié bien des actions. Mais il lui importait de toujours rester dans le cadre institutionnel et donc, par exemple, de respecter les lois de restriction des grèves. Elle a, de plus, un autre souci : garder son hégémonie sur le monde salarial et ne pas se laisser déborder par ces « petits » syndicats. Ce qui explique bien des tergiversations, des changements de cap et de refus de l’unité. Il est clair que le souci qu’elle a de garder le contrôle nuit à un développement plus ample du mouvement.

17 novembre 2023

Lors de la journée du 17 novembre 2023 contre la loi de finance (dont nous parlions au début de l’article) le soutien au peuple palestinien s’est invité avec force dans les manifestations. Il ne cessera de s’amplifier au cours des semaines suivantes. Le communiqué des étudiants sciences sociales de Macerata, dans les Marches, illustre bien l’état d’esprit qui s’exprime dans les universités : « Montrer notre solidarité et notre soutien à ceux qui subissent la violence du colonialisme israélien sur leur peau depuis plus de 75 ans est plus important que n’importe quel cours ou activité académique. La seule leçon que nous jugeons indispensable aujourd’hui est celle que le peuple palestinien donne au monde depuis plus d’un mois » Une irruption qui n’est pas sans rapport avec une timide renaissance d’un mouvement étudiant qui s’était fait discret ces derniers temps dans un contexte morose où le nombre d’heures de grève de salariés étaient elles aussi en chute libre depuis une quinzaine d’années. Nous devons souligner ici que la contestation étudiante ne se limite pas à un activisme pro-Gaza. Elle s’articule sur un retour de la critique du contenu et du but des études universitaire et pas seulement des conditions de travail et d’un budget insuffisant. En finir avec la mainmise du patronat sur l’école redevient un thème récurrent.

Le même scénario se rejoue avec encore plus de force trois mois plus tard lors de la journée de « grève générale » du 3 février 2024.

Ces deux grèves n’ont été en fait générales que de nom car menées par une minorité de travailleurs. Pourtant elles ont ouvert la porte à un mouvement plus ample tant sur le plan social dans la contestation du gouvernement Méloni que dans la solidarité avec les Palestiniens.
Il y a eu des moments très significatifs, comme le blocage de ports à Gênes, à Salerne, et de certaines industries particulièrement liées à Israël : Leonardo et d’autres industries militaires, israéliennes ou liées à Israël. Des manifestations, dont certaines ont été interdites, comme celle du 5 octobre 2024 à Rome qui néanmoins eu lieu car le gouvernement a été contraint de l’autoriser une demi-heure avant son début officiel, face aux milliers de personnes en train de s’y rendre malgré l’interdiction. Ce sont ces luttes pour le peuple palestinien qui ont ouvert la voie aux grèves du 22 septembre et du 3 octobre, car elles ont établi la légitimité et la visibilité de la protestation pour la Palestine.

Septembre à Octobre 2025 : Une dialectique entre syndicalisme de base et CGIL

19 septembre et 22 septembre 2025 : la désunion

La CGIL avait choisi de faire cavalier seul en organisant une grève nationale le 19 septembre pour « protester contre les actions militaires d’Israël dans la bande de Gaza et exprimer son soutien au peuple palestinien ». Une grève qui ne concernait que le secteur privé dans la mesure où dans les services publics tels que les transports, l’éducation et la santé, une grève doit être annoncée plus longtemps à l’avance et se limiter 4 heures par jour. Le choix de la CGIL de se plier à ce diktat et d’avoir refusé l’union avait entraîné des critiques dans l’appareil et un fort mécontentement de la base.

Résultat : la journée pour Gaza organisée trois jours plus tard, le 22, par la CUB, l’USB et SiCobas et USI-CIT, sans la CGL donc, fut d’une ampleur exceptionnelle et imprévue. L’engouement pour soutenir la flottille internationale de la liberté en route pour briser le blocus de l’enclave palestinienne fait boule de neige. Aux cris de « blocchiamo tutto », des dizaines de milliers de manifestants descendent dans toutes les grandes villes du pays avec de graves incidents à Milan. Des dockers bloquent les ports de Gênes et Livourne de Ravenne et de Venise-Marghera pour empêcher les expéditions d’armes vers l’Israël. On note une forte participation étudiante… et celle du mouvement 5 étoiles dont on ne sait plus très bien où il se situe s’il le sait lui-même. (4)

3 octobre 2025 : l’Union

Compte tenu de ce constat, la CGIL accepte, pour ne pas perdre le lien avec une partie de la base, un appel unitaire avec la CUB, l’USB et la Confédération Cobas pour une grève le 3 octobre avec le nouvel objectif de dénoncer l’arraisonnement de la Flottille mondiale de la liberté annoncé le 1er au soir (ce qui promet une mobilisation encore plus importante). Le durcissement de la CGIL face à un gouvernement de droite s’explique aussi par la nécessité pour elle de se démarquer d’une CISL qui a tendance à se soumettre aux diktats du gouvernement et d’une UIL qui oscille entre les deux.
La CGIL veut rester un syndicat de gauche hégémonique et tire la leçon du 22 septembre…
Avec plus d’un million de participants ­– davantage que le 22 - (plus de 100 000 à Rome et à Milan mais aussi à Turin, à Gênes à Naples), ces manifestations ont été les plus importantes depuis 20 ans en Italie. La participation à la grève a été significative, plus forte dans le public que dans le privé mais, selon les Cobas, ce n’a pas encore été une grève massive. Ce qu’on a pu constater ce jour-là c’est une véritable union à la base et dans la rue entre le syndicalisme de base et la CGIL.

Autre aspect important de cette journée : elle a, pour la première fois depuis des années, fissuré la législation anti-grève qui prétend limiter à 4 heures par jour la durée d’un arrêt de travail.

Le succès du 3 octobre et le constat que le mouvement pro Gaze ne cessait de s’amplifier imposait de fixer une nouvelle date, la plus proche possible, en vue d’une journée encore plus massive. Pourtant rien ne sera simple. La date du 28 novembre est proposé par un ensemble de syndicats et d’associations, mais la CGIL, de son côté annonce unilatéralement qu’elle organisera une grève générale… le 12 décembre. Le motif officiel de sa position est qu’elle estime qu’il faut plus de temps pour mieux préparer et organiser la journée, notamment parce qu’elle considère, à tort, que le climat, l’enthousiasme et la mobilisation qui régnaient début octobre semblent aujourd’hui avoir décliné. La vraie raison c’est que des secteurs importants de l’appareil de la CGIL ne jugent pas utile de s’allier avec le syndicalisme de base, et que de nombreux apparatchiks estiment manifestement qu’il est temps d’en revenir au fonctionnement habituel, CGIL first, great again !
La divergence est surtout clairement politique. Maurizio Landini, le secrétaire général de la CGIL, affirme clairement que cette journée sera « pleinement syndicale » ce qui veut en réalité dire que la question palestinienne sera mise de côté contrairement à l’appel des syndicats de base pour qui la grève du 28 devra permettre de relever un défi : « relier la lutte pour la Palestine aux conditions économiques et de travail en Italie »

Le 5 novembre les Cobas Scuola publient un appel à la recherche d’un accord sur la date entre les syndicats de base et la CGIL et au retrait des deux convocations afin d’en convenir d’une nouvelle et commune. En vain.

28-29 novembre 2025

L’ appel des USB, CUB, COBAS, SGB et d’autres, est finalement maintenu pour une grève générale le 28 et une manifestation nationale à Rome le 29 « contre la loi de finance qui oriente le pays vers une économie de guerre et pour défendre la Palestine, contre le sionisme et le capitalisme ».
Des dizaines de milliers de personnes ont été mobilisés dans les transports, la santé, pour l’éducation, l’administration publique et l’industrie privée à travers le pays. Le trafic ferroviaire et aérien a été fortement perturbé, avec un arrêt de travail de 24 heures dans les trains à partir du 27 novembre au soir et l’annulation d’au moins 26 vols par ITA Airways. Les réseaux de transport urbain ont été ralentis, voire complètement paralysés. Les travailleurs autoroutiers ont débrayé. Le personnel soignant a cessé le travail tout en assurant la continuité des services d’urgence. Les écoles, les mairies et les plateformes logistiques ont largement participé au mouvement. Le lendemain, la manif à Rome réunira largement plus de 100 000 personnes. Cette journée a incontestablement montré la capacité de mobilisation des « petits » syndicats pris dans leur ensemble et la pertinence du combat conjoint entre les revendications sociales et le soutien à la Palestine.
Le 12 décembre, la grève contre « loi de finances injuste, erronée et inefficace » organisée par la CGIL se termina par un meeting de 100 000 personnes à Florence au cours duquel Landini ne réclama qu’un piètre « système d’imposition progressif et une contribution solidaire des plus riches » bien en deçà des espoirs suscités les semaines précédentes. La mise sous le boisseau de l’internationalisme indique clairement la volonté de la bureaucratie d’empêcher que l’opposition à la guerre comme le soutien à Gaza ne se transforme en un mouvement politique pour une transformation sociale de fond. Souhait formulé au contraire par une large base des « petits » syndicat et des divers collectifs qui sont nés pendant cette période.

Beaucoup de militants italiens considèrent que le mouvement pour Gaza n’est pas aussi fort qu’en Grande-Bretagne. C’est sans doute vrai mais, de notre côté, nous nous contenterions qu’il soit en France simplement un peu moins fort qu’en Italie ! Il y a quelques années l’aire politico culturelle plus ou moins anticapitaliste de la péninsule lorgnait vers la France et ses Gilets jaunes ; c’est maintenant à nous, ici, de considérer qu’il y a de l’autre côté des Alpes bien des choses à apprendre. En particulier pour briser cette cloison mortifère entre le syndical et le politique qui a pour effet de renforcer les appareils bureaucratiques et de briser les élans spontanés que les avant-gardes auto-proclamées veulent canaliser.

Pour terminer deux mots sur une question qui fait couler beaucoup d’encre et de salive chez les politistes, les spécialistes, les journalistes et bien d’autres -istes : L’Italie est-elle devenue un pays fasciste ? Méloni est-elle fasciste ? Et Salvini alors ? Et même les 5 étoiles ? Ce qui est certain c’est que le fascisme s’appuie sur une population anesthésiée, soumise et passive et s’emploie à la rendre telle par la terreur. Les évènements actuels montrent à l’évidence que cette passivité est loin d’être totale ! Alors que Méloni soit fasciste ou pas, je m’en fous. A l’évidence l’Italie est loin d’être un pays où le fascisme a triomphé, c’est le principal.

JPD

Notes
(1) Italie : Les partis passent, la confindustria reste, Courant Alternatif 337, février 2024
(2) Voir encart sur le paysage syndical italien.
(3) L’Italie est le troisième fournisseur d’armes à Israël après les USA et l’Allemagne.
(4) Grillo, un Coluche Italien ?, Courant Alternatif 230, mai 2013

P.-S.

Pour en savoir plus, on consultera

Sur le site de nos camarades de Collegamenti
« La grève générale du 28/11/25, perspectives et problèmes » (en Italien)
https://collegamenti.noblogs.org/po...

Sur le site de l’OCL
« Le fascisme vraiment ? » (En français)
CA 355 décembre 2025 – G Soriano
https://oclibertaire.lautre.net/spi...

« L’Italie d’aujourd’hui : du neuf et du recyclé » (en Français)
CA février 2019 – G Soriano
https://oclibertaire.lautre.net/spi...

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