CA 357 février 2026
dimanche 22 février 2026, par
La violence de la répression des manifestations iraniennes peut laisser croire que le régime des Mollahs est encore solide. Il nous semble pourtant que son affaiblissement est continu depuis des années.
Un des signaux forts de l’impuissance du régime, sur le plan sociétal, est la question du port du voile. Les manifestations massives qui ont suivi l’assassinat policier de Mahsa Amini en septembre 2022, au nom de « femmes, vie, liberté ! », ont subi une répression violente. De nombreuses femmes ont continué à manifester individuellement ou en petits groupes via des vidéos tout en se moquant ou en injuriant les leaders de ce régime théocratique. L’obligation du port du voile datant de 1979, le régime a voulu la renforcer en décembre 2024. La nouvelle loi prévoit des peines de prison, de flagellation pour les femmes ne la respectant pas, jusqu’à la peine de mort pour les propagandistes.
Les femmes n’ont pas renoncé et sont de plus en plus nombreuses, en particulier à Téhéran et dans les grandes villes, à ne plus porter de voile. Depuis juin 2025, la police des mœurs qui agressait et emprisonnait les femmes non voilées n’intervient pratiquement plus. Le président « modéré », Massoud Pezeshkian, qui avait critiqué la loi en décembre 2024 a annoncé fin août 2025(1) qu’il renonçait à faire appliquer cette loi pour ne pas provoquer une guerre civile.
Selon un expert de la société iranienne (2), « Le régime s’inquiète d’un autre signe de délitement : la désaffection religieuse. Les mosquées sonnent creux depuis trente ans. L’Iran est le pays musulman où le jeûne du ramadan est le moins respecté. » Aujourd’hui,22,2% des iraniens avouent ne jamais prier ; 27,4% ne jeûnent pas pendant le ramadan, etc.
Comme tous dirigeants politiques, le pouvoir iranien se soucie de mesurer l’opinion des populations à leur égard. L’enquête gouvernementale de fin 2023 dont sont extraits les chiffres précédents révèle que 72,9% des iraniens souhaitent la séparation de la religion et de l’Etat. Ils n’étaient que 30,7% en 2015 à souhaiter cette laïcisation. (3)
Pour le 11 février 2024, 45ème anniversaire de la révolution islamique, le régime a tenté de mobiliser en masse la population autour de cette célébration. Il a réussi à rassembler ses partisans, certes encore nombreux, sans que ce soit un succès massif. On peut même considérer que ce fut un échec, mais pas si massif que le déclare le Conseil National de la Résistance Iranienne (4)
Etant donné que les élections parlementaires sont encadrées par les tenants du régime (5) et que les résultats sont truqués, les Iraniens les boycottent de plus en plus. Avoir le choix entre un conservateur et un ultraconservateur n’incite pas à aller voter. Celles du 1er mars et du 10 mai 2024 ont été marquées par un boycott massif, avec un taux officiel de participation de 40 % (et 20%¨de votes blancs et nuls) (6).
Lors de l’élection présidentielle de 2021 comme il n’y avait que des candidats conservateurs et ultras, c’est Ebrahim Raïssi du parti de clergé militant qui est élu. Avec 72% des voix mais moins de 50% de votants. Il était pressenti pour devenir le successeur de Khamenei, mais, manque de pot pour le régime, il meurt dans un accident d’hélicoptère. Conséquences : les conservateurs et les ultras risquent de se déchirer sur la succession de Khamenei et, surprise lors de la présidentielle de 2024, un réformateur est élu président de la république.
Massoud Pezeshkian, médecin d’origine kurde et azérie, était un ferme partisan de la révolution islamique dans sa jeunesse, devenu modéré puis réformateur. Le Conseil des gardiens de la constitution ne l’a pas vu comme un candidat dangereux face aux conservateurs et ultras. Il a obtenu au second tour près de 55% des voix contre un ultraconservateur. Attention, n’allez pas imaginer que Pezeshkian veut abolir le régime islamique ; il pense juste que pour le sauver, il faut modérer ses excès.
Le régime Iranien a perdu la plupart de ses alliés qui ont été frappés par des bombardements massifs ou des attentats ciblés. Bachar El Assad a été renversé, le Hezbollah et les Houthis sont très affaiblis, les milices chiites d’Irak également. L’Iran a été bombardé par Israël et les USA sans pouvoir réagir. Même le Pakistan s’est permis de bombarder en territoire iranien (contre des séparatistes baloutches).
L’ancien président Raïssi et son ministre des affaires étrangères Amir-Abdollahian (7) avaient eu l’habileté de renforcer les liens avec Poutine en lui fournissant des drones, a un moment ou la Russie était en retard sur cette technologie. Les premiers UAV (8) fournis étaient rudimentaires. Ensuite l’Iran a fourni plusieurs centaines de drones Shahed-136 (9) puis finalement accordé à la Russie le droit de les fabriquer elle-même en les rebaptisant Geran-2.
Maintenant que la Russie est autonome dans la production de drones, et que la Chine lui fournit d’autres copies inspirées du Shahed-136, Poutine a d’autres priorités que de sauver le régime iranien en perdition.
Le régime des Mollahs n’a jamais été très performant au niveau économique, sa priorité étant le respect de leur représentation de ce que doit être l’Islam. L’économie iranienne reposait essentiellement sur la vente de pétrole et de gaz. Elle est divisée en trois secteurs : le secteur étatique (Hydrocarbures, industrie lourde, services publics, banque et assurances) ; le secteur coopératif islamique alimenté par les revenus pétroliers et destiné à redistribuer une partie de cette richesse aux pauvres (sous condition de soutien au régime, évidemment) ; Le secteur privé (agriculture, petite industrie, artisanat et commerce).
En septembre 2025, l’ONU a rétabli les sanctions liées au programme nucléaire, limitant les exportations de pétrole et réduisant les revenus en devises étrangères. Cela n’a pas créé la crise actuelle, mais renforcé une dégradation déjà en cours. La valeur du rial a chuté à son plus bas, provoquant une hausse des prix, surtout des produits importés. L’inflation a atteint 52 % en un an, dégradant fortement le pouvoir d’achat, provoquant des déséquilibres budgétaires et bancaires, affectant aussi les fonds de pension.
La tentative du président Pezeshkian de donner une allocation aux Iraniens pour compenser cette crise est ridicule : elle s monte à l’équivalent de 6€ par mois. Le fait qu’il demande aux forces de répression de ne pas frapper trop fort sur le peuple l’est tout autant. Il y a déjà des milliers de morts et d’emprisonnés. Inutile de faire le décompte aujourd’hui, il sera dépassé demain.
Même si l’intensité des manifestations a diminué pendant la période la plus intense de répression (sous le black-out d’Internet), il est peu probable qu’elles s’arrêtent définitivement. Le régime islamique d’Iran est à bout de souffle. Il ne tient plus que par le clientélisme qu’il a instauré, mais comment peut-t-il perdurer s’il n’a même plus les moyens de redistribuer des miettes ? On peut se demander quelle opposition aura les capacités à remplacer le régime actuel.
Certains occidentaux et certains exilés iraniens mettent en avant Reza Pahlavi, fils du dernier shah. Son nom a aussi pu être cité par certains manifestants d’Iran, entretenant l’illusion d’une période de prospérité économique et oubliant que le père de ce prétendant était aussi un dictateur sanguinaire. Il est peu probable que les membres de l’ancienne oligarchie iranienne aient envie de le suivre dans l’aventure d’un retour au pays. « C’est une coquille vide, une image créée par les médias qui se cherchent un leader par défaut à présenter contre le régime des mollahs », explique la sociologue franco-iranienne Azadeh Khan, qui enseigne à l’Université Paris Cité. « Reza Pahlavi a quitté l’Iran il y a plus de 47 ans : il n’a pas de structure, pas d’organisation en Iran ; il n’est pas sur place. Tout ça n’est pas très sérieux. » (10) Il est également très critiqué pour sa complicité avec les israéliens.
Les Moudjahidines du peuple iranien et le CNRI ont un beau programme républicain, laïque et social. Les Moudjahidines ont parfois passé pour des gauchistes, alors qu’ils sont simplement des partisans d’un « islam moderne ». Seuls certains groupuscules associés sont marxistes. Eux aussi sont en exil depuis longtemps. Ils sont assez réprouvés en Iran pour avoir choisi de combattre aux côtés des troupes de Sadam Hussein dans la guerre Iran-Irak (1980-1988). Ils peuvent avoir quelques contacts et correspondants en Iran, mais aucune implantation conséquente.
La seule transition possible ne peut venir que de l’intérieur de l’Iran. Elle sera issue des manifestations populaires et de la libération de leaders actuellement emprisonnés, éventuellement associés à quelques réformateurs rompant définitivement avec la république islamique. La critique anarchiste de l’Etat existe aussi en Iran ; elle ne représente qu’une poignée d’individus. Le point le plus intéressant de la révolte actuelle est certainement qu’à la critique du pouvoir théocratique est associée la critique de l’organisation économique de la société. Il est aujourd’hui impossible de tracer les contours de ce qui émergera de ce mouvement.
Al-d-Ali-Bald, 23/01/2026
Notes
1 Information parue dans Africanews le 01/09/2025
2 Le Canard Enchainé 14/01/2026
3 D’après un article de Siavash Shahabi paru dans The Freethinker en février 2025. Les autres données de ce sondage ont été publiées dans Imprécor
4 Le CNRI fédère 5 organisations d’opposition iranienne en exil, l’organisation des Moudjahidines du peuple iranien y étant majoritaire. Le siège est à Paris.
5 Le Conseil des gardiens de la constitution, dont les membres sont nommés par le « guide suprême » Ali Khamenei, élimine la quasi-totalité des candidats « réformateurs » et une bonne partie des « modérés ».
6 Le CNRI donne des taux beaucoup plus bas, mais il a quand même tendance à exagérer…
7 Lui aussi décédé dans l’accident d’hélicoptère.
8 Véhicules aériens sans pilote
9 Rien à voir avec les petits drones qui surveillent nos manifs. Ces engins suicide de 240kg se déplacent à une vitesse de 185km/h et peuvent porter jusqu’à 90kg d’explosifs à plusieurs milliers de kilomètres.
10 Citations reprises d’un article du Devoir, journal du Quebec.