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CA 358 mars 2026

Socialisme, immigration et racisme

mercredi 18 mars 2026, par Courant Alternatif


Un article paru dernièrement dans le quotidien « de référence » enjoignait la gauche à sortir de son « silence » sur l’immigration (Le Monde, 23-24 novembre 2025). Son auteur, Philippe Bernard, estimait que le pays pouvait basculer « dans un régime fondé sur la xénophobie et la répression ». Cependant, sa démarche revenait à reprocher à la gauche sa difficulté « à regarder en face les statistiques de l’immigration » pour l’inviter à trancher « entre internationalisme et défense des travailleurs nationaux ». Afin d’étayer sa démonstration, l’auteur employait un argument d’autorité, en citant Jean Jaurès – un procédé qui n’avait rien d’inédit chez lui.

En effet, suite à la promulgation de la loi « immigration », l’éditorialiste publiait, toujours dans Le Monde (28-29 janvier 2024), une chronique intitulée « La leçon de Jaurès à la gauche » et qui s’ouvrait sur la même citation du dirigeant socialiste, extraite de l’un de ses derniers textes paru dans L’Humanité (28 juin 1914) avant d’être assassiné par l’étudiant nationaliste Raoul Villain : « Il n’y a pas de plus grave problème que celui de la main-d’œuvre étrangère. »

Cette phrase, reprise dans une contribution publiée par la Fondation Jean Jaurès (24 janvier 2024), permit à Bassem Asseh et Daniel Szeftel – militants du Parti socialiste (PS) – de passer du rappel de « la recherche constante d’un équilibre entre régulation de l’immigration de travail et solidarité ouvrière internationale », caractéristique de la gauche socialiste selon eux, à la dénonciation, en conclusion de leur note, du « sans-frontiérisme habituel de la gauche », comme pour mieux approuver des mesures contenues dans la loi « immigration ».

Dans cette conjoncture, la figure tutélaire du socialisme démocratique était encore convoquée, cette fois par Ronan Planchon dans Le Figaro (8 février 2024), pour un article au titre explicite : « Quand Jaurès et la CGT étaient plus anti-immigration que la droite ». Le chroniqueur du quotidien conservateur s’appuyait opportunément sur la note de la fondation susmentionnée et faisait son miel de l’extrait d’un discours prononcé à la Chambre le 17 février 1894 :
« Ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. »

Pourtant, sans souscrire a posteriori aux vues du député du Tarn, Jean Jaurès défendait dans ce discours sa conception du socialisme réformiste, contre les tendances libre-échangistes ou protectionnistes du capitalisme, de même qu’il comptait protéger « la main-d’œuvre française » sans cautionner l’« exclusivisme d’esprit chauvin mais pour substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère. » En outre, dans son article paru avant la Première Guerre mondiale, le tribun mettait en garde contre les « fausses pistes » préconisées par les nationalistes et destinées à égarer « la pensée et l’effort des ouvriers ». De fait, le cofondateur de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) – qui n’était pas exempt d’ambiguïté – faisait écho au débat mené sur l’émigration et de l’immigration, tant sur le plan national qu’à l’échelle mondiale, en particulier depuis 1889 avec la création de la « Deuxième Internationale ».

En cette fin du XIXème siècle, décrite par des universitaires comme la « première mondialisation », l’historien Bastien Cabot souligne, à travers sa contribution publiée dans Histoire globale des socialismes (PUF, 2021), la double-tension qui prévaut entre, d’une part, l’accélération des déplacements à l’échelle du globe et « la structuration des États-nations » ainsi que, d’autre part, « l’avènement de l’internationalisme prolétarien » et le « protectionnisme ouvrier ». La cristallisation de ce clivage, qui oppose « internationalisme » et « protectionnisme », s’est effectuée au sein des partis socialistes pour se déployer dans les instances de la « Deuxième Internationale », ainsi que l’a analysé l’historien Daan Musters dans son article paru dans l’International Review of Social History (2023).

Précisons que ces rappels ne relèvent pas du simple intérêt pour l’histoire – à l’heure où toutes les falsifications sont permises dans le champ politico-médiatique –, pas plus qu’ils ne concernent la seule mouvance social-démocrate – réduite, de nos jours, à la portion congrue du fait de ses reniements successifs –, dans la mesure où le débat mené il y a plus d’un siècle, soulève des enjeux théoriques et stratégiques qui servent encore de matrice à de nombreux militants de gauche, par-delà les sensibilités diverses.

Le 20 juillet 1903, le sujet fut discuté par le Bureau socialiste international à Bruxelles. Dans cette réunion, les délégués se déclarèrent « unanimes à condamner le principe des propositions de lois déposées par certains députés nationalistes et tendant à proscrire les ouvriers des pays voisins ». La question a été soulevée par Émile Vandervelde qui s’opposait « aux menées nationalistes » qui « ont réussi à faire déposer des propositions prohibitives du travail étranger ». Mais le dirigeant du Parti ouvrier belge rappela qu’« aucun socialiste ne peut approuver de telles mesures ». C’était une façon subtile de se démarquer de Jules Coutant, député de la Seine et membre du Parti socialiste révolutionnaire, qui avait présenté « un projet de loi astreignant les patrons qui emploient des ouvriers étrangers à payer une redevance au profit de l’État et limitant à 10 % le nombre des ouvriers étrangers » (Le Socialiste, 7 décembre 1902).

Inscrite à l’ordre du jour du congrès socialiste international, tenu à Amsterdam en 1904, la question de l’émigration et de l’immigration des ouvriers étrangers ne sera guère débattue malgré la présentation d’un projet de résolution porté par Manuel Ugarte, dirigeant du Partido Socialista (Argentine). Le texte présentait l’ouvrier émigré comme « la victime du régime capitaliste » mais pouvant aussi servir à « supplanter les grévistes » (La Petite République, 21 août 1904). Cependant, la proposition condamnait « toute mesure législative ayant pour objet d’empêcher l’émigration » et promouvait une réforme de « la législation afin que les ouvriers émigrés acquièrent aussitôt que possible les droits politiques et civils ».

Contre cette orientation, une minorité de délégués représentant le Socialist Party of America (SPA), le Sociaal-Democratische Arbeiderspartij (Hollande) et la Social Democratic Federation (Australie) dénonçait le fait que « des travailleurs issus de races arriérées (Chinois, Nègres, etc.) sont souvent importés par les capitalistes pour nuire aux ouvriers autochtones avec une main-d’œuvre à bon marché », assimilée à une forme de « servitude volontaire ». Face à cet antagonisme – qui dévoile les préjugés racistes des sociaux-chauvins –, la discussion fut ajournée par Keir Hardie, cofondateur du Labour Party (Grande-Bretagne).

Il faudra donc attendre les prochaines assises, organisées à Stuttgart en 1907, pour que la discussion soit enfin menée, tandis que s’affirme le clivage entre « internationalistes » et « protectionnistes » dont le nativisme peine à se distinguer de la xénophobie. En trois ans, ainsi que le souligne l’historien Lucas Poy dans l’ouvrage collectif Migrants Actors Worldwide (Brill, 2024), le sujet a pris une place prépondérante.

Le débat, tel que rapporté par L’Humanité (21 août 1907), donna lieu à une opposition entre le délégué de la Socialist Federation of Australasia, Victor Kroemer, selon lequel « les émigrants importés en Australie ne servent qu’à avilir les conditions de travail » et Adéodat Compère-Morel (SFIO) qui lui répondit : « Les préjugés de race doivent être combattus partout et il est inadmissible que des socialistes y sacrifient. » Pour sa part, Morris Hillquit, représentant du SPA, alla, selon L’Humanité (25 août 1907), jusqu’à comparer les émigrés à des « Sarrazins » – synonyme de « briseurs de grève » –, en désignant ainsi les ouvriers jugés « inorganisables » originaires du Japon ainsi que les coolies de Chine. Cette saillie provoqua l’ire du délégué japonais Kaji Tokijirō qui dénonça l’instrumentalisation du « péril jaune » conduisant à la stigmatisation et à l’expulsion des ouvriers asiatiques par les autorités états-uniennes.

Le débat fut sanctionné par le vote d’une résolution qui, conformément à l’internationalisme de la majorité, s’opposa à la restriction de la libre circulation et à l’exclusion de certains groupes, en faisant des concessions au protectionnisme de la minorité avec la reconnaissance des « difficultés » faites au prolétariat de régions caractérisées par « un haut niveau de développement du capitalisme » à cause de l’immigration de « travailleurs inorganisés », « habitués à un niveau de vie plus bas », provenant de pays de culture « agraire et paysanne ».

Dans un article pour l’Almanach pour tous, 1908, Lénine salua dans la victoire des « révolutionnaires » sur les « opportunistes » en raison de la réaffirmation du « principe de la solidarité dans la lutte de classe des ouvriers de tous les pays ». Cependant, l’analyse des thèses en concurrence met en lumière toute l’ambiguïté des dirigeants socialistes, pour beaucoup empreints de préjugés eurocentriques et dont la perspective économiste s’articule souvent à une idéologie culturaliste, malgré les professions de foi internationalistes.

Il s’agit pour s’en convaincre de mettre en rapport le « compromis » en matière d’immigration avec l’attitude honteuse adoptée au sujet de la question coloniale qui illustre le tournant social-impérialiste adopté par de nombreux cadres de la « Deuxième Internationale », à rebours de l’anticolonialisme de principe, annonçant les erreurs et les horreurs du XXème siècle qui n’en demeure pas moins riche d’expériences sur le terrain de la lutte pour l’égalité.

Toujours est-il que chaque concession faite aux logiques de l’État, de la bourgeoisie et du nationalisme nous rapproche de la catastrophe à laquelle certains semblent déjà se résigner. En l’occurrence, affirmer « pas de cadeau à l’extrême droite » devient une condition certes nécessaire mais non suffisante puisque la gauche parlementaire, à travers ses errements – en particulier dans l’exercice du pouvoir –, est coresponsable du marasme actuel.

Hier comme aujourd’hui, il n’y a pas de question plus révélatrice de la déroute des prétendus « socialistes » que celle de la stigmatisation du prolétariat immigré, de l’indifférence coupable quant au sort des fractions les plus vulnérables du salariat et de la capitulation face aux tentatives de division de la force de travail pour des motifs nationaux, culturels ou religieux.

Nedjib SIDI MOUSSA

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