CA 358 mars 2026
vendredi 27 mars 2026, par
Après l’automne chaud abordé dans le Courant alternatif de février, l’offensive gouvernementale, qui ne fait que répondre aux vœux du patronat pour éradiquer ce qui reste des années 1970 et reprendre le contrôle de tous les secteurs de la société, se poursuit pas à pas. Après l’affaire du centre social turinois Askatasuna (1) évacué par la police, il y aura le référendum des 22 et 23 mars sur la réforme de la justice. Mais auparavant revenons sur un serpent de mer omniprésent depuis 20 ans, un marqueur de la reconquista patronale : la limitation du droit de grève.
Si ce n’est pour tâter à la Dolce vita à Rome ou se prélasser en gondole à Venise, la bourgeoisie française n’a pas pour habitude de lorgner avec envie de l’autre côté des Alpes. C’est trop le bordel dans un pays où on a zigouillé Aldo Moro et où on jambise les patrons. Pourtant, il est un modèle italien qui la fait rêver c’est celui de la règlementation du droit de grève. De BFM au Point, de CNews à Capital, à l’Opinion ou au Figaro tous ces médias qui ont pour habitude de pleurnicher sur « les pauvres usagers qui font les frais des arrêts de travail de ces fichus grévistes » posent en Une la question : Droit de grève : faut-il s’inspirer de l’Italie ? Évidemment, la réponse est contenu dans la question !
Alors c’est quoi ce modèle ? Après les années de plomb la conflictualité sociale diminue. La bourgeoisie est décidée à reprendre les quelques avantages qu’elle avait dû accorder dans les années 70 et à ne plus faire la moindre concession (2). Les syndicats, en signant des contrats (3) par branches avec le patronat, ne parviennent alors plus à justifier, aux yeux des travailleurs, des mobilisations en forme de simples journées d’actions, catégorie par catégorie, en vue de signer un « bon » contrat dont on sait qu’il s’avèrera désastreux pour les salariés dans une période où le moindre avantage accordé est compensé par des mesures d’augmentation de la productivité, de mobilité imposée et de réduction d’effectifs.
Une loi encadre alors le droit de grève pour assurer un service minimum dans une vaste liste de secteurs « essentiels ». Les syndicats s’en tiennent à un « code d’autodiscipline » qui consiste à accepter un préavis obligatoire et certaines interdictions pendant le reste de l’année.
Problème, la crise de confiance, déjà ancienne, d’une partie des salariés envers les trois « grands » syndicats avait provoqué l’émergence des comités de base (Cobas), en dehors des confédérations. Bien que minoritaires ils parvenaient quand même à maintenir vivante une certaine conflictualité sociale et, n’étant pas signataires des accords collectifs, ils pouvaient de temps en temps paralyser certains secteurs comme la logistique, les transports, les services publics ou l’enseignement.
Cette réalité agace le patronat et le conduit à entamer une longue et patiente marche vers un droit de grève à ce point restreint qu’il ne serait plus besoin de l’interdire.
En 1998 de nouvelles règles obligent une période de « refroidissement » des conflits avant le dépôt d’un préavis de grève avec un moment obligatoire de conciliation. S’ils ne représente pas 50 % des salariés un syndicat doit attendre 10 jours minimum après la fin d’une grève pour redéposer un nouveau préavis, ce qui équivaut à empêcher les grèves perlées.
Pour ce qui concerne les services publics « essentiels » une nouvelle loi qui limite encore l’exercice du droit de grève est adoptée par le Parlement (à majorité centre-gauche) en avril 2000, au moment où l’Italie accueille la coupe du monde de foot. Les “services publics essentiels” y sont considérés comme des « droits de la personne, à la vie, à la santé, à la liberté et à la sécurité, à la liberté de circulation, à l’assistance et à la prévoyance sociale, à l’instruction et à la liberté de communication » ce qui élargit la notion de service public à des professions tels que les avocats, mes médecins ou les chauffeurs de taxi. Les grèves sont interdites pendant les fêtes de Noel et Pâques et dans la période des déplacements des vacances d’été. Si cela ne suffit pas le gouvernement peut ordonner des réquisitions s’il estime que la grève risque de porter un “préjudice grave et imminent” aux usagers. Par exemple en limitant à 4 heures par jour l’arrêt du travail comme cela fut ordonné pendant les grèves de l’automne dernier ! Un organisme superviseur est chargé de veiller au respect de cette loi qui pourtant n’est pas parvenue à briser la dynamique des syndicats autonomes.
Autrement dit, la grève n’est licite que lorsqu’elle ne gêne personne. Une manière aussi de diviser la classe ouvrière entre les prolétaires du service public (assimilés à tort à des fonctionnaires « nantis ») et les ouvriers classiques devenus des usagers que les grévistes privent de leurs droits au repos pour reproduire leur force de travail. Les trois confédérations syndicales CGIL, CISL et UIL ont approuvé le vote du Parlement. Lors des mouvements qui ont secoués l’Italie en automne dernier en solidarité avec Gaza, contre la militarisation du budget de l’Etat et les mesures d’austérité – voir CA de février 2026 (4),) –, la question du droit de grève était en permanence sous-jacente. Certaines ont été proclamées avec peu ou pas de préavis, y compris par la CGIL, en s’appuyant sur un article peu connu de la loi de 1990 qui stipule que les dispositions sur la non-annonce « ne s’appliquent pas en cas d’abstention du travail pour défendre l’ordre constitutionnel, ou pour protester contre les événements graves préjudiciables à la sécurité des travailleurs ». Ces conditions étaient remplies, disaient-ils, car l’Italie viole les limites constitutionnelles sur la paix et la collaboration avec les pays qui ne respectent pas les droits de l’homme et parce que les Italiens à bord de la Flottille mondiale de Sumud sont des travailleurs. Mais le superviseur a considéré quand même que ces grèves étaient illégitimes.
Les 22 et 23 mars 2026, les électeurs italiens sont appelés à confirmer ou à refuser la « réforme Nordio », qui modifierait sept articles de la Constitution concernant l’organisation du système judiciaire et qui semble être un pilier du programme du gouvernement Meloni.
Le pouvoir italien considère les juges et les procureurs comme trop militants. Ce sont des “juges rouges” comme le clamait dans les années 2000 l’ancien président du Conseil Silvio Berlusconi, poursuivi lui-même pour de nombreux délits !
La réforme consiste à supprimer un Conseil supérieur de la magistrature (CSM) unique dont la fonction était de nommer les magistrats, de leur désigner une attribution, et le cas échéant de leur infliger des sanctions. Composé jusqu’alors pour une part de magistrats « en toges » élus par leurs pairs et de l’autre de « laïcs » spécialistes du droit élus par le Parlement, ce système était censé assurer « L’indépendance de la magistrature » qui était sans doute encore trop grande aux yeux des « frères d’Italie ».
Le CSM unique serait remplacé par deux organismes distincts : un pour les juges, un autre pour les procureurs, qui seraient toujours composés de magistrats « en toges » et « laïcs » mais tirés au sort, parmi leurs pairs pour les premiers, au sein d’une liste établie par le Parlement (donc de la majorité parlementaire, du gouvernement) pour les seconds. Une haute cour disciplinaire serait par ailleurs créée dont il est dit que les magistrats y seront représentés mais dont la majorité pourrait être désignée par le gouvernement. On voit là qu’il s’agit d’une reprise d’une main plus ferme par l’Etat et son gouvernement du système judiciaire qui balaye définitivement le mythe d’une justice indépendante. Ceci bien sûr au nom de la meilleure efficacité d’une usine à gaz dont l’usager (encore lui !) fait les frais. Un argument qui chatouille favorablement des groupes favorables à un oui de gauche avec en tête le parti socialiste et même certains membres du PD (5).
Contrairement aux deux référendums (6) précédents, dits d’abrogation, qui nécessitaient un minimum de 50 % de participation au vote pour qu’il soit tenu compte du résultat, celui de mars, dit de confirmation, ne nécessite pas de participation minimum. Lors des précédents référendums réclamés par la gauche les partis de gouvernement favorables au non ont donc tout simplement appelé à l’abstention si bien qu’il y a eu seulement 14 % de votants et la proposition de rétablir des avantages sociaux abolis a été écartée. Cette fois la loi sera entérinée sauf si le Non l’emporte. Mais on l’aura compris, l’enjeu pour nous est ailleurs : comment chaque mobilisation sur une question particulière peut-elle contribuer à l’émergence puis au renforcement d’une force de transformation sociale ?
Question qui se pose avec encore plus d’acuité suite au mouvement de solidarité avec askatasuna.
Le 18 décembre 2025 à Turin la police posait les scellées sur la maison occupée « Askatasuna », un des lieux emblématiques de l’histoire des centres sociaux alternatifs qui, depuis trente ans, était un point de référence pour la mouvance autonome italienne, surtout au moment le plus fort du mouvement No Tav (Val Susa) et plus récemment en soutien aux gazaouis.
Déjà le 21 août 2025 l’un des plus célèbres centres sociaux d’Italie, Leoncavallo à Milan depuis 1975, était évacué par les forces de l’ordre pour en finir avec les « zones de non droit ».
Les centres sociaux alternatifs sont une des spécificités de l’aire politique extra parlementaire en Italie. Ils ont fleuri dans tout le pays au milieu des années 1970 et perdurent jusqu’à aujourd’hui. Lieux squattés, du moins au départ, les activités qui s’y déroulent sont multiples : concerts, réunions politiques, soirées se soutien à telle ou telle lutte, cantines, cours d’alphabétisation, la liste est longue. Une ville comme Rome en compte plusieurs dizaines, d’autres comme Bologne ou Turin plus d’une dizaine. Souvent une tendance particulière de l’aire autonomie ouvrière y est dominante mais malgré tout, toutes les tendances s’y croisent débattent et s’engueulent. Lieu de formation aussi pour de nouvelles générations qui entrent en lutte et qui passent dans les centres pour rencontrer discuter, se fortifier au contact des milles facettes de la contre-culture. Nés de la haute intensité de la conflictualité sociale des années 70 ils ont perdurés jusqu’à aujourd’hui, en subissant bien sûr le lent déclin de cette conflictualité, mais en perpétuant une culture de rupture avec le capitalisme des années de plomb.
Mais l’extrême droite aux commandes du pays ne l’entend pas ainsi. Ainsi, un projet piloté par la mairie de Turin (parti démocrate donc « de gauche ») devait aboutir à légaliser le squat en reconnaissant l’immeuble « bien commun ». Mais, prétextant les nombreux « incidents » dans la rue et le nombre d’activistes poursuivis, elle a empêché le projet d’aboutir en retournant la majorité municipale.
S’en prendre aux centres sociaux est devenu un axe propagandiste et symbolique pour incarner le changement radical, pour parler ordre et sécurité pas situation économique et sociale. D’autant que l’ampleur du mouvement pour la Palestine redonne vie à des centres sociaux qui peinaient à garder leur rôle de contre-pouvoir et à résister à toutes les tentatives d’intégration par la reconnaissance institutionnelle. « Il est clair que le gouvernement veut frapper le mouvement pour la Palestine et s’attaquer aux luttes sociales », a réagi le collectif d’Askatasuna dans un communiqué, peu après la fermeture du centre.
Dès le lendemain de l’intervention policière, la solidarité se manifeste dans toute la ville. Un appel est lancé pour une AG qui réunit plusieurs centaines de personnes le 17 janvier et décide une grande manifestation nationale pour le 31 : « L’expulsion d’Askatasuna fut une démonstration de force, une sorte de châtiment exemplaire pour ceux qui avaient osé bloquer les gares et les ports, pour ceux qui s’étaient mis en grève et en avaient constaté l’efficacité, pour tous ceux qui pensaient : ensemble, nous sommes plus forts. Cela signifiait frapper une ville, Turin, symbole de résistance mais aussi d’une grave crise industrielle et économique. » peut-on lire dans un texte issu de l’autonomie ouvrière.
La manifestation sera d’une d’ampleur inattendue (30 000 /40 000). Vers la fin, des milliers de manifestants sortent du cortège pour s’affronter avec la police devant le siège d’Askatasuna. Des blessés des deux côtés, un véhicule incendié et les images qui ont fait le tour du monde d’un flic frappé à coups de marteau. « Une attaque contre l’Etat » (on aimerait le croire !) lance le commandant général des carabiniers. Le ministre de l’Intérieur déclare que « nous sommes confrontés à une stratégie qui vise à élever le niveau de confrontation avec les institutions et qui, par l’agitation et la violence, vise à compacter la galaxie anarcho-antagoniste et à galvaniser ses adhérents ».
Effectivement il y a de quoi s’inquiéter… ou se réjouir.
Parmi les manifestants, et en particulier les plus virulents qui se sont attaqué à la police, une forte proportion de très jeunes prolétaires qui n’ont pas participé à la saga des centres sociaux. Leur histoire à eux c’est celle de la révolte contre les massacres à Gaza qu’ils reconnaissent comme leur propre révolte contre le monde qu’ils subissent et non comme comme une substitution à une classe disparue comme ce fut le cas jadis avec le tiers-mondisme.
Pour terminer, il faut, je crois, considérer chacune des grèves et des manifestations qui secouent l’Italie actuellement non comme le point de départ d’une convergence des luttes et d’une possible recomposition politique, mais comme le timide aboutissement d’un refus commun de ce monde que chacun décline selon son histoire et son contexte social. Le mouvement actuel vient de la base et n’est pas le fruit d’une quelconque stratégie partidaire ; l’enjeu est de savoir si l’auto organisation qui a prévalu dans nombre d’initiatives sera assez dynamique pour faire renaître une aire politico culturelle hégémonique, autonome et anticapitaliste.
JPD
Notes
1. Liberté en basque. Mot clé du mouvement de libération au Pays Basque (entre autres, ETA : Euskadi ta askatasuna, Euskadi et liberté) est devenu une incarnation de la résistance sociale bien au-delà des frontières d’Euskadi.
2. Un processus de reprise en main qui aboutit au Jobs act, voté en décembre 2014 sous le gouvernement Renzi (Parti démocrate soutenu par le parti socialiste Italien, PSI) qui libéralisait davantage encore le marché du travail.
3. Le plus souvent pour une durée de trois ans.
4. Dans l’encart sur le syndicalisme Italien nous affirmions que la CUB était l’organisation la plus importante des petits syndicats. Un lecteur nous a fait remarquer qu’en fait c’est l’USB qui a le plus de poids et qui a eu l’initiative dans les mobilisations pro-Gaza, là où les autres ont suivi. Et ce malgré le fait que nous avons plus de sympathie pour la première que pour la seconde d’origine stalino-maoïste et qui reste affiliée à la FSM que la CGT française a quitté.
5. Le parti démocratique (PD) est issu en 2007 du compromis historique entre des restes du parti communiste auto-dissous et la « gauche » de la démocratie chrétienne. Allié à une partie du centre droit il participe au gouvernement de 2013 et à la grandiose défaite électorale de 2018. Il y retourne l’année suivante dans un gouvernement d’union nationale avec le mouvement 5 étoiles, jusqu’aux élections de 2022 qui porte Meloni au pouvoir. Pour avoir un aperçu de l’histoire politique italienne de cette période on lira dans Courant alternatif https://oclibertaire.lautre.net/spi....
6. Les 8 et 9 juin 2025