Accueil > Courant Alternatif > 358 mars 2026 > Nord c’est noir ! Entretien à propos du nouveau livre de Tomjo

CA 358 mars 2026

Nord c’est noir !
Entretien à propos
du nouveau livre de Tomjo

mardi 31 mars 2026, par Courant Alternatif

Animateur du site internet chez.renart.info depuis plusieurs années, Tomjo nous propose de rassembler dans ce livre plusieurs textes autour des thématiques de l’industrie betteravière, de l’agroalimentaire et des gigafactories (usines de fabrication de batteries) qui sont parmi les grands piliers de la reconversion industrielle (pardon, Transition !) des Hauts de France qu’on nous vend depuis maintenant plus de 30 ans – au moment de la fermeture annoncée des mines, des usines textiles et sidérurgiques. Cet ouvrage de 200 pages oscille entre critique industrielle solidement argumentée, récits historiques et biographies truculents, réquisitoire anti-tech qui n’oublie pas la lutte des classes et même livre de cuisine … vous apprendrez une recette de pâte à pizza antitech ! L’ensemble forme un rappel salutaire des ravages du capitalisme dans les terres du Nord en termes sociaux, sanitaires, environnementaux qui repose sur un travail d’enquête sérieux mené depuis des années par l’auteur. Voici quelques questions posées à Tomjo pour vous donner envie de lire sa prose.


1) Pourquoi avoir choisi d’écrire sur la betterave, la pizza et la batterie ?

C’est venu au fil de l’actualité ! Au départ, il y a notre action juridique avec l’ASPI (Association pour la suppression des pollutions industrielles) que nous avons créée en 2014 avec des amis et notre copine avocate en droit de l’environnement. On s’était associé à une plainte contre le groupe TEREOS - quatrième sucrier mondial mais premier en France et spécialiste de la betterave sucrière. En avril 2020, pendant le confinement, l’usine d’Escaudœuvres (Nord) rejette accidentellement 40 piscines olympiques d’« eaux usées » dans l’Escaut – un fleuve qui s’écoule de Cambrai à Anvers en passant par Tournai et Gand – provoquant la mort de plusieurs dizaines de tonnes de poissons. Les médias, occupés par l’épidémie, en ont assez peu parlé. Au même moment sortaient des témoignages sur des conditions de travail assimilées à de l’esclavage dans les champs de canne à sucre de TEREOS au Brésil. Je me suis alors lancé dans la betterave ! Avec l’ASPI, nous avons obtenu victoire, début 2023, contre TEREOS qui écopait d’une amende plus importante que Total pour l’Erika. On s’est pourtant trouvé bien seuls face à une industrie si désastreuse et centrale pour les Hauts-de-France. On peut dire qu’on s’est fait marcher dessus par les élus. Toute cette classe politique qui n’a pipé mot sur une catastrophe historique défilait à peine un mois après le délibéré pour empêcher la fermeture de l’usine. De LFI à la droite, tout le monde a défendu le sucrier en oblitérant totalement les conditions de travail des salariés et les nuisances des betteraviers. Pour se justifier et se donner de l’épaisseur historique, tous ressortaient le vieux mythe impérial de la betterave sucrière, de ce patrimoine industriel dont on serait si fier – notions qui m’intéressent fortement (1) – à l’histoire bidonnée de l’invention du sucre de betterave par Napoléon pour pallier le blocus continental. Je raconte tout ça dans le livre !

Le sujet des pizzas surgelées est une suggestion de l’éditeur (Service Compris), mes copains de Pièces et Main d’œuvre. En 2022, l’usine Buitoni de Caudry, juste à côté d’Escaudœuvres, commercialise des pizzas intoxiquées à la bactérie E.coli. 75 enfants tombent malades, la plupart reste handicapée, et 2 d’entre eux meurent. En suivant l’affaire de près, tu tombes sur des scènes incroyables. La morgue des dirigeants de Nestlé, assurant droit dans les yeux de la bonne hygiène de l’usine, contredits dès le lendemain matin par l’inspection des services d’État. Le ministre Olivier Véran assurant face caméra du bon état de l’usine alors que les services d’hygiène de la préfecture alertent sur l’état de l’usine depuis plus de dix ans. Et puis tu fouilles et tu finis par retrouver l’histoire honteuse et cachée de Buitoni, une entreprise fondée par un fasciste de la première heure, proche de Mussolini et organisateur de la marche sur Rome. J’avoue que je prends du plaisir dans ces recherches ! Et puis comme pour TEREOS, le scandale sanitaire laissant craindre une fermeture de l’usine, toute cette petite classe de petits notables s’insurge pour défendre l’emploi alors qu’elle n’a pas eu un mot de compassion pour les morts.

Enfin, sur les gigafactories, la question ici est incontournable avec l’ouverture de cinq usines de batteries et des ministres paradant tous les quatre matins avec leur casque de chantier. Courant Alternatif en a déjà fait un numéro d’ailleurs (2). Alors j’ai fait une veille médiatique, lu les études d’impact et les documents de concertation comme tout citoyen de bonne volonté, et comme avec Buitoni je suis tombé, aux Archives nationales, sur l’histoire honteuse de l’entreprise SAFT pendant la guerre, la principale société française de batteries qui a ouvert la première gigafactory – appelée ACC à Billy-Berclau/Douvrin. Mon intérêt pour les gigafactories vient aussi qu’elles s’accompagnent d’une propagande massive et assez balourde sur la « Transition », si bien qu’aucune voix critique n’existe. Tu tombes, là encore, sur des scènes d’anthologie où des associations et des partis anti-nucléaires saluent à tout rompre des usines qui peuvent consommer à elle seule un réacteur. Mais le mouvement écolo local est plein de surprises, j’en avais déjà dit quelques choses dans L’Enfer vert, en 2013.

2) Ton propos est décapant. Mais au fait, le Nord est-il si noir que ça ? Pourquoi est-ce une région si particulière selon toi ? Dans son histoire économique et politique, sa géographie ?

Pourquoi en est-on arrivé là ? Il y a plusieurs facteurs plus ou moins connus. Tout d’abord, le Nord, les Flandres, qui appartenaient aux Pays-Bas, ont vu éclore un capitalisme précoce. Sans être exhaustif (3), tu observes : une révolution agricole qui libère dès le XIIème-XIIIème siècle la main d’œuvre de sa servilité ; la présence historique d’une activité textile qui commerce de la Baltique jusqu’en Syrie ; une bourgeoisie richissime qui invente la Bourse et provoque la première crise spéculative de l’histoire, la crise des tulipes (1636) ; une division du travail précoce de l’activité textile et des chantiers navals ; une révolution républicaine deux siècles avant la révolution française, dans les Provinces-Unies, avec pour fond idéologique un protestantisme acharné qui prône le travail acharné. Enfin, mais l’histoire est plus connue, le drame de l’exploitation houillère à partir de la fin du XVIIIème siècle qui fouette les bourgeoisies textiles, le ferroviaire, la sidérurgie, etc.

Le Nord a été à l’avant-garde du capitalisme et le capitalisme local est aujourd’hui à l’avant-garde de la gestion de ses propres nuisances. On peut évoquer ces projets de data centers et d’entrepôts de batteries sur des terres trop polluées pour y faire autre chose que de les bétonner. Un pote avait trouvé l’expression « pendant qu’il est encore trop tard... », qu’on a reprise pour une exposition à Roubaix, pour désigner ce mouvement perpétuel dans lequel le désastre ouvre des opportunités de nouveaux désastres. Sur le plan culturel enfin, je dirais qu’on paie des siècles de paternalisme, dans le textile, les mines, le sucre. Pendant 150 ans, ton patron a été ton propriétaire, ton maire, celui qui construisait ton église, organisait tes loisirs, payait tes frais médicaux et t’envoyait en vacances. Une totalité s’est installée, qui a englobé toute la vie, de sorte que tu as toutes les peines du monde pour t’échapper de cet imaginaire industriel. Regarde les réactions devant les promesses d’emplois dans l’automobile, la sidérurgie, les batteries, le nucléaire : on est toujours soumis aux bons soins du bon patron qui va nous fabriquer un bon avenir.

3) Ta critique anti-industrielle est acerbe, personne n’est épargné que ce soit les patrons et l’État (normal !) mais aussi les syndicats et les ouvriers qui fabriquent des produits de merde … Mais, tu arrives à rester sur la ligne de crête entre critique « antitech » et lutte des classes. Selon toi, quelles sont les articulations possibles entre ces deux versants ?

On peut avoir une position de classe tout en étant anti-industriel. L’histoire du mouvement ouvrier le prouve. Les luddites au début du XIXe siècle en Angleterre cassent les métiers à tisser qui leur font concurrence, volent leur activité et leur autonomie. Des secteurs se sont élevés contre leur mécanisation/prolétarisation, les typographes, les imprimeurs, les serruriers, certains canuts, qui se trouvaient à l’avant-garde des révolutions de 1830 et 1848. On peut multiplier les exemples, en Angleterre, en Belgique, etc.

On peut donc tenir les deux versants à condition de peigner l’héritage marxiste. Marx a été balaise pour comprendre les conséquences socio-économiques de la division du travail, de l’accaparement capitaliste, mais ses erreurs politiques sont définitives : le développement des forces productives n’a pas créé les conditions du dépassement du capitalisme, mais l’exact inverse ! Le seul exemple des déchets nucléaires l’illustre. Ils nous mettent pour des millénaires sous l’autorité des experts, des technocrates, et de leur police. Les socialistes pensaient que les intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat étaient irréconciliables. Ils le sont dans le partage de la valeur, du pouvoir. Mais une alliance a lieu systématiquement dès qu’il faut préserver l’outil de travail, aussi mortifère soit-il. On le voit en ce moment avec Arcelor-Mittal à Dunkerque. Tout le monde est d’accord pour sauver l’acier « français », comme si l’usine était un petit paradis terrestre, comme si cette industrie ne dégradait pas l’environnement pour des siècles, comme si elle n’était pas le secteur essentiel des industries les plus désastreuses : l’armement, l’automobile, le nucléaire. Personne ne conteste ni la décarbonation ni les nouvelles lignes d’acier pour les moteurs électriques. Les seules personnes que j’ai entendues s’exprimer contre Arcelor sont les amiantés ou les retraités (4). Je n’ai vu qu’une fois des ouvriers réclamer la fermeture de leur usine, c’était en 2012 ceux de l’aciérie Ilva dans les Pouilles à Tarente (5). Depuis, je n’ai pas d’autre exemple.

Notes :

1 – Renart.info propose depuis plusieurs années un tour-opérateur « Nord-Pas-de-Calais Adventure » pour découvrir les pires lieux industriels de la région qui ont profondément marqué leur environnement. Depuis peu, Tomjo propose également une visite guidée du quartier disparu Saint-Sauveur, haut lieu de la mémoire ouvrière locale.
2 – voir le numéro 350 de mai 2025, consultable sur le site https://oclibertaire.lautre.net
3 – pour plus d’explications, lisez avec intérêt les différents chapitres de la série « Bleue comme une orange » que Tomjo a écrit sur le capitalisme flamand qui trouve logiquement des extensions dans le Nord de la France et partout ailleurs
4 – Cf. « Pas un rond pour la Transition » et « La décarbonation ou l’espoir en kit », renart.info. Sur la critique du travail et du mythe des mineurs, voir Mort à 100 % post-scriptum, réalisé par Modeste Richard et Tomjo en 2017 alors que le bassin minier devient patrimoine mondial de l’UNESCO sur des monceaux de morts silicosés.
5 – Lire la « mort à Tarente », La Brique n°33, oct.-nov. 2012

Pizzas - Betteraves - Batteries. Ces trois spécialités régionales illustrent un même phénomène, aussi total qu’indiscuté : la soumission d’une région, ses paysages, ses habitants, et ses utopies, au régime d’exploitation industriel qui règne depuis deux siècles au moins.

Voici la description de l’éditeur Service compris.
Suivez le guide. Tomjo nous conte l’étonnante et véridique histoire de la betterave à sucre, de la pizza machine et de la batterie électrique.
De quoi vérifier sur place que l’énergie électrique, n’importe sa source, n’est ni « durable », ni décarbonée, et que la prétendue Giga-Transition ne poursuit en fait que la politique de la terre brûlée par d’autres moyens technologiques. Deux siècles d’industrie mortifère ayant remplacé les mines, les tissages et les aciéries, entre Lille et Dunkerque, par de nouvelles calamités. Comme si les gens du Nord étaient voués à la malédiction d’un pays empoisonné par les rejets des usines ; autant qu’ils le sont par les travaux durs, stupides et malsains qu’ils sont trop contents d’accepter, afin de produire et consommer la « bouffe ordure » (junk food) dont on les gave.
On ne sait trop ce qu’il reste à sauver du Nord, ni quel espoir ; sinon celui de dire ce que l’on voit, ce que l’on sait, ce que l’on pense ; pour ceux qui ne veulent pas crever en paix avec la société industrielle.
Tomjo, trublion du Nord, écologiste et anti-industriel, anime le site Chez Renart (« nouvelles du Nord et d’ailleurs »), ainsi que des visites guidées des friches et ravages industriels dans le Nord-Pas-de-Calais. Il a publié L’enfer Vert, un projet pavé de bonnes intentions (L’Échappée, 2013), et nombre d’articles de technocritique.

On peut commander le livre en librairie :
Nord c’est noir de Tomjo, Service compris, 2025 (ISBN 9791094229903)
Par courrier à la librairie de Renart : 19 € + 2€50 de frais de port, en envoyant un chèque à l’ordre de l’ASPI à l’adresse : Renart, Chez Rita, 49 rue Daubenton, 59100 Roubaix.
Ou par la librairie en ligne de Renart.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette