vendredi 24 avril 2026, par
Lorsque Macron avait annoncé la relance du nucléaire civil, précisant bien qu’elle était indissociable de celle du nucléaire militaire, il avait annoncé trois axes : la construction de 6 EPR2, la prolongation de la durée de vie des centrales, et la construction de SMR (Small Modulable Reactor). C’est sur ces derniers que nous allons nous pencher dans cet article.
Comme son nom l’indique, c’est un petit réacteur nucléaire, de moins de 300 MW. A titre de comparaison, les dernières centrales nucléaires construites en France en font 1450, l’EPR de Flamanville, si elle arrive un jour à produire de l’électricité, en fait 1650. Les SMR ne sont définis que par leur taille, on peut donc en imaginer d’autant de sortes qu’il y a de sortes de réacteurs nucléaires. Pour le moment, on en serait à 127 modèles différents dans le monde (dont deux ont réussi à passer le stade du prototype). Certains prétendent produire de la chaleur sans passer par la case électricité.
Pourquoi les centrales nucléaires ont grossi ? C’est ce qu’on appelle les économies d’échelle. Toute centrale nucléaire représente un investissement énorme, plus elle produit d’électricité à la fois, plus elle devrait théoriquement être rentable. C’est pourquoi, de 900 MW au départ, les REP (réacteurs à eau pressurisée) atteignent aujourd’hui 1450 MW. Alors pourquoi faire des SMR de 300 MW maximum ? Là, on est sur l’idée de la série. Pour que ce soit rentable, il faut standardiser la production de ces petits réacteurs et en fabriquer plein. En soit, développer les SMR c’est donc disséminer le risque nucléaire. L’idée est d’en mettre à proximité des usines très consommatrices d’électricité ou des data centers.
De fait, des SMR existent déjà et sont construits en série : ce sont les moteurs des sous-marins nucléaires et de notre célèbre porte-avion. Mais ce n’est pas exactement la même technologie : notamment, refroidir un moteur de sous-marin, a priori, ce n’est pas très compliqué. D’ailleurs un des deux seuls SMR producteur d’électricité qui fonctionnent dans le monde est en Russie sur une barge dans l’océan arctique.
Bref, la filière SMR si elle arrive à voir le jour, ce qui semble douteux, est emblématique d’un nucléaire indissociablement civil et militaire. Les chaufferies nucléaires actuelles de sous-marins françaises ont une puissance de 150 MW, mais il est prévu de passer à 220-230 pour notre prochain porte-avion. Tout changement de puissance pose des soucis importants. On comprend que le CEA, dont il faut se souvenir qu’il dépend du ministère de la défense, pousse à fond pour la filière SMR. EDF, qui aimerait produire de l’électricité à des coûts pas trop pharaoniques, semble moins enthousiaste.
En effet, tous les calculs montrent que le Kwh SMR coûte beaucoup plus cher que le Kwh nucléaire ordinaire, lequel coûte maintenant plus cher que le Kwh renouvelable. Je vous parle ici des coûts de production, pas de votre facture. Pour que les SMR deviennent rentables il faudrait des séries importantes. Donc une consommation d’électricité importante et une dissémination maximale des réacteurs nucléaires. De plus, les séries, c’est beau sur le papier, mais dans la réalité, on ne sait pas faire. Chaque SMR devrait être adapté au terrain où il est installé. Ce qui est contraire au principe de la série.
Alors pourquoi y a-t-il tant de projets de SMR en France alors que les USA ont quasiment lâché l’affaire et que les projets les plus aboutis en France ont eux aussi jeté l’éponge ? La réponse est dans le fameux discours de Belfort de février 2022, celui où Macron annonçait la relance du nucléaire en précisant, pour une fois qu’on est d’accord avec lui !, que nucléaire civil et militaire étaient indissociables : « Un appel à projets sera soutenu à hauteur d’un milliard d’euros par France 2030 et sera lancé pour faire émerger des petits réacteurs modulaires (les fameux SMR que nous évoquions là aussi tout à l’heure)... » Et depuis, les millions pleuvent par dizaines et par centaines. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas les faillites et les rumeurs de dépôts de bilan. C’est une peu comme les licornes à la grande époque de la bulle internet. On promet une rentabilité gigantesque, mais on ne sait pas trop comment et pour le moment on sait seulement que ça ne rapportera pas un sou avant pas mal d’années. Ceci dit, avant l’éclatement de la bulle, ça avait enrichi du monde.
On peut penser aussi que c’est un moyen de financer le nucléaire militaire sans passer par le budget de la défense. En effet, les recherches sur les SMR civils pourront sans doute être recyclées dans les SMR militaires, et permettent d’entretenir un savoir faire et des recherches. Ce milliard d’euros sera probablement de l’argent perdu pour la production d’électricité (mais pas perdu pour tout le monde hein, il y en a qui sont arrosés au passage), mais pas forcément pour la défense.
Newcleo est une multinationale italo-française qui se présente comme une start up. Son PDG, Stefano Buono, a travaillé 10 ans dans l’équivalent du CEA en Italie. La holding de la famille Agnelli (famille fondatrice de Fiat) fait partie de ses actionnaires. Cette multinationale a soigné son carnet d’adresses. Florence Parly, ex-ministre française de la défense, fait partie de son conseil d’administration.
Son projet est démentiel. Newcleo propose de fabriquer des SMR « nouvelle génération », c’est-à-dire des SMR à neutrons rapides. Les réacteurs à neutrons rapides, vous connaissez, c’est Phénix, Superphénix (Malville), Astrid… Pour le moment, les nucléocrates n’ont jamais réussi à construire un réacteur à neutrons rapides qui fonctionne, depuis plus d’un demi-siècle qu’ils essaient. Le fluide caloporteur (qui transporte la chaleur et refroidit le réacteur) serait du plomb fondu. Pour le moment, seuls les Russes ont fabriqué des réacteurs au plomb fondu pour leurs sous-marins, et ils ont décidé de laisser tomber devant les problèmes techniques que ça posait après deux accidents.
Il faut savoir que sur le milliard annoncé par Macron dans le discours cité plus haut, 500 millions sont fléchés sur ces réacteurs « nouvelle génération ». Mais pourquoi flécher tant d’argent sur une technologie que personne n’arrive à mettre au point depuis plus d’un demi-siècle qu’on essaie ? On ne change pas une équipe qui perd, d’accord, mais quand même. C’est que les réacteurs à neutrons rapides répondent au très vieux rêve des nucléocrates, celui d’une énergie illimitée. L’idée, c’est que la réaction produit du plutonium en quantité suffisante pour qu’il soit réutilisé dans d’autres réacteurs à neutrons rapides. Matière première illimitée donc. En plus, cerise sur le gâteau, cette technologie légitime l’immense gâchis de La Hague. En effet, La Hague prétend ne pas être une simple poubelle, mais un centre de traitement des déchets. C’est en fait une usine à extraire du plutonium des déchets des centrales. Ce faisant, bien sûr, on produit pas mal de déchets radioactifs en plus et on déverse pas mal de radioactivité dans l’environnement (autant d’eau radioactive que Fukushima quand même) pour une qualité de plutonium pas top. Ce que promettent les escrocs qui vont mettre la main sur les 500 millions, c’est d’utiliser ce plutonium de La Hague et son uranium appauvri, et donc de justifier le machin.
Le projet de Newcleo est réparti sur trois sites. Une commune juste à côté de Chinon où serait construit le prototype. Une commune limitrophe de Nogent où serait construite l’usine de fabrication du combustible MOX. Le MOX est un mélange d’uranium et de plutonium. Il est utilisé dans certains réacteurs français et dans le monde. Mais le MOX habituel contient moins de 10% de plutonium. Le MOX produit à Nogent en contiendrait près de 30%, ce qui est énorme. Enfin, il y aurait un centre de formation et un laboratoire d’essai à Tricastin.
On ne sait pas encore faire de réacteurs à neutrons rapides fiables. On ne maîtrise pas le plomb fondu : ça doit rester aux alentours de 400° pour ne pas se solidifier. En cas d’arrêt du réacteur, bonjour la consommation d’électricité ! Si jamais ça n’est pas entièrement homogène et qu’il y a du vide quelque part (si ça bout par exemple), on risque un accident de criticité [1]. Newcleo explique que c’est mieux que le sodium liquide (caloporteur de Superphenix) parce que ça ne s’enflamme pas spontanément à l’eau. Certes. Mais le plomb fondu est un métal extrêmement corrosif qui attaque les gaines protectrices des tuyaux. Il n’y a pas d’études démontrant comment elles peuvent résister. Le seul retour d’expérience connu concerne les sous-marins russes abandonnés.
Tout ça n’empêche pas Newcleo de voir grand. Il prévoit un parc de 60 réacteurs à l’horizon 2050 dont une vingtaine en France. Il faut au moins ça pour écouler les trois lignes de fabrication de combustible prévues à côté de Nogent. D’autant que ce combustible très spécifique ne peut être vendu que pour des SMR « nouvelle génération », et encore sans doute pas tous. Newcleo prévoit d’arriver rapidement à 120t/an, soit la production optimale de Marcoule, et qui contiendrait donc un peu plus de 34 tonnes de plutonium (il en faut environ 4kg pour faire une bombe).
Ce qui est tout autant démentiel, ce sont les délais prévus. Ils sont généralement plus courts que ceux prévus par la réglementation. Mais cette réglementation est en voie de « simplification », donc de raccourcissement des délais. C’est-à-dire que l’ASNR [2] va donner des autorisations (on n’a jamais vu l’ASN ne pas donner son autorisation), éventuellement avec des réserves, avant que les études sur la sûreté ne soient terminées, et alors qu’aucun retour d’expérience n’existe encore. L’ASN elle-même s’en est inquiétée dans son rapport de 2024.
Une réglementation internationale, suivie notamment par l’AIEA [3] ou Euratom, est prévue pour gérer les installations nucléaires dans lesquelles transitent de l’uranium et du plutonium. Ces mesures de garantie s’appliquent généralement à des États. Des mesures de surveillance et de convoyage de type militaire doivent être mises en œuvre pour tout transport de plutonium ou de MOX, des scellés doivent être mis sur tous les emballages et une comptabilité nationale très précise des matières fissiles doit pouvoir être contrôlée par les instances nationales et internationales compétentes. On considère en effet actuellement qu’il est possible de fabriquer une bombe nucléaire avec seulement 4 kg de plutonium, c’est-à-dire une quantité inférieure à celle qui est présente dans un seul assemblage du réacteur LFR30 de Newcleo.
Or là, on va confier des transports d’uranium et de plutonium, et la fabrication de ce dernier, à une entreprise privée. Et les projets SMR visent en particulier des pays qui ne possèdent pas actuellement d’activités nucléaires, et des sites isolés (genre champs d’exploitation pétrolière ou navires). Bonjour le risque de prolifération nucléaire tout azimut. Sans compter la multiplication de transport de plutonium : de La Hague à Nogent, puis de Nogent à Chinon et plus tard aux SMR qui auraient vu le jour.
Ce projet, découvert à sa présentation à l’ANCCLI [4] en juin 2025, suscite déjà des résistances. Des réunions publiques ont eu lieu à Beaumont en Véron (commune du prototype près de Chinon), et à Marnay s/ Seine (commune de l’usine de fabrication du MOX près de Nogent) qui ont réuni à chaque fois pas loin d’une centaine de personnes, pas mal pour des communes pour la première de 2700 habitants, et la seconde d’un peu plus de 200 habitants. Le lien a été fait avec Stop Piscines, les collectifs opposés à l’extension de La Hague, et avec Bure.
Ces communes sont situées dans des intercommunalités incluant une centrale nucléaire. Ce n’est donc pas vraiment a priori un terrain favorable pour les antinucléaires. Aussi, Stop Newcleo ne se positionne pas comme antinucléaire, mais comme opposé à la privatisation du nucléaire et à ce projet SMR. Ils ont l’espoir d’attirer la CGT, espoir pas totalement vain en ce qui concerne en tous les cas Nogent. Évidemment, les syndicats EDF sont vent debout contre ce type de projet, qui leur fait concurrence et équivaut à une privatisation du nucléaire contre laquelle ils se battent. À la réunion publique organisée à Paris, un représentant CGT de « Ma zone contrôlée » (un collectif de salariés militants sous-traitants de l’industrie nucléaire française) était présent. A Marnay, l’opposition s’appuie sur l’histoire du terrain promis à Newcleo, terrain appartenant aux collectivités locales, pour lequel ce n’est pas le premier projet industriel contesté, à l’origine de la création d’une association locale de sauvegarde de l’environnement.
Il doit y avoir un débat organisé par la Commission Nationale du Débat Public, prévu du 7 avril au 30 juillet. Global Chance, très actif dans cette histoire, a d’ores et déjà refusé d’y participer. Les collectifs, eux, hésitent, et chacun est libre de participer ou non, perturber ou non. Rappelons que ces débats sont obligatoires, mais purement consultatifs.
On peut raisonnablement penser que ce projet n’aboutira pas, opposition ou non. Il n’aboutira pas parce qu’il est loin d’être au point techniquement parlant, il n’aboutira pas parce qu’il faut un volume de production irréaliste pour qu’il devienne rentable, il n’aboutira pas pour des raisons financières, ça coûte très cher et ça immobilise des centaines de millions sur une durée que les marchés financiers ne sauraient tolérer. Plusieurs sociétés investies dans les SMR ont déjà déposé leur bilan malgré l’arrosage de France 2030.
Mais s’y opposer reste important. D’abord, ce n’est pas le premier projet inutile. Il n’est pas indifférent de savoir si le projet s’arrêtera après avoir installé du plutonium à côté de Nogent ou avant. Il n’est pas indifférent de savoir si le projet s’arrêtera après avoir tout saccagé dans le coin ou avant. Ensuite, tous ces projets (ce n’est sûrement pas le dernier) misent sur une acceptation du nucléaire dans les endroits où il y a déjà des centrales. Ce que montre cette opposition, comme l’a montré aussi le succès de HARO à La Hague, c’est que oui, il est possible de mobiliser la population dans des endroits complètement nucléarisés. Et ça, ce n’est pas rien dans un pays comme la France. Troisièmement, ce sont des milliards investis dans le nucléaire qui empêchent toute bifurcation vers d’autres sources d’énergie. Et ici, ce sont des dizaines de millions investis dans la prolifération nucléaire. Empêcher cette gabegie est important pour notre avenir. Enfin, tout retard pris dans le projet précipite les difficultés financières de ces sociétés. Une opposition même faible en leur faisant prendre du retard peut permettre de les arrêter avant qu’ils n’aient encore plus obturé notre avenir.
Sylvie
[1] Un accident de criticité, c’est quand une centrale nucléaire se transforme spontanément en bombe
[2] Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection, qui est la fusion de l’ASN (autorité de sûreté nucléaire) et de l’IRSN (Institut de Radioprotection et Sûreté Nucléaire). Cette fusion a permis la suppression d’un institut très pronucléaire mais un peu plus indépendant que l’ASN
[3] AIEA Agence internationale de l’énergie atomique
[4] ANCCLI : Association Nationale des Comités et Commissions Locales d’Information, commissions créées par le pouvoir autour des centrales pour singer la transparence