jeudi 28 mai 2026, par
Dans une note publiée l’an dernier par le « think-tank progressiste » Terra Nova, le consultant Hakim El Karoui et l’économiste Juba Ihaddaden proposent « un état des lieux » de la question de l’immigration – associée à celle du travail, ce qui est bien la moindre des choses –, sans toutefois vouloir en faire « l’éloge » ni prétendre accabler « les immigrés de tous les malheurs nationaux » [1]. Cependant, si les auteurs cherchent à se démarquer des obsessions xénophobes de l’extrême droite, leur approche – soucieuse de préserver la productivité et de répondre à la baisse de la natalité – n’en demeure pas moins légitimiste à l’égard des institutions qui contribuent à fabriquer cette thématique comme un « problème », tout en appelant à imaginer « une nouvelle politique d’immigration » et à « mettre en œuvre une politique d’intégration ». Force est de constater que les premiers intéressés demeurent paradoxalement relégués au second plan de cette réflexion, compatible avec le réformisme le plus éthéré, qui donne la part belle, en particulier dans sa dimension historique, au rôle de l’État et du patronat.
Pourtant, aucune perspective désirable et tangible ne saurait être élaborée sans prendre en considération la force agissante des travailleurs immigrés en liaison avec le prolétariat, riche de toutes ses composantes, dans la lutte commune pour l’émancipation. En effet, l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire de France, notamment celle du siècle dernier, recèle d’expériences sur lesquelles il convient de revenir, sans prétendre ici à l’exhaustivité – puisque nous nous limiterons à l’entre-deux-guerres –, ni chercher à réhabiliter a posteriori les errements des appareils bureaucratiques ou les tendances nationalistes.
À cet égard, 1923 est souvent présentée par les spécialistes comme une année charnière dans la mesure où la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) – scission de la CGT, qui fait suite au congrès de Tours au cours duquel est fondée la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) – crée un Bureau pour la main-d’œuvre étrangère (MOE) dont les prérogatives sont ainsi précisées dans une circulaire fidèle à une certaine tradition :
« Il a mission de réunir tous les éléments de documentation et d’information sur l’émigration des étrangers, l’établissement de renseignements et statistiques permettant, par une liaison internationale, d’aviser aux moyens de pallier à l’exploitation de la main-d’œuvre étrangère dont l’emploi est favorisé par le gouvernement et les grandes associations patronales avec la complicité des organisations professionnelles et réformistes dans le but de concurrencer sur le marché du travail la main-d’œuvre nationale et de faire échec aux revendications ouvrières par la constitution d’une armée de réserve. » [2]
Au sein de la CGTU, le secrétariat de la MOE constate une première difficulté dans la propagande pour des motifs linguistiques. Les syndicalistes préparent à cet effet de la documentation en italien, polonais et espagnol. En revanche, ce volontarisme se heurte à l’indifférence de la plupart des fédérations qui rechignent, par exemple, à renvoyer un questionnaire destiné à rendre compte des réalités du terrain [3]. L’historien Ralph Schor souligne dans cette conjoncture « l’absence, à tous les échelons, d’une réflexion sur le phénomène de l’immigration » [4], tant chez le Parti communiste (PC) qu’au sein de ce qui devient son appendice syndical, la CGTU. Pourtant, l’année suivante, le congrès du PC préconise l’organisation politique des prolétaires émigrés « en groupes de langue étrangère » [5]. Mais ces « groupes de travail », privés de la moindre autonomie, doivent suivre l’orientation fixée par la direction du parti français [6]. Dans le cadre de la « bolchévisation », cela se traduit, pour le groupe de langue le plus important – constitué par les travailleurs italiens, de loin la plus forte immigration –, par la chasse aux éléments « déviants », en particulier les bordiguistes, ce qui entraîne la chute de ses effectifs, passant de 6 000 adhérents en 1925 à 2 000 membres trois ans plus tard [7]. Le PC français se trouve alors confronté à plusieurs obstacles, comme l’influence des organisations des pays d’origine, à l’instar des prolétaires italiens établis en France mais qui demeurent fidèles au Partito Comunista d’Italia et refusent d’intégrer la MOE [8].
En 1926, dans une thèse adoptée par son Comité central, le PC reconnaît d’autres obstacles, à commencer par « les associations et les personnalités adverses qui opèrent dans les milieux immigrés pour entraver l’influence des organisations de classe », mais aussi la xénophobie qui prévaut au sein du prolétariat français, « habilement entretenue par la presse bourgeoise » [9]. Les mots d’ordre adoptés formulent des principes élémentaires : « Pour l’union des ouvriers français et immigrés ! Pour l’égalité absolue des ouvriers immigrés et des ouvriers français ! »
Un autre contingent d’ouvriers voit son nombre croître en France métropolitaine à la suite de la Première Guerre mondiale, à savoir celui des travailleurs coloniaux qui ne sont pas considérés à proprement parler comme des « étrangers » mais plutôt comme des sujets auxquels s’appliquent des règles de droit spécifiques. Fondée en 1921 avec le soutien du PC, l’Union Inter-Coloniale (UIC) constitue le premier regroupement significatif animé par des immigrés extra-européens, parmi lesquels se trouve Nguyên Ái Quôc – le futur Hồ Chí Minh. Cette organisation, dont le rayonnement est sans commune mesure avec sa surface militante – selon l’historien Charles-Robert Ageron, elle serait passé de 200 adhérents l’année de sa création à 150 en 1925 [10] –, fait paraître dès 1922 un journal, Le Paria, qui se présente comme la « tribune du prolétariat colonial ». Son dernier numéro, daté d’avril 1926, publie un article qui répond aux campagnes racistes qui cherchent à délégitimer la présence de cette force de travail :
« Devant la trique du colonialisme, et l’exploitation féroce des colons, qui ont rendu votre séjour impossible dans votre pays, et vous ont contraints, bien à émigrer sous d’autres cieux plus cléments ; vous êtes venus en France travailler dans les usines mêmes de ceux qui vous ont ruinés, vous, petits artisans, dépouillés de vos moyens de production. Votre présence en France n’est-elle pas, de ce fait, légitimée ? » [11]
En dépit des affres de la bolchévisation, c’est bien de cette matrice qu’émerge, en 1926, l’Étoile nord-africaine (ENA), à la suite du premier congrès des travailleurs nord-africains organisé le 7 décembre 1924 à Paris par le PC – et dont Abdelaziz Menouer alias El Djazaïri souligne la portée historique [12]. Pourtant, les premiers dirigeants de l’ENA, à commencer par son président Chedly Khairallah, tiennent à se distinguer des communistes pour mieux se placer sur le terrain du « nationalisme révolutionnaire » [13]. La SFIC s’en tient de son côté à une forme de « soutien critique » à l’égard d’une ENA en voie d’autonomisation, en appuyant le principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », sans pour autant cautionner certaines illusions [14].
Enfin, parmi les innombrables initiatives prises à cette époque par des travailleurs venus d’ailleurs – et qui ont indéniablement contribué à faire évoluer la physionomie du prolétariat de France – mentionnons la création, en 1922, à Paris, de la Kultur-lige [15], émanation d’un organisme éponyme fondé quatre ans plus tôt à Kiev destiné à diffuser la culture yiddish, dans une optique ouvrière et laïque, à travers des cours de langue, des manifestations artistiques, une université populaire, etc. L’antenne parisienne est animée par des militants juifs originaires d’Europe orientale proches du Bund mais aussi par des sionistes-socialistes du Poale Zion ainsi que par des communistes. Ces derniers finissent par prendre le contrôle de cette institution en 1925, ce qui entraîne la création, quatre ans plus tard, d’une nouvelle institution : l’Arbeter-klub oyfn nomen Vladimir Medem, en hommage au principal théoricien du Bund [16].
Nedjib SIDI MOUSSA
[1] « Les travailleurs immigrés : avec ou sans eux ? », tnova.fr, 12 mai 2025.
[2] Édouard Dudilieux, « Circulaire n° 69 », La Vie syndicale, n° 6, mai-juin 1923.
[3] Le secrétariat de la M.O.E., « Rapport du Bureau de la main-d’œuvre étrangère », La Vie syndicale, n° 7, juillet 1923.
[4] Ralph Schor, L’opinion française et les étrangers. 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985.
[5] « Le travail communiste chez les travailleurs de langue étrangère », in Parti communiste, 3e Congrès national tenu à Lyon les 20, 21, 22, 23 janvier 1924. Adresses & résolutions, Paris, Librairie de l’Humanité, 1924.
[6] « Statut général déterminant les rapports entre les Communistes de langue étrangère résidant en France et le Parti Communiste français », Bulletin Communiste, n° 33, 15 août 1924.
[7] Bruno Groppo « Les communistes italiens et le mouvement ouvrier français dans l’entre-deux-guerres », in Jacques Girault (dir.), Des communistes en France (années 1920-années 1960), Paris, Publications de la Sorbonne, 2002.
[8] Dimitri Manessis et Jean Vigreux, Avec tous tes frères étrangers. De la MOE aux FTP-MOI, Montreuil, Libertalia, 2024.
[9] « Thèse sur l’immigration », Cahiers du bolchévisme, n° spécial, 22 mai 1926.
[10] Charles-Robert Ageron, Genèse de l’Algérie algérienne, Paris, éditions Bouchène, 2005
[11] Yahia Saidoun, « Pas une minute à perdre. Groupons-nous », Le Paria, n° 38, avril 1926.
[12] Abdelaziz Menouer, « Un congrès historique : Le congrès des travailleurs nord-africains », Le Paria, n° 31, novembre-décembre 1924.
[13] Chedly Khairallah, « Notre objectif unique : l’indépendance nationale. Espoir suprême et suprême salut », L’Ikdam nord-africain, n° 3, août-septembre 1927.
[14] « Les Algériens veulent leur indépendance », Al-Raïat Al-Hamra, n° 2, mars 1927.
[15] Nick Underwood, Yiddish Paris. Staging Nation and Community in Interwar France, Bloomington, Indiana University Press, 2022.
[16] Gilles Rozier, « Eighty Years Serving Yiddish Culture », Judaica Librarianship, Vol. 15, 2009.