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Eléments de réflexion sur la droitisation de la société

(Troisième et dernière partie)

dimanche 2 août 2026, par Courant Alternatif

Cliquer sur les liens pour lire la première et la deuxième partie.


A gauche, on déplore fréquemment une « droitisation de la société française » en l’attribuant au succès croissant du Rassemblement national (RN) dans les « classes populaires » ; mais pour nous, les anarchistes qui voulons toujours une révolution sociale, cette expression forgée sur le clivage parlementaire droite-gauche de la France est loin de refléter l’énorme régression sociale à l’œuvre depuis un demi-siècle, et non imputable aux « classes populaires ». En l’absence d’une alternative crédible au capitalisme mondialisé, le rapport de force demeure en faveur de la bourgeoisie. Il incite à la résignation – ou il conduit à des choix électoraux et des choix militants proprement aberrants par leur caractère contreproductif. Ainsi, on voit une large part des « classes populaires » voter RN comme si ce parti pouvait améliorer leurs conditions de travail ou de vie ; et on voit une large part de l’extrême gauche et des « radicaux » soutenir, pour « faire barrage » au RN, un front républicain qui redonne des vertus à la démocratie représentative.

Les mobilisations sociales en France ont toutes visé, ces dernières décennies, à conserver des acquis face aux attaques du patronat et du gouvernement ; et, le mouvement anti-CPE (1) mis à part, elles sont apparues comme des défaites parce qu’elles n’ont pas réussi à stopper les réformes des retraites, de la Sécurité sociale, du Code du travail… On constate depuis une quinzaine d’années à la fois une atténuation de la conflictualité en entreprise, une accentuation de la répression policière et judiciaire contre toute contestation de l’ordre établi, et, à l’approche des présidentielles, une augmentation des tensions sociales qui débouche sur le clivage « union sacrée » contre extrême droite devenu habituel.

Affiche toulousaine des années 2020

La grande victoire idéologique du capitalisme

Dans l’immédiat après-68, en finir avec l’exploitation salariale et toute forme d’oppression (ainsi qu’avec la marchandise, l’argent, la publicité, le système carcéral, etc.) ne semblait pas inimaginable ; on tentait donc des expériences d’autogestion, ou d’autres formes de relations que celles de l’hétérosexualité, du couple et de la famille… A présent, fini de rêver : la propagande capitaliste est parvenue à convaincre, en s’appuyant sur l’effondrement de l’URSS, que tout projet de révolution débouchait sur un totalitarisme et que le « libéralisme » était indépassable. La société de la consommation et du flicage est massivement acceptée – c’est la limitation de l’accès à la marchandise (comme les pénuries d’essence) qui suscite l’indignation sinon la panique… et des appels à l’intervention des pouvoirs publics. Gouvernants et médias conseillent la résilience face aux futures catastrophes prétendument « naturelles » (il s’agit de se préparer à les subir, et surtout de s’en remettre aux décideurs). Les (petites) campagnes contre la vidéosurveillance ont disparu tandis que se développait une « coopération » volontaire à sa propre surveillance pour « profiter » pleinement du numérique (on autorise sa géolocalisation, on met des renseignements personnels sur les « réseaux sociaux »…). La hiérarchie sociale s’est renforcée, avec des riches toujours plus riches et des pauvres toujours plus pauvres (2). La dénonciation d’une technobureaucratie à la manœuvre partout dans le monde a en revanche beaucoup faibli.
Malgré l’indéniable persistance de la reproduction sociale, les « classes moyennes » sont toujours présentées comme possiblement accessibles aux « classes populaires » par l’école ou le travail. Ces « classes moyennes » seraient donc extensibles à l’infini ? En fait, sont regroupées sous ce terme des réalités fort différentes en termes de revenus, valeurs et références ; et ce sont leurs strates « inférieures » qui se rapprochent des « classes populaires », non l’inverse.
L’évolution du travail et l’invasion des outils numériques réduisent partout dans la société la confrontation directe de points de vue – on discute de moins en moins devant la machine à café des entreprises, dans les transports en commun ou à la maison. La « mondialisation des échanges » proclamée masque l’isolement accru des individus, qui favorise les demandes d’assistance aux autorités.
Enfin, tous les partis sont dans une logique électoraliste qui les pousse sur le terrain de leurs concurrents : le RN tient un discours sur des thématiques dites « de gauche » (comme le féminisme ou l’écologie), tandis que la droite et la gauche ont adopté celles de la sécurité et de l’immigration. Et, pour s’attirer les faveurs des « classes populaires » rurales, nombre de politiques assurent avoir quelque ascendance paysanne et le désir de « faire peuple ».
Le taux élevé des abstentions dans bien des Etats « démocratiques » met en relief une défiance croissante des « administré-e-s » à l’égard des institutions et des responsables politiques ; il les rend aussi illégitimes que les régimes établis par la fraude électorale ou par un coup d’Etat. Mais les tenants du système parlementaire s’emploient à masquer ce défaut de représentativité : après un scrutin, il faut souvent chercher le nombre des abstentions car les médias ne parlent plus que des suffrages exprimés. Affirmer, comme ils l’ont fait, que Jordan Bardella a été soutenu par « 54 % des ouvriers » aux européennes de 2024 est pourtant faux puisqu’un ouvrier/une ouvrière sur deux n’a pas voté alors – sans compter les ouvriers et ouvrières non inscrits sur les listes électorales, ou sans droit de vote parce que considérés comme des « étrangers ». C’est l’abstention qui est aujourd’hui l’option principale des « classes populaires ».

Des directions de gauche juste… bourgeoises

Si la gauche est largement discréditée dans les « classes populaires » pour avoir déçu leurs attentes, on ne peut dire que ses responsables ont « trahi » car leurs orientations politiques reflètent celles des couches de la bourgeoisie auxquelles ils appartiennent en général.
Dans la bourgeoisie, ne pas faire de longues études est synonyme d’échec social – dans les « classes populaires » non. Et comme les membres de ces « classes populaires » valorisent le travail et l’autonomie individuelle, ils n’ont pas envie d’être des « victimes » à « sauver », plutôt des acteurs et actrices de leur vie. Pour les ouvriers de zones rurales en déclin présentés dans la première partie de ce texte, ce qui marque la réussite sociale, c’est de pouvoir s’assumer tout seul en entrant tôt sur le marché du travail, savoir bricoler et s’entraider avec les « potes », acquérir une maison et avoir des enfants – un point de vue que partagent d’autres manuels (paysans ou pêcheurs). Cette valorisation du travail renforce une idéologie réactionnaire, de droite voire d’extrême droite, qui conspue les personnes considérées comme « assistées », c’est-à-dire vivant aux crochets de « la France qui se lève tôt », selon les termes du Président Sarkozy en 2007.
Les responsables de la gauche sont majoritairement républicains, nationalistes, militaristes, sécuritaires, pronucléaires… comme ceux de la droite ou du centre, mais à des degrés divers qui les distinguent les uns des autres. L’empressement qu’ils mettent à nous convaincre que la « droitisation de la société française » est due au seul vote RN traduit en tout cas l’enjeu que constitue pour eux la gestion des institutions représentatives.
Comme l’écrit le collectif des Fleurs arctiques (3), la gauche dénonce les seuls méfaits du « néolibéralisme », « en critiquant des grands patrons réacs (Bolloré, Stérin, Musk ou Soros) pour détourner la critique de fond du capitalisme et laisser en paix les gentils patrons de gauche, petits ou gros » ; elle défend « l’ordre bourgeois démocratique qui, s’il est moins spectaculaire et moins violent que le fascisme, est souvent plus efficace dans la conservation de l’existant et la reproduction de la vie quotidienne » ; elle réclame « une gestion plus humaine du Capital : police de proximité, capitalisme à visage humain, des CRA [centres de rétention administrative] mieux équipés, davantage de places en prison pour pallier à la “surpopulation carcérale” ».
La gauche ne veut en effet qu’une « égalité des chances » pour les jeunes défavorisé-e-s « méritants », une réduction des inégalités entre les « minorités » et la majorité, et une meilleure prise en charge par les pouvoirs publics de personnes subissant une discrimination ou des violences. Elle recommande une démarche « responsable » et « éthique » quant aux conditions de production des marchandises, pour sauver la planète ou les générations futures. Elle lance des campagnes contre la « fascisation » des médias ou de l’édition qui entretiennent l’illusion d’une possible information objective ou l’idée que la situation est inédite (4), etc.
De tels choix ont arrangé le système capitaliste dès les années Mitterrand, et ils ne détonnent pas, dans un champ politique qui regorge de cadres, fonctionnaires, professions libérales et intellectuelles (avec le trio gagnant avocats-médecins-enseignants). Car les institutions sont faites pour les classes dominantes : comme l’école, elles servent à l’entretien de leurs privilèges, donc au maintien de l’ordre établi. C’est pourquoi les quotas instaurés pour y assurer une parité hommes-femmes ne sont pas prévus pour les « classes populaires ».
Les responsables de la gauche s’intéressent aux « classes populaires » de façon démagogique et opportuniste. On a vu leur frilosité envers le mouvement des gilets jaunes, qui a constitué un moment de politisation massif, a exprimé un désir de démocratie directe et est resté populaire jusqu’à sa disparition. La CGT et La France insoumise (LFI) n’ont adopté le « On est là ! » dans les manifestations, pour contenter leur base, que quand elles n’ont plus craint cette concurrence.

Pancarte contre la réforme des retraites, à Poitiers en 2023

Des révolutionnaires à la peine

Le « bon peuple de gauche » présent dans les « journées d’action » syndicale se renouvelle peu sur le plan générationnel, on le constate au nombre de têtes blanches dans leurs cortèges – la jeunesse (surtout « éduquée ») fréquente plutôt les rendez-vous de l’écologie et du féminisme.
La syndicalisation a fortement diminué en France : les plus précaires ne s’encartent pas ; des syndicalistes se retrouvent à défendre des travailleurs ubérisés parfois peu désireux d’entrer dans le salariat ; et s’il y a encore des employés et des ouvriers dans les directions des grandes centrales, ce sont surtout des personnes en CDI ou à statut « garanti », et travaillant dans de grandes entreprises. La participation des syndicalistes au « dialogue social » avec les employeurs incite, qui plus est, leurs collègues à les considérer comme des prestataires de services…
Depuis le déclin du Parti communiste, la CGT ne met plus tellement en avant la classe ouvrière et la lutte des classes comme porteuses du changement social et politique – elle s’adresse plutôt aux salarié-e-s (sa secrétaire générale Sophie Binet a dirigé auparavant l’Union des ingénieurs, cadres et techniciens CGT…).
On se dit facilement « anticapitaliste », chez les militant-e-s politiques et syndicaux, mais ce qualificatif recouvre moins une volonté de faire disparaître la propriété des moyens de production et l’Etat qu’un désir de voir limiter les bénéfices du grand patronat ou ponctionner les dividendes des actionnaires. L’engagement se cantonne fréquemment aux terrains « antifasciste », « décolonial » ou antipatriarcal – comme si on pouvait se débarrasser de l’extrême droite, du racisme ou de la domination masculine sans supprimer l’exploitation économique et la hiérarchie sociale. La perte des repères idéologiques est visible jusque dans les manifestations, quand le slogan « A bas l’Etat, les flics et les fachos ! » remplace « A bas l’Etat, les flics et les patrons ! » (5)… ou quand des groupes arborent fièrement la faucille et le marteau en se revendiquant du maoïsme ou du léninisme – le totalitarisme soviétique aurait donc été une invention de Staline ?
Les courants révolutionnaires sont dans l’incapacité d’impulser des campagnes autonomes, leurs effectifs s’étant réduits comme peau de chagrin, ce qui les conduit inévitablement à suivre l’agenda des syndicats ou celui des élections. L’aménagement capitaliste du territoire a toutefois ouvert de nouveaux fronts de lutte contre l’accaparement des terres et de l’eau (projets de mégabassines, de « parcs éoliens », de « fermes »-usines…), particulièrement dans les zones en déclin. Et d’autres devraient naître, dans la lignée des gilets jaunes, en réaction aux difficultés croissantes du quotidien dans ces zones.
Mais si, en 2023, il y a eu des tentatives de jonction entre la mobilisation contre la réforme des retraites et celle contre les mégabassines ainsi qu’avec les émeutes déclenchées par la mort de Nahel, la violence de la répression à leur encontre a montré la détermination des gouvernants à empêcher la convergence des luttes.
Dans un tel contexte, le sentiment d’impuissance éprouvé par les militant-e-s « à la gauche de la gauche » explique sans doute pour partie leur fréquente focalisation sur le « danger fasciste » : contenir l’extrême droite paraît un objectif moins inatteignable que l’abolition du salariat. Après chaque présidentielle, l’échec de Le Pen se fête ainsi presque comme une victoire (la démonstration que l’action militante peut être efficace ?), mais une victoire temporaire : il s’agit de ne pas baisser la garde, autrement « la prochaine fois le RN passera ».
Cependant, dans ces milieux également, l’appartenance de classe joue. Cette appartenance, on le sait, n’est pas fonction que du revenu et de l’origine sociale : les diplômes, le type de travail (manuel ou intellectuel, qualifié ou pas…) ou le non-travail, les fréquentations comptent aussi. Nombre de militant-e-s sont issus des « classes moyennes » et diplômés, et vivent de « petits boulots » ou de temps partiels dans des secteurs autres que l’industrie, ou encore d’« allocs ». Ils ont donc un rapport lointain avec les « classes populaires » – de là une tendance à fantasmer sur « l’émeutier » plutôt que sur « l’ouvrier » comme sujet révolutionnaire.

Portrait de Christophe Dettinger sur un gilet jaune, le 17 février 2019 à Paris

Jusques à quand… le Capital
nous croira-t-il un vil bétail ?

Quelques données parlantes sur la précarisation du travail :
Un « parcours professionnel » comprend désormais le plus souvent des périodes de chômage, de formation ou reconversion et de travail en contrats courts : neuf embauches sur dix se font en CDD ou en intérim.
L’activité ouvrière est loin d’avoir disparu, mais elle s’est déplacée vers des secteurs tels que la logistique ou le transport, et éparpillée dans de petites unités de production. L’Insee comptabilisait en France, en 2022, 19,1 % d’ouvriers et 26,2 % d’employés, soit 45,3 % de la population active au total.
Près de la moitié de cette population active occupe des « positions subalternes » à faible rémunération, car le secteur des services se prolétarise peu à peu.
Plus d’un travailleur sur quatre subit une forme de précarité – un phénomène qui retarde l’indépendance des jeunes (en 2021, selon un rapport du think tank Terra Nova, près de 57 % des moins de 25 ans en emploi salarié étaient en contrat court, en intérim ou en apprentissage, contre 19 % en 1982).
Le droit du travail est contourné par la transformation de salarié-e-s en « travailleurs indépendants » – soit des auto-entrepreneurs dont 90 % gagnent moins que le smic, toujours d’après l’Insee. Les personnes qui s’inscrivent sur des plateformes numériques rappellent celles qui, au XIXe siècle, se faisaient « embaucher à la journée » et « payer à la tâche ». D’autres formes de travail se cachent sous les appellations bénévolat, service civique, stage et workfare (système d’aide sociale conditionné à l’obligation pour les bénéficiaires d’effectuer un travail ou une formation en échange de leurs prestations – la dernière réforme du RSA a imposé 15 heures d’activité hebdomadaires aux allocataires). 
La précarité touche particulièrement les femmes. Une famille sur quatre est aujourd’hui monoparentale, contre 10 % dans les années 1970 ; dans 82 % de ces cas, c’est la mère qui élève seule ses enfants, et la pauvreté est fréquente dans ces foyers (40 % de leurs enfants vivent dans un logement social).

Contre l’extrême droite, la lutte des classes !

En conclusion, quels enseignements tirer de ce panorama guère réjouissant ?
D’abord, la certitude qu’affaiblir le RN ne suffirait pas à « dédroitiser » la société française puisque l’évolution de celle-ci ne provient pas d’un récent glissement d’idées vers la droite. Les mesures sur l’immigration prises depuis des dizaines d’années (pour durcir les contraintes imposées aux migrant-e-s, leur répression, leur enfermement, leur expulsion...) ou le renforcement constant du contrôle social répondent aux objectifs économiques poursuivis par les gouvernants de tous bords.
La colère sociale qui profite de nos jours au RN est, d’une part, due à la dégradation de l’emploi (voir l’encadré) et du travail (sa « perte de sens ») dans de nombreux secteurs économiques (6), notamment sous l’effet des innovations technologiques. Le sentiment de déclassement qu’entraîne l’arrêt de la perspective d’ascenseur social par le travail ou l’école rend amer ; or, le discours du RN fournit à qui éprouve un tel sentiment un moyen de le dépasser : dénoncer des « assisté-e-s » (« cassos », immigré-e-s) permet de marquer sa « fierté », sa « position sociale », donc de ne pas être « dégradé-e » à ses propres yeux et à ceux de ses proches.

La colère sociale est, d’autre part, due au discrédit d’un système politique (les institutions et leur personnel) rendu à juste titre responsable de cette situation puisque défendant les intérêts des possédants. Le « c’était mieux avant » favorise les valeurs réactionnaires (nationalistes, racistes…) et le repli sur des cercles restreints protecteurs (famille, « potes ») – d’autant plus que les chaînes d’intox en continu et les réseaux nombrilistes entretiennent la peur, la distillant ou en inondant les esprits selon les moments (7).
Par ailleurs, quoique le vote d’opinion existe toujours, on a surtout affaire, lors des présidentielles, à un vote de rejet (en bénéficie l’adversaire de celui ou celle qu’on ne veut pas) ou de protestation (pour dénoncer ce qu’on subit). Le vote de rejet profite soit à Macron (choisi pour que la détestée Le Pen perde), soit à Le Pen (choisie pour que le détesté Macron perde) ; le vote de protestation profite à Le Pen.
Autre enseignement : l’importance donnée au travail, pour des raisons matérielles mais aussi psychologiques, en fait un puissant outil pour le maintien de l’ordre – ou pour le désordre. Beaucoup attendent bien sûr de leur travail une bonne rémunération, une reconnaissance sociale, un épanouissement personnel… Mais, pour beaucoup d’autres, le travail est avant tout une béquille qui permet de tenir debout dans un environnement bancal (quelle que soit son échelle). Et la propagande omniprésente dans la société sur le « travail bien fait », la « conscience professionnelle », etc., sert évidemment à masquer l’aliénation de la condition salariale. Cependant cette propagande est de moins en moins convaincante aujourd’hui, car l’impression d’être des robots manipulant des machines n’est plus seulement le lot des ouvriers et ouvrières à la chaîne : un mécanicien peut l’éprouver parce qu’il ou elle doit désormais s’en remettre au diagnostic d’une « valise électronique » ; un employé de services sociaux parce qu’il ou elle coche à longueur de journée des cases de formulaires sans plus avoir de contact humain… Enfin, la conviction que le pire est à venir est très répandue. De là des abandons de poste dans des secteurs tels que la santé ou l’éducation, où des personnes s’accrochaient auparavant à l’utilité sociale de leur activité malgré les constantes diminutions d’effectifs et de moyens pour la réaliser.
Le mécontentement actuel reste toutefois au niveau de ce mal-être individuel qui débouche sur une dépression, une « désertion », une abstention… ou un vote RN. Contrairement au repli sur soi égoïste fréquemment décrit pour caractériser les « sociétés modernes », la solidarité entre les individus est toujours là, mais elle se manifeste surtout à l’échelle de la famille – ce qui facilite la reproduction sociale – et des milieux fréquentés (les cercles militants y compris). Dans les campagnes, l’entraide n’a jamais disparu (la pauvreté y existe bien sûr, mais on ne dort pas dans la rue et on n’est pas longtemps en panne sur une route), et elle va redevenir la condition de survie dans les rapports quotidiens, avec la raréfaction des services sanitaires. Et puis, la solidarité surgit également quand la répression frappe des manifestant-e-s – les deux cagnottes créées pour aider le boxeur gilet jaune Christophe Dettinger en ont été un parfait exemple (la première a recueilli 145 000 euros en deux jours), mais le tribunal judiciaire de Paris a réagi à ce véritable camouflet pour la « justice » en les faisant fermer (8).
Enfin, concernant la mascarade de la prochaine présidentielle, ce que nous écrivions après la mort du militant « néofasciste » Deranque à Lyon, le 21 février dernier, demeure valable (9) : « C’est sur nos lieux d’activité ou de vie que nous devons nous auto-organiser collectivement pour résister à l’extrême droite ainsi qu’aux tenants de l’ordre établi. C’est dans le cadre des luttes sociales que pourra se généraliser la riposte non pas antifasciste, mais anticapitaliste contre la bourgeoisie, et que l’on pourra se débarrasser de la bête immonde, qui n’est qu’un des visages de la barbarie capitaliste. »

Vanina

Notes
1. Ce mouvement a permis, en 2006, le retrait du « contrat première embauche » qui avait été voté par le Parlement et validé par le Conseil constitutionnel.
2. D’après le rapport de l’Insee 2025, les 0,1 % de Français les plus aisés gagnent en moyenne 167 fois plus que le quart des foyers les plus modestes.
3. Lire, sur son blog, « Fascinations – « Menace fasciste », « fascisation », antifascisme et autres pièges démocrates pour empêcher la révolution » (mars 2026).
4. Les manuels scolaires sur la Commune de Paris, ou sur la guerre d’Algérie, et l’empire de presse que s’est constitué l’industriel Dassault dans les années 1970 témoignent du contraire.
5. Le slogan « A bas l’Etat policier ! » laissant penser qu’un Etat pourrait ne pas être policier est néanmoins une trouvaille des années 1960-1970.
6. Le forum AntiTaff (né sur Reddit en 2021) en fait état « même pour des personnes de la gen Z très diplômées et très bien payées » qui travaillent par exemple dans la banque ou la pharmaceutique (Le Monde du 3 mai 2026).
7. Ecouter le podcast « Comment affronter nos peurs collectives ? » sur France Inter (16 juin 2026), avec Robert Charvin (La Peur, arme politique, Plon, 2019) et Antoine Bristielle (Les Entrepreneurs de la peur – Quand les émotions nous gouvernent, JC Lattès, 2026).
8. Sur l’acharnement persistant du pouvoir contre lui, lire « Christophe Dettinger, gilet jaune en liberté si conditionnelle », Politis, 5 janvier 2024.
9. « Que crèvent la bête immonde et la barbarie capitaliste ! », communiqué OCL du 23 février 2026 (voir sur oclibertaire.lautre.net).

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1 Message

  • LE TRAVAIL N’EST PAS UNE FÊTE ; LE TRAVAIL OBLIGATOIRE POUR
    « MÉRITER » LES AIDES SOCIALES EST UNE DÉFAITE MAJEURE DE TOUS LES SALARIÉS

    Nous devons nous opposer radicalement aux 15 heures de travail obligatoire exigées en contrepartie du RSA (version française du WORFARE).

    En créant une confusion entre valeur « morale » et valeur « économique » les profiteurs (la classe possédante et l’État), veulent nous faire oublier que pour le capitalisme le travail est une marchandise. Les surnuméraires qui ne correspondent pas aux besoins du capitalisme, qui ne sont
    pas assez rentables, vont le devenir avec l’aide de l’État, qui va livrer la vie de ces travailleurs au
    marché du recyclage du travail.

    Beaucoup d’entre nous attribuent une valeur morale au travail. Pourtant une large quantité de ce
    que nous produisons est plutôt destructeur des vies et de l’environnement. Ne serait-ce que, parce
    que vendre son temps de travail (et on vient de se faire voler deux années de nos vies), c’est aussi
    perdre ce qui nous fait humain, notre temps pour l’agir politique, pour penser le monde tel que nous
    le voulons pour nous et nos enfants, pour apprendre, pour voyager, aimer, se divertir. Tout ce qui
    pourrait être gratuit si ce n’était pas marchandisé petit à petit pour sauver le capitalisme, tout le
    capital immatériel comme ils disent.

    Peut-on considérer que l’industrie d’armement apporte un mieux être à la condition humaine ? La
    production inconsidérée de vêtements jetés d’une année sur l’autre, les matières polluantes qui
    détruisent les espaces de vie des populations les moins favorisées de la planète, les matières
    plastiques dont on a inondé les rayons des supermarchés, la nourriture industrielle qui empoisonne
    régulièrement les consommateurs, l’avons nous vraiment choisi ?
    Tant que nous ne déciderons pas collectivement, en dehors des profits financiers, de ce que nous
    voulons produire, de la manière dont nous voulons le produire, et de la quantité qui nous est
    nécessaire, nous ne déciderons rien de notre travail.

    Nous sommes sans cesse culpabilisés sur les véhicules que nous utilisons et sur la pollution que
    nous provoquons, mais de la même façon que les pays riches achètent aux pays pauvres leur droit de polluer, nous ne pouvons pas ignorer que les plus pauvres d’entre nous (en majeure partie des
    femmes précaires) consomment moins que les autres, avec le RSA dont est soustraite l’allocation
    logement, vous ne polluez pas autant que les classes supérieures. Et quand vous n’êtes pas obligés
    de prendre votre voiture pour aller chaque jour au travail (les transports en commun étant la plupart
    du temps inexistants pour les heures de travail qui vous sont demandées) vous polluez moins que les riches.

    Tout cela pour démontrer que le discours dominant, lavage de cerveau des médias (aux mains des
    plus riches) conspuant les pauvres « profiteurs de l’aide sociale », est un discours de dupes, pour
    contraindre la classe entière des travailleurs à accepter les valeurs (im)morales du travail au lieu de
    se poser la question économique.

    Est ce l’intérêt de la classe des travailleurs de laisser mettre au travail forcé ceux qui sont
    rendus surnuméraires par le capitalisme ?

    Dès l’apparition des contrats aidés puis dans tous les pays où se sont développés les workfares,
    les travailleurs salariés, qui pouvaient se syndiquer, qui avaient des droits au travail qui les
    protégeaient un peu de l’exploitation ont été mis en concurrence sur le marché du travail avec les
    travailleurs précaires (qui sont majoritairement des travailleuses). Par exemple l’arrivée des TUC à
    déréglementé les travail des ASH et des brancardiers dans les hôpitaux. Les gouvernants réduisent
    leurs budgets en licenciant les salariés et en faisant travailler gratuitement les demandeurs de
    prestations sociales. Le samedi 5 avril 2024, les membres de Liverpool IWW ont organisé des
    manifestations « menace de la honte ».contre les entreprises qui utilisent ce travail forcé et non payé.
    Ils soulignent l’exploitation intense des travailleurs dans le cadre de divers programmes de travail
    (obligatoire et gratuit, ainsi que la pression que cela exerce sur les salaires et les conditions de
    travail de la classe ouvrière).

    Les conditions de travail dans les centres d’hébergement d’Emmaüs :les travailleurs sont sans
    salaires et sans droits du travail ; ils sont soumis au travail obligatoire, sans reconnaissance de leurs
    arrêts maladies, de leurs accidents du travail, avec des menaces permanentes d’être jetés à la rue, de
    perdre le peu de pécule qui leur est alloué (le rythme d’un compagnon chez Emmaüs, c’est
    40 heures par semaine). Rétribué non pas par un salaire, mais par un pécule. Une allocation de
    390 euros par mois en l’échange de ce travail à temps plein. Ce pécule est un maximum et beaucoup
    de communautés ne le respectent même pas... On peut alors imaginer la peur et la dépendance de
    ces travailleurs soumis à l’arbitraire des chefaillons (un responsable Emmaüs est payé 30 - 40 k€
    bruts annuels)

    C’est le statut qui leur a été attribué par Martin Hirsch, Les Oacas (organisme d’accueil
    communautaire et d’activités solidaires) peuvent « faire participer ces personnes à des activités
    d’économie solidaire afin de favoriser leur insertion sociale et professionnelle ». Au début des
    années 2000, il y a eu des grèves des personnes hébergées dans les CHRS, qui ne voulaient plus
    subir un travail humiliant imposé en contrepartie de leur hébergement, alors qu’ils payaient avec une
    allocation logement leur hébergement. De plus, leur travail était revendu et source de profits par le
    CHRS. L’avènement du RSA soutenu par gauches et droites confondues et le statut des OACAS a
    fait taire ces revendications. Légalement, les centres d’hébergement peuvent faire travailler pour un
    pécule, comme en prison, les personnes accueillies.

    On retrouve ces conditions de travail délétères dans certains CAT ou l’exploitation des personnes
    handicapées est nuisible à leur état de santé. Les arrêts maladie mal acceptés, le travail prescrit
    aggravant les déficits corporels (par exemple un travailleur handicapé obligé de faire un travail de
    force alors qu’il avait une déformation importante de la colonne vertébrale, ce qui lui causait des
    douleurs insoutenables. Malgré l’intervention d’un acteur de santé, ce travailleur n’a pas pu faire
    reconnaître son incapacité à ce poste de travail).

    Pensons-nous que ces conditions d’invisibilisation et d’exploitation du travail gratuit ne soient
    réservées qu’à une catégorie négligeable de la société. Si c’est le cas, ce n’est pas bien raisonnable
    parce que, comme le dit Andrex Ross, « le travail gratuit pourrait bien être l’avenir du
    capitalisme. »

    « Les entreprises s’appuient de plus en plus sur de nouvelles formes de travail gratuit. Les
    moyens ne manquent pas : il y a l’externalisation ouverte [utilisation du savoir-faire des internautes
    pour effectuer des tâches traditionnellement effectuées par des salariés], l’exploration de données et
    autres techniques numériques permettant d’obtenir gratuitement des idées ou des informations
    auprès d’internautes consentants, le travail obligatoire dans les prisons et les stages quasi
    obligatoires dans le secteur tertiaire » On peut rajouter l’apprentissage et les stages d’immersion en
    entreprise, les formations en alternance ou notées et sans droit de grève, personne n’ose « l’ouvrir ».
    Sans parler des « hope jobs », stages non payés, travail gratuit, dans l’espoir d’accéder à
    une reconnaissance et un travail rémunéré. Ces emplois non payés profitent bien plus aux
    classes supérieures, qui ont un soutien familial et peuvent ainsi construire leur réseau et
    accéder par le suite à des emplois bien rémunérés ; ce n’est pas le cas des travailleuses et
    travailleurs des classes pauvres, qui retombent systématiquement dans la pauvreté.

    Quand il cogère l’État et défend des intérêts catégoriels, le syndicalisme abandonne à la merci du
    capitalisme des pans entiers de la vie des travailleurs. Il participe à définir le travail productif, à la
    hiérarchisation des travailleurs et rend aveugle le travail invisible. Il brouille les frontières de classe
    et inféode les luttes sociales aux intérêts des partis politique au service de l’État (confiscation de la
    violence au service des intérêts des classes dominantes).

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