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De l’art de la panthéonisation (Marc Bloch)

samedi 29 août 2026, par Courant Alternatif


L’actuel résident du palais de l’Elysée est, après Napoléon 1er, le chef d’Etat qui aura fait entrer le plus grand nombre d’hommes et femmes au Panthéon. Un exercice mémoriel qui lui permet d’esquiver son impopularité, et peut-être espère-t-il qu’on lui rende la pareille.

Après Simone et Antoine Veil, Maurice Genevoix, Joséphine Baker, Mélinée et Missak Manouchian, Robert Badinter, le 23 juin c’était au tour de l’historien et résistant Marc Bloch. Certainement le moins connu du grand public. Qu’a-t-il fait pour mériter l’attention de Macron ?

Je pense que ce qui intéresse Macron, c’est la posture de Bloch en tant que républicain et patriote. Déjà, lors de la Première Guerre mondiale, le 1er juin 1915, il écrivait une lettre-testament exprimant sa satisfaction de mourir pour la patrie : « Quand vous lirez cette lettre, j’aurai cessé de vivre. Je serai mort “à l’ennemi”. (…) Moi je suis mort sûr de la victoire, et heureux – oui, vraiment heureux, je le dis dans toute la sincérité de mon âme – de verser mon sang ainsi. » Il n’y mourra pas, mais cela s’accorde parfaitement à l’état d’esprit que notre va-t-en-guerre de Président souhaite pour la jeunesse.

De plus, l’esprit patriote de Marc Bloch lui semble capable de rassembler largement. Il est issu de la Révolution française et peut rassembler du PS jusqu’à certaines parties de l’extrême droite. Bloch lui-même n’a pas été un militant politique, il a juste adhéré brièvement à la SFIO. Son principal souci sur le plan politique était de faire considérer les juifs français comme de bons citoyens comme les autres, ce qui est louable, surtout à l’époque, mais n’a rien de révolutionnaire (enfin, ça date de 1791).

De plus, Macron aime bien les résistants, surtout quand ils ont une autre corde à leur arc : artiste (Baker), poète (Manouchian), historien (Bloch). Ce qui est pratique quand on veut en honorer une ou un qui ne soit pas trop clivant politiquement. Le clivage vient, comme lors de la panthéonisation des Manouchian, de la présence de représentants du RN, contrairement au souhait des familles. Les héritiers des collabos qui ont applaudi à l’exécution de Bloch et ses camarades le 16 juin 1944 auront le droit d’assister à la cérémonie « puisqu’ils sont élus de la République, c’est la règle ! ».

Les points qui font que, malgré cette utilisation macroniste de son image, Marc Bloch est pour moi un personnage intéressant sont de trois ordres :

En tant qu’historien médiéviste, il a essayé de réintroduire le peuple et ses conditions de vie dans l’Histoire. Il a fondé avec Lucien Fèvre les Annales d’histoire économique et sociale, n’hésitant pas à franchir les limites des spécialités, échangeant avec des intellectuels d’autres disciplines.

En tant que descendant de juifs pratiquants, mais complètement détaché lui-même de la religion, il se méfiait beaucoup des organismes institutionnels juifs, et en particulier du Consistoire. Dans une lettre au mathématicien Jean Ulmo en avril 1941, il insiste : « Les juifs français sont des Français comme les autres et, dans leur immense majorité, de bons Français. Donc, point d’étude générale sur le “problème juif”, sur les caractéristiques du judaïsme, en soi, etc. (…) Evitons de donner des armes à ceux qui voudraient nous cantonner dans n’importe quel ghetto. »

En tant que résistant, il n’a pas hésité à s’engager personnellement, jusqu’à la mort.
Enfin, c’était une personne modeste, réservée mais discutant sur un pied d’égalité avec les paysans creusois comme avec les intellectuels parisiens. Tout le contraire de son panthéonisateur !

Alain, Limoges, 23 juin

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