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COMMENT NOUS VOYONS...

mardi 8 septembre 2026, par Courant Alternatif


...La lutte des classes

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes », déclarait Marx. Avant lui, la lutte des classes avait été reconnue par des révolutionnaires comme Proudhon ou Babeuf, mais aussi par des économistes bourgeois comme Guizot. L’originalité de Marx réside dans le fait d’affirmer que les classes sont liées à des phases précises du développement des forces productives ; et que la lutte des classes, dans les sociétés industrialisées, déboucherait automatiquement sur une phase transitoire (la dictature du prolétariat) vers une société sans classes. Si nous sommes d’accord avec le premier point, nous ne partageons
pas, en revanche, la vision linéaire de l’Histoire contenue dans le second. Pour nous, le communisme n’est pas inéluctable, et le développement du capitalisme, la constitution d’Etats-nations, de démocraties parlementaires ne sont pas des étapes obligées vers une société sans classes. Cette vision « progressiste » de l’Histoire a souvent amené les révolutionnaires à participer à l’accélération du développement capitaliste plutôt qu’à sa destruction : à leur corps défendant, ils ont achevé la révolution bourgeoise, c’est-à-dire éliminé le précapitalisme plus que le capitalisme lui-même. C’est dans ce cadre-là qu’il faut aussi comprendre l’histoire et le rôle du syndicalisme – à la fois comme représentatif d’une volonté émancipatrice des exploités, élément d’intégration et intermédiaire entre le capital et le travail. Le syndicalisme n’est donc à nos yeux qu’un moyen parmi d’autres, concourant ponctuellement à la lutte des classes, que se choisissent des travailleurs selon les moments et les circonstances.
Il n’est jamais question pour nous de soutenir sans conditions tel ou tel syndicat, mais simplement d’être présent-e-s là où des travailleurs se battent, lorsque nous jugeons que s’offrent des possibilités de rupture et d’ouverture. Il n’est pas non plus question pour nous de lutter à l’intérieur des appareils bureaucratiques ni d’occuper des postes de direction et de permanents syndicaux. Si radical que puisse être à un moment le combat mené à l’aide de l’outil syndical, nous ne perdons pas de vue qu’il ne saurait être une fin en soi.


... Le citoyennisme

Le citoyennisme est une position politique et idéologique intégrant l’idée que toutes les personnes seraient égales face aux règles de l’Etat. Nous ne croyons pas à une telle « égalité », car nous pensons que ce qui détermine un individu dans cette société, c’est sa classe sociale, correspondant à des intérêts économiques et à des reproductions culturelles normées. Le citoyennisme essaie de faire croire que l’Etat est géré « démocratiquement » par l’ensemble des citoyen-ne-s, alors qu’il est aux mains des plus puissants, des plus riches, bref d’une classe sociale qui s’appelle la bourgeoisie.
Faire croire que les bourgeois-e-s, les « classes moyennes » et les prolétaires ont les mêmes intérêts est tout simplement fallacieux.
Si le citoyennisme (notamment républicain) se répand de plus en plus ces dernières années, c’est parce que l’ordre dominant en a besoin pour nier la lutte des classes et s’assurer une cohésion sociale favorable à ses intérêts. Les rengaines citoyennistes résonnent quand des rebelles attaquent la police lors des contre-
sommets, ou quand des voitures brûlent dans les quartiers populaires, par exemple, jamais quand des patrons licencient ou que des ministres s’octroient des salaires faramineux. Il n’y a qu’aux pauvres qu’on demande d’être citoyens et citoyennes.


...L’écologie

La quasi-totalité des désastres écologiques, actuels ou à venir, sont des conséquences directes du mode de production qui domine la planète : il ne peut exister autrement que par un développement sans fin, l’absolue nécessité de détruire pour reconstruire ensuite avec profit, et il porte constitutivement en lui une logique de mort. L’aboutissement d’une lutte écologique ne peut donc provenir de l’addition de changements de comportements individuels. Il ne peut pas davantage s’incarner dans des structures qui s’accommodent tant bien que mal du mode de production capitaliste et des structures politique le soutenant. Dissocier les luttes écologistes d’un combat anticapitaliste, c’est faire preuve à la fois d’un irréalisme coupable et d’une démagogie sans limites. Les principes économiques nous régissant impliquent une destruction de la planète que nulle réforme ne saurait freiner ni atténuer. C’est la volonté d’un futur égalitariste qui doit guider les luttes écologistes, et non la référence à un passé prétendument naturel et mythique ou à une quelconque symbiose mystique avec la « mère nature ».


...Le patriarcat

Nous luttons contre le patriarcat, système d’oppression imposant une inégalité entre les sexes, car nous ne reconnaissons à personne le droit de dicter notre identité et nos vies et de disposer de notre corps. La reproduction de cette inégalité octroie aux hommes les droits de la sphère publique (force, pouvoir, violence, prise de décisions, représentation…) ; aux femmes, les devoirs de la sphère privée (fécondité, éducation des enfants, tâches ménagères, soumission sexuelle et sociale, conformité aux normes de beauté…). L’Homme et la Femme, comme le « vrai mec » et la « bonne meuf », ne sont que des images, des représentations et des constructions que le système patriarcal organise et perpétue selon des principes séparés, hiérarchisés et inégalitaires pour maintenir la domination masculine sur la société.
Nous nous inscrivons dans l’histoire du mouvement des femmes, et pensons que la lutte antipatriarcale ne doit être ni isolée ni secondaire, mais être menée de pair avec les autres luttes sociales : aucune victoire sur le terrain de l’anticapitalisme ou de l’anticolonialisme, par exemple, ne garantissant la fin de l’oppression patriarcale.
Nous sommes très critiques envers les pseudo-avancées féministes telles que la loi sur la parité en politique, comme envers les modèles de superwomen enchaînant travail salarié et tâches imposées classiquement aux femmes (ménage, enfants…). Et nous combattons le retour à l’ordre moral – auquel les religions comme la « laïcité » participent à leur niveau – qui s’opère à travers le formatage des comportements sexuels ou sociaux imposé par la société puritaine aux femmes et aux hommes. Une révolution antipatriarcale et sexuelle reste à faire.


Le fascisme

Le fascisme est une dictature qui s’appuie sur une doctrine de réconciliation des classes, au service d’un Etat-nation, articulant une organisation corporatiste et verticale des travailleurs à un Etat militarisé tout-puissant. Il professe un anticapitalisme qui est seulement de façade puisque, en réalité, il ne parvient au pouvoir qu’avec l’aide et l’aval du grand capital et d’une partie de la bourgeoisie, et souvent le plus légalement du monde, c’est-à-dire grâce aux élections.
Les causes historiques du fascisme ont été, dans les années 20 et 30, la crise du capitalisme (nouvelle révolution industrielle non maîtrisée) et l’absence de dynamique révolutionnaire (défaite du mouvement ouvrier en 1914 entraînant l’écrasement dans le sang de toutes les tentatives réellement socialistes).
La démocratie parlementaire n’est donc nullement un rempart contre le fascisme, ni contre une quelconque autre forme de totalitarisme susceptible d’apparaître. L’Histoire nous a appris que, lorsque l’alternative est entre révolution sociale et fascisme, la social-démocratie elle-même (et les staliniens !) n’hésite pas à combattre la révolution, au risque avéré de faire triompher le fascisme (union sacrée en 1914, Allemagne en 1920, Espagne en 1937, pleins pouvoirs à Pétain en France, etc.).
Notre antifascisme, qui est un des éléments de notre engagement politique contre la société actuelle, ne saurait s’accommoder d’aucune alliance, même ponctuelle, avec ces forces, antifascistes seulement quand le capitalisme ne réclame pas de dictature ; nous sommes donc opposés aux stratégies frontistes (du genre front commun contre...). Le véritable antifascisme ne peut être qu’anticapitaliste, et c’est seulement sur cette base qu’une lutte efficace peut être menée.


...Les luttes de libération nationale

Etant internationalistes, nous sommes par là même anticolonialistes et anti-impérialistes. Or, les luttes de libération nationale ont souvent été une révolte contre la situation subie par des populations exploitées, dominées, colonisées. Comme toutes les autres luttes, elles ne sont pas sans contradictions et sont traversées par la lutte des classes : elles peuvent participer au combat pour la réappropriation d’un pouvoir collectif dans un espace concret et maîtrisé, mais également franchir un point limite au-delà duquel l’affirmation de l’appartenance se retourne en une logique d’exclusion ; elles peuvent porter en avant un projet social et égalitaire, mais elles sont aussi fréquemment le marchepied pour l’accession au pouvoir d’une bourgeoisie locale jusque-là privée de ses prérogatives par le colonisateur.
C’est pourquoi, lorsque nous soutenons ou participons à une lutte de libération nationale, nous mettons en avant le concept de libération nationale et sociale. Cela signifie :
– défendre l’idée que la libération réelle passe par une réorganisation de la production en fonction des besoins exprimés par les classes exploitées, et non en fonction des « impératifs » du marché et du profit ;
– combattre les tactiques d’intégration dans les institutions et favoriser les structures de contre-pouvoir et de base au détriment du pouvoir des partis ;
– lutter contre les revendications qui tendraient à renforcer le poids d’une future bourgeoisie ou des notables locaux ;
– favoriser dans le lien d’appartenance ce qui s’acquiert (langue, lutte...) au détriment de ce qui est donné (liens du sang, etc.) ;
– refuser que la lutte armée, quand elle existe, ait un rôle de direction.


... Un mouvement

Un mouvement tel que nous le concevons est un ensemble de personnes, militantes ou pas, qui tentent de réagir collectivement à telle ou telle forme d’oppression ou d’exploitation. Il est fait de ce que sont ces personnes, de leur réalité sociale, des raisons et des objectifs pour lesquels elles luttent comme des contradictions qui les traversent.
Nous ne mesurons pas l’intérêt d’un mouvement à sa « potentialité révolutionnaire », mais à la dynamique qu’il est capable de créer. Ainsi, un mouvement même situé à un niveau bas de contestation peut se révéler passionnant parce que les brèches qu’il provoque donnent l’occasion à des gens de s’ouvrir, se découvrir, aller à leur rythme vers plus de radicalité, c’est-à-dire de compréhension et donc de remise en cause de la société. C’est dans cet état d’esprit que nous intervenons dans les mouvements (étant entendu que les militant-e-s de l’OCL n’entrent pas dans un mouvement par tactique mais parce qu’ils-elles partagent la réalité sociale, les besoins, les objectifs des gens qui luttent).
Agir dans un mouvement, c’est y pointer des contradictions, y introduire des éléments de réflexion (par exemple en y posant les problèmes en termes anticapitalistes) et y favoriser l’auto-organisation de ses actrices et acteurs ; c’est en fait y construire une impulsion de libération sociale, en créant les conditions permettant que se développe un esprit de défiance vis-à-vis de l’Etat, un esprit de rébellion, de désobéissance et d’insoumission ; c’est œuvrer à tout ce qui peut favoriser l’autonomie populaire et la rupture avec cette société au détriment des projets réformistes et intégrationnistes.

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