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CHILI

UN REGARD ANARCHISTE SUR LE CONTEXTE DE LA RÉVOLTE ET DE LA RÉPRESSION

Texte traduit 2

dimanche 3 novembre 2019, par admi2


CHILI : UN REGARD ANARCHISTE SUR LE CONTEXTE DE LA RÉVOLTE ET DE LA RÉPRESSION

Le Chili connaît actuellement l’état d’urgence décrété par le gouvernement de droite de Sebastián Piñera à la suite du déclenchement d’une révolte qui a éclaté le vendredi 18 octobre 2019. Ce texte vient de la nécessité de communiquer aux camarades des différentes parties du monde la situation qui se vit actuellement sur ce territoire.
D’un point de vue anarchiste, nous partageons ici ce que nous considérons comme des points essentiels pour faire connaître le moment présent et contribuer à le faire comprendre.

PRÉLUDE : LA JEUNESSE EN LUTTE ET L’ÉTINCELLE QUI A ALLUMÉ LE FEU.

Après une semaine de refus massifs de payer dans le métro, menés principalement par des lycéens pendant le mois d’octobre, avant la hausse du prix des tickets, de multiples épisodes de désobéissance individuelle et collective, qui ont entraîné la destruction d’infrastructures et des affrontements avec les forces de police, se sont répandus à l’intérieur et à l’extérieur des stations de métro dans différentes parties de la ville de Santiago.

Vendredi 18 octobre, la propagation de ces "fraudes" massives et le niveau de radicalité atteint étaient insoupçonnés pour beaucoup et sous-estimés par le gouvernement qui, avec ses fidèles journalistes et enquêteurs sociaux, ne peut toujours pas expliquer pourquoi ces événements ont conduit à une situation de chaos généralisé qui continue à ce jour.

PREMIER ACTE : DÉCLENCHEMENT D’UNE RÉVOLTE SANS PRÉCÉDENT AU CHILI APRÈS LA DICTATURE.

Le vendredi 18 octobre, la situation de révolte s’est radicalisée au moment où les affrontements avec la police et la destruction d’infrastructures capitalistes ont pris le dessus dans les rues du centre de Santiago. Initiées aux alentours du palais du gouvernement, les actions de violence dans les rues n’ont pas tardé à se répandre tard dans la nuit dans divers quartiers de la ville.

Face à une situation de rébellion généralisée et de chaos diffus dans de multiples secteurs urbains, les forces de police n’ont pas réussi à contenir l’explosion de rage qui, depuis ce jour, s’est transmise à de larges secteurs d’une société apparemment endormie et lasse des diverses formes d’oppression et de précarisation de la vie, qui trouvent leur origine dans la continuité du système économique néolibéral et de l’État policier installé au Chili sous la récente dictature civile et militaire (1973-1990), conditions d’existence et de domination renforcées par les gouvernements de centre-gauche et de droite qui ont alterné au pouvoir après le retour à la démocratie.

Les émeutes qui ont commencé dans le centre de la ville ont ensuite été rejointes par des milliers de personnes qui ont manifesté dans les quartiers en tapant sur des casseroles en guise de protestation et en créant des foyers d’émeute, d’incendie et de destruction sur des dizaines de bus, des bâtiments publics et des entreprises attaqués, pillés et brûlés, et des dizaines de stations de métro vandalisées et brûlées tard dans la nuit par des foules d’individus en colère.

Évidemment dépassé, le gouvernement n’a pas laissé passer beaucoup de temps pour décréter l’état d’urgence dans la ville de Santiago, un état d’exception qui inclut la sortie de militaires dans les rues et le maintien de l’ordre par les Forces Armées.

Cependant, une révolte sauvage, spontanée, massive et sans précédent dans la période post-dictature était en cours, détruisant dans la pratique l’obéissance, la soumission et la peur imposées par des décennies de régime capitaliste au Chili.

DEUXIÈME ACTE : EXTENSION DE L’INSUBORDINATION DESTRUCTRICE ET DÉBUT DU COUVRE-FEU

Le samedi 19 septembre, les forces militaires sont déployées en divers points de la ville face à la persistance et à l’exacerbation des émeutes. Dans le centre de Santiago et dans les quartiers périphériques, l’armée surveille les rues, les installations commerciales et les stations de métro. Cependant, les manifestants de toutes sortes n’ont pas reculé et ont généralement relié la présence militaire avec la mémoire vivante de la répression vécue il y a quelques décennies pendant les années de dictature.

Le même jour, le nombre de bus, de voitures et de stations de métro incendiés par les manifestants a augmenté. En même temps, le pillage des supermarchés et des grands centres commerciaux devient incontrôlable, et l’image de centaines de personnes qui récupèrent leur vie en s’emparant des marchandises dans les centres de consommation a été l’une des images les plus significatives des jours de révolte et a constitué un facteur important pour que le gouvernement, débordé par la violence des pillages, décrète le couvre-feu cette même nuit à Santiago.

Sans honte, le Président et le chef militaire en charge de la ville communiquent aux médias la restriction des "libertés civiles" qui a commencé à s’appliquer ce jour-là de 19 heures à 6 heures du matin le lendemain. Cette nuit-là, manifestations, émeutes, pillages, incendies et affrontements avec les forces répressives se poursuivront jusqu’aux petites heures du matin dans toute la ville.

Entre samedi et dimanche, l’étincelle de rage s’est encore plus répandue, provoquant des manifestations de masse et des scènes de violence sauvage dans d’autres régions du pays, laissant place à un moment de chaos généralisé avec de multiples actes de rébellion et émeutes dans diverses villes, laissant en état de siège, en ruines et en cendres, en une paire de jours, une bonne partie des infrastructures urbaines avec des barricades, du vandalisme et des incendies volontaires contre des immeubles municipaux, des bâtiments gouvernementaux, des centres commerciaux et des locaux de médias officiels. A ce moment, la révolte avait déjà débordé toute demande spécifique, de sorte que des personnes d’origines et de lieux divers se sont retrouvées dans la rue au milieu des protestations et des émeutes, ouvrant de larges brèches dans le système néolibéral chilien et son modèle d’exploitation capitaliste/extractiviste.

A partir du dimanche 20 octobre, l’état d’urgence et le couvre-feu ont été décrétés par le gouvernement contre toutes les villes soulevées, mais les émeutes ont continué à se dérouler tard dans la nuit, ignorant les injonctions gouvernementales et démontrant que la colère et la violence déclenchées par le peuple contre l’ordre établi avaient brisé la peur et la passivité régnant depuis des décennies dans de larges pans de la population chilienne.

TROISIÈME ACTE : DIGNITÉ ET LUTTE CONTRE LA STRATÉGIE DE LA RÉPRESSION ÉTATIQUE.

Depuis le début de l’état d’urgence, la répression de l’État s’est intensifiée et elle s’est également répandue ouvertement dans les différents territoires insurgés.
En tant qu’anarchistes, il est clair que la position de victime n’est pas la nôtre, mais il est toujours bon de partager des informations sur les tactiques que la domination met en pratique dans le cadre de la confrontation avec les insurgés, les rebelles et la population qui se soulève en général.
Dans le contexte actuel, l’arsenal répressif de l’État chilien s’est matérialisé ainsi :
Plus de deux mille personnes ont été arrêtées et plus de 15 personnes ont été assassinées, ainsi qu’un nombre indéterminé de personnes portées disparues.
Des tirs avec différents types de projectiles, y compris des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des armes de guerre contre des manifestants, laissant un nombre croissant et indéterminé de personnes blessées et tuées dans la rue, ainsi que des animaux et des personnes vivant dans la rue également blessés et tuées comme cibles des tirs.
Des coups et tortures physiques, psychologiques et sexuels infligés à des personnes sur la voie publique, dans les véhicules et dans les commissariats de police à l’encontre de personnes détenues.
L’enlèvement de personnes dans des véhicules de police et des véhicules civils. On a vu des images de personnes enfermées dans les coffres de véhicules de police.
Des coups de feu ont été tirés par derrière dans la rue sur des personnes à qui l’on a donné la fausse possibilité d’échapper à des arrestations.
De fausses autorisations données par la police et l’armée de piller des supermarchés qui aboutissent à des arrestations et à des meurtres qui sont ensuite signalés comme des morts à la suite des émeutes.
Des incendies dans de grands locaux commerciaux causés par des forces répressives afin que les entreprises puissent percevoir le dédommagement des assurances. Dans certains de ces incendies, des cadavres brûlés ont été retrouvés.
Des gens jetés de voitures de police en mouvement pour les tuer.
La pendaison de corps de personnes tuées sur des sites incultes (des terrains vagues ?) et de personnes vivantes dans les commissariats de la police.

L’utilisation massive de réseaux sociaux tels qu’Instagram, Twitter et Facebook a permis la circulation immédiate d’innombrables témoignages audiovisuels des situations décrites ci-dessus, qui sont divulgués par des groupes de diffusion "alternatifs" et liés aux luttes, réussissant à brisert la stratégie de communication déployée par le gouvernement et soutenue par les médias officiels historiquement serviles au pouvoir.

L’offensive de communication du gouvernement représente une autre partie de l’action répressive visant à coloniser l’esprit des gens par les moyens suivants :
La censure et le contrôle de l’information afin de cacher, justifier et/ou remettre en question de manière hypocrite les documents associés à la répression.
Les discours télévisés des autorités gouvernementales qui ont inclus la reconnaissance d’une crise sociale qui doit être résolue au moyen d’un "nouveau pacte social".
La signalisation explicite d’un état de guerre contre un ennemi interne supposément organisé avec un plan pour semer le chaos et attaquer petits magasins, écoles et hôpitaux. Un accent particulier a été mis sur la criminalisation de la figure du pillard et du vandale. De plus, dans un reportage de la chaîne de télévision publique, il a été mentionné que les émeutes seraient organisées par des noyaux anarchistes nihilistes.
Des informations par les médias, tout au long de la journée, distillant la peur des pénuries et des pillages, répandant l’idée que les vols se répandraient dans les habitations ordinaires.
La distinction entre les bons manifestants , légitimes, pacifiques et festifs par opposition aux violents, contre lesquels toute forme de répression serait justifiée.
La présentation d’un plan de mesures sociales et économiques visant à montrer un intérêt pour résoudre la crise existante.
La présentation de l’armée en tant que force de paix et de protection.

Heureusement, la stratégie répressive et communicationnelle du gouvernement discrédité n’a pas eu l’effet escompté et la désobéissance s’est maintenue malgré le fait que certains citoyens éternellement soumis et obéissants ont collaboré avec le pouvoir en participant volontairement au nettoyage des rues et à la surveillance des quartiers, en utilisant des gilets jaunes et en donnant à cette tenue un sens complètement différent de celui de la révolte qui a fait sa renommée à travers les récentes manifestations sauvages en France.

NOTRE POSITION ANARCHISTE : NOTES SUR UN ÉPILOGUE QUI N’EXISTE PAS ENCORE.

Entre mercredi 23 et jeudi 24 octobre, le gouvernement et la répression ont tenté de montrer un visage plus doux face à la persistance des manifestations et d’un grand nombre de motifs de révolte ; à cela s’ajoutent la divulgation permanente de relevés des actes répressifs et la reconnaissance publique par une enquête judiciaire de l’utilisation d’une station de métro comme centre clandestin de détention avec témoignages de torture.

Ces jours-là, les signes semblent indiquer que la révolte généralisée a diminué un peu d’intensité faisant place à des journées de protestation permanente, avec une présence constante de troubles et d’affrontements. Beaucoup d’entre nous pensent que cela pourrait céder la place à un contexte de pacification progressive avec la persistance de quelques poches de révolte, renforçant la répression sélective contre des personnes déjà connues pour leur participation politique dans des mouvements sociaux, collectifs et environnementaux de lutte radicale. En fait, beaucoup de personnes liées à des mouvements étudiants et environnementaux ont déjà été arrêtées.

Malgré ce qui pourrait arriver, ceux d’entre nous qui ont affronté le pouvoir et l’autorité bien avant l’explosion sociale actuelle savent que toutes les pratiques répressives et de communication énumérées ci-dessus font partie de l’arsenal répressif auquel nous et d’autres groupes et individus ont été confrontés tout au long de l’existence de l’État et de l’autorité à travers l’histoire. Nous assistons donc aujourd’hui à une réactualisation postmoderne de méthodes et de stratégies déjà déployées sous les régimes dictatoriaux et démocratiques précédents au Chili, en Amérique latine et dans le reste du monde où le pouvoir a vu ses intérêts affectés et n’a pas hésité à montrer son véritable visage d’oppression planifiée et systématique.

Nous savons que l’opposition et la confrontation au pouvoir ont été menées au cours des siècles par d’innombrables générations de rebelles, de réfractaires, de révolutionnaires et de subversifs de toutes sortes, de la même manière que nous sommes certains que c’est nous, les anarchistes en lien avec les communautés mapuches en résistance et les jeunes cagoulés, qui avons connu la torture, l’emprisonnement et la mort au cours des deux dernières décennies dans le cadre de la politique répressive de l’État face à la résistance et à l’attaque continue que nous avons développée contre l’ordre social capitaliste et autoritaire.

Aujourd’hui, beaucoup plus de gens sont témoins de ce que nous disons depuis des années : que les puissants ne se soucient pas de tromper, torturer et assassiner pour protéger le monde qu’ils ont construit à leur profit et que la seule issue possible à la domination contre nos vies commence par la rébellion destructrice contre tout ce que nous imposent ceux qui cherchent à faire de notre existence un régime permanent d’esclavage et de vol de nos libertés.

Nous sommes pleinement conscients que toutes les nuances de la répression étatique, même celles qui prétendent présenter un visage "aimable", font partie du manuel anti-insurrectionnel inauguré en Algérie, renforcé par les dictatures latino-américaines et poursuivi par les troupes d’occupation en Irak, en Haïti et ailleurs dans le monde. Nous savons très clairement que la répression massive et sélective, la torture, l’extermination, les montages et les tactiques de communication de la guerre psychologique ne sont pas une nouveauté et aujourd’hui nous les vivons et nous les affrontons dans un scénario jamais conçu comme impossible : développer notre vie quotidienne et notre lutte dans un état d’exception avec des militaires dans la rue.

Nous savons aussi que l’existence, la prolifération et la persistance d’idées et de pratiques anarchistes de confrontation au cours des dernières décennies au Chili constituent un élément réel, vital et dynamique qui a contribué d’une certaine manière à l’identification et à l’attaque de symboles et d’objectifs liés au pouvoir au milieu des troubles actuels, ainsi qu’à la diffusion d’une subjectivité de combat radical contre le monde du capital et de l’autorité. Cependant, nous sommes honnêtes en disant clairement que le mécontentement qui a éclaté avec une violence sans précédent dans le Chili démocratique correspond à une révolte généralisée sans leaders ni dirigeants et où les anarchistes ne sont qu’un acteur de plus dans la rue.

Nous n’avons jamais cru aux bonnes intentions du mensonge démocratique, et nous ne sommes donc pas surpris que les forces répressives pointent leurs balles contre les enfants, les personnes âgées et les animaux [ !]. Aujourd’hui, nous apprenons aussi à vivre avec le couvre-feu qui limite la mobilité, le déplacement et la possibilité d’embrasser et de partager entre amis, compagnons et cercles affectifs.

Beaucoup d’émotions et de sensations s’entremêlent chaque jour et chaque minute : rage, impuissance, nervosité et un quota d’anxiété envahissent l’esprit et le cœur de nombreuses personnes en ces moments, se mêlant à l’esprit et à la chaleur de la lutte et au fait indéniable que nous sommes en train de briser des chaînes subjectives et matérielles avec d’autres personnes qui n’étaient pas avec nous auparavant du même côté de la barricade. Cependant, nous ne nous faisons pas d’illusions, parce que nous savons que cela ne peut être qu’une décharge de colère massive contenue, pour ensuite revenir à une nouvelle normalité capturée par des opportunistes de toute couleur politique comme certains ont essayé de le faire en ces jours de chaos. En ce moment, et en tout autre moment, nous continuerons à militer en tant qu’individualités anarchistes contre toute forme d’autorité.

Ils nous veulent paranoïaques, angoissés et isolés, mais nous continuons à être actifs dans le combat mettant aussi en pratique des outils d’autoprotection et de maîtrise psychologique et émotionnelle au niveau du personnel comme du collectif pour continuer à lutter.

Alors que nous finissons d’écrire ce texte, des hélicoptères militaires volent au-dessus de nos têtes, les barricades brûlent dans les quartiers et le bruit des protestations et des affrontements nous maintient en alerte et nous remplit de force pour continuer à écrire l’histoire dans la longue expérience de la confrontation pour la libération totale.

Nous sommes reconnaissants pour tous les gestes de solidarité internationaliste exprimés par les camarades du monde entier et nous vous invitons à diffuser ces mots et à les traduire dans les langues les plus diverses.

RIEN N’EST FINI, TOUT CONTINUE
AUJOURD’HUI PLUS QUE JAMAIS, NOUS CONTINUONS À LUTTER CONTRE L’ETAT, LE CAPITAL ET TOUTE AUTORITÉ.

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